La Tunisie a besoin d’une équipe gouvernementale porteuse d’un projet, et capable de s’attaquer aux priorités nationales, dont en premier lieu, l’arrêt de l’hémorragie des finances publiques et la relance de l’économie, affirme Radhi Meddeb, homme d’affaires et économiste, dans une interview accordée à l’Agence TAP.
Cette équipe ne doit pas avoir l’ambition de gouverner au-delà de 5 ans. Son chef qui doit être un fin connaisseur du pays doit avoir une vision de la Tunisie dans 30 ans.
Meddeb, dont le groupe « Comet » est actif en Tunisie et à l’étranger depuis plus de trente ans, estime que des stratégies de relance sont nécessaires pour faire face à la désindustrialisation du pays.

Quel profil doit avoir le nouveau gouvernement ?
On a besoin d’une équipe qui soit porteuse d’un projet et d’ambitions pour la Tunisie et qui inscrit son action dans les moyen et long termes. La situation économique et sociale ne se redressera pas en l’espace de 2 ou 3 ans ou même 5 ans. On l’a longtemps regardée se dégrader, et on va mettre encore plus longtemps, pour la redresser. Donc, nous avons besoin d’une équipe qui place l’intérêt du pays au-dessus des intérêts des personnes et bien au-dessus des intérêts des partis. Une équipe à la limite, qui n’a pas l’ambition de gouverner encore dans 5 ans, mais aspire plutôt, à sortir la Tunisie du marasme où elle est aujourd’hui.

Une telle équipe peut-elle exister ?
Meddeb : Elle peut exister. Malheureusement, toute la classe politique nous a montrés au cours de ces 9 dernières années, qu’elle n’est pas capable de placer l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers et de travailler sur le long terme, plutôt que de tergiverser pour se maintenir en place quel que soit l’état dans lequel se trouve le pays.
En même temps, nous avons quotidiennement, des exemples de gens qui s’investissent dans leur travail, qui produisent, qui innovent, qui exportent et qui créent des emplois. Heureusement, qu’ils existent, car c’est grâce à eux que la Tunisie a pu se maintenir relativement, depuis 2011.

Qu’en est-il du chef de gouvernement ?
Il doit avoir une forte personnalité, une vision, un projet et de l’ambition pour la Tunisie, et doit pouvoir nous dire comment il conçoit le pays dans 30 ans. Il doit connaître ses méandres, ses difficultés, ses hommes, ses femmes et son potentiel. Il ne doit pas être assujetti à un parti politique et être capable de mettre les intérêts de la Tunisie au-dessus de tous les intérêts. Il doit également, comprendre toutes les contradictions de la société tunisienne, tous ses tiraillements, les intérêts partisans, catégoriels, régionaux pour pouvoir leur faire face et ne pas croire que l’indépendance peut résoudre tous les problèmes.

Quelles doivent être les priorités du nouveau gouvernement ?
Aujourd’hui, il est prioritaire d’arrêter l’hémorragie des finances publiques et en même temps, de trouver les modalités d’une relance économique. Il faut redonner confiance aux opérateurs et les mobiliser. Il faut, également, simplifier radicalement, la vie de l’entreprise privée et amener les investisseurs tunisiens et étrangers à renouer avec l’investissement, en simplifiant les procédures administratives et en éliminant tous les obstacles devant l’acte d’entreprendre.
À cet égard, il est inacceptable, que le commerce en Tunisie continue d’être régi par un texte datant de début des années soixante. Il faut lever tous les obstacles devant l’entrée de nouveaux acteurs dans le domaine économique, et cela va de l’entreprise privée au jeune diplômé à la recherche d’une opportunité de création d’activité.
Il y a trois axes à développer, le premier est celui de la mise en œuvre d’un cadre juridique, réglementaire et fiscal pour l’économie sociale et solidaire. Il y a là, un gisement de création d’activités extrêmement important et nous ne faisons rien pour le faire éclore. Je sais qu’il y a un texte en souffrance, depuis deux ans, mais je ne suis pas persuadé que ce soit le bon texte qui ouvre des perspectives et non pas celui qui multiplie les procédures administratives, pour encadrer un secteur qui n’est pas encore né.
Parmi les activités de l’économie sociale et solidaire, il y a la microfinance, celle-ci a vu le jour légalement, en novembre 2011, mais il est temps aujourd’hui, après qu’elle a montré sa capacité à répondre aux besoins de personnes auparavant, totalement exclues du champ financier, de lever tous les obstacles qui pèsent sur cette activité et trouver les modalités de refinancement des institutions de microfinance. Il faut placer ce secteur sous la tutelle de la Banque centrale et reconnaître, à ses institutions, leur statut d’établissement de crédit et leur permettre de passer de simples institutions de microcrédit, à l’exercice de toute la panoplie des activités de la micro finance, y compris la possibilité d’ouvrir des comptes à leurs bénéficiaires, de collecter de la microépargne et de faire de la micro-assurance. Si des décisions sont prises dans ce sens, elles ouvriraient des perspectives extraordinaires aux bénéficiaires qui étaient jusqu’à présent, exclus du champ de la finance.
Le deuxième axe porte sur la simplification du climat des affaires, pour l’entreprise privée, dans les domaines de la fiscalité, la Sécurité sociale et le code de changes. Il faut transformer radicalement, le comportement de l’administration avec l’entreprise privée. Celle-ci ne doit pas être perçue, comme suspecte, sauf preuve de contraire, mais doit être traitée et favorisée comme un acteur qui joue un rôle économique et social et qui fait preuve de responsabilité dans le règlement des problèmes de la collectivité. L’administration sera à ce moment-là, en droit d’exiger de celle-ci, qu’elle soit responsable et respectueuse de la loi de la République. C’est un contrat gagnant/gagnant qui doit être instauré entre l’entreprise privée et les pouvoirs publiques.
Le troisième axe porte sur le développement, dans une juste répartition des risques, des partenariats publique privé. Nous sommes aujourd’hui, face à une situation ou l’État n’est plus en mesure de fournir à l’entreprise, l’infrastructure de base qui sert à l’accompagnement de la croissance et du développement.
Les entreprises publiques et l’État ne sont plus en mesure aujourd’hui, ni financièrement, ni techniquement, ni humainement, de soutenir le développement du secteur de l’énergie, de l’électricité, de l’eau ou de l’assainissement. Il est donc, important de mobiliser toutes les forces du pays, pour qu’elles se conjuguent dans un partenariat publique privé équilibré, respectueux des droits et devoirs de chacun. Les entreprises publiques telles que la STEG, la SONEDE et l’ONAS croulent sous le poids de l’endettement, de la faiblesse du recouvrement des impayés et globalement de leur déficit et in fine de leur incapacité à répondre aux besoins de la collectivité en matière de services urbains.
Le PPP est capable, s’il est mené correctement, et si l’État se dote des moyens de ne pas s’engager dans des projets hasardeux, de répondre à plusieurs défis. Cela est valable pour l’infrastructure et pour les services urbains, ainsi que pour les secteurs de l’enseignement privé et de la santé, qui hormis quelques dépassements, contribuent à assurer un minimum vital auquel les Tunisiens sont habitués et qu’ils ne trouvent plus dans le secteur publique.
La troisième priorité me semble être la relance de l’industrie. Depuis 10 ans, la Tunisie se désindustrialise, les secteurs traditionnels reconnus à l’échelle internationale, à savoir le textile, le cuir et la chaussure, les industries agroalimentaires n’avancent pas. Le relais n’a pas été pris, par de nouvelles industries qui commençaient pourtant, à naître à l’instar de l’industrie électrique, l’aéronautique, l’industrie automobile et autres. Les industries classiques telles que l’industrie chimique, la transformation de phosphate et dérivés sont dans une situation pitoyable depuis une décennie. Il est important que l’État définisse en partenariat, avec les représentants des secteurs classiques et nouveaux, les moyens de la relance. Aujourd’hui, au nom du libéralisme économique, ces secteurs sont bridés et l’on prétend qu’ils pourraient émerger par eux-mêmes. L’expérience a montré qu’il n’en est rien, l’État a l’obligation aujourd’hui, en concertation avec les organisations professionnelles, de définir des stratégies sectorielles de relance pour chacun de ces secteurs. Nous avons, aussi, beaucoup à faire pour les secteurs traditionnels, pour préserver les emplois existants. Idem pour les secteurs nouveaux.

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