Raouf Ben Amor représente toute une génération d’acteurs qui ont accompagné l’essor du théâtre, de la télévision et du cinéma en Tunisie. Actuellement, il est sur le tournage d’un feuilleton télévisé «Galb Edhib» (cœur de loup) qui sera diffusé sur la chaîne Al Hiwar Ettounsi pendant le mois de Ramadan. Entretien.

Pendant le mois de Ramadan, on vous verra dans le feuilleton «Galb Edhib» sur la chaîne Al Hiwar Ettounsi…

Une scène du tournage de «Galb Edhib» de Bassem Hamraoui

Oui, il s’agit de «Galb Edhib» de Bassem Hamraoui qui passera au début du mois de Ramadan sur Al Hiwar Ettounsi après Awled Moufida. C’est un feuilleton qui évoque l’époque des Fellagas (1948-1952). C’était le début de la scission entre Bourguibistes et Youssefistes. Le tournage a été fait dans les grottes de Zriba. Il y a eu un grand effort pour les costumes et les décors. C’est un vrai feuilleton d’époque très important, puisque cette période reste tout de même sombre. Beaucoup de Tunisiens ignorent encore ce qui s’est passé pendant cette période entre Youssefistes et Bourguibistes. J’apparais au huitième épisode comme un personnage qui sort de prison et qui est sous les ordres de Bourguiba, et face à moi, il y a Fathi Heddaoui qui a rejoint l’idée Youssefiste, celle de déclarer la guerre à la France et ne pas accepter l’autonomie interne. En tout cas, c’est intéressant de savoir ce qui s’est passé pendant ces années-là… C’est important de retrouver notre mémoire. C’est comme si on voulait ignorer notre histoire du moins il n’y a pas d’effort fourni dans ce sens, alors que l’Histoire de la Tunisie est tellement riche sur tous les plans. Mais si rien ne s’est fait jusque-là, c’est parce qu’on n’a pas eu une révolution culturelle. C’est ce qui manque vraiment à la Tunisie.

Nos ambassades ne sont pas en train de fournir des efforts pour diffuser l’image de notre culture à l’étranger

Par quoi expliquez-vous cette baisse de niveau général ?

Au fait, cela dépend de ceux qui sont à la tête de l’Etat au début ; Bourguiba a désigné des ténors dans les postes-clés à l’instauration de la République; Mahmoud Messaâdi à l’éducation et Chedli Klibi à la culture en ramenant les élites tunisiennes de l’étranger. C’est ce qui a donné naissance à cette génération brillante, d’architectes de médecins, d’avocats, d’artistes, de peintres (comme l’école de Tunis) et j’en passe. C’était l’âge d’or… Les choses ont commencé à dégringoler quand Mzali a voulu «flirter» avec certains pays du Golfe en introduisant l’arabisation. Puis, il y avait Ben Ali, qui a imposé les fameux 25% au Bac, ce qui a ramené le niveau des débouchés vers le bas. C’était le début de la catastrophe à mon sens. Ensuite, la chaîne a évolué «naturellement». Aujourd’hui, on a des hauts diplômés qui sont incapables de faire avancer les choses, même si on leur offre des postes… Maintenant, il faut tout reprendre dès la maternelle… Toute une génération à sacrifier.

Rien n’est impossible en Tunisie et les jeunes sont bourrés de talents… C’est ce qui me rend optimiste…

Sur le plan culturel, on a parfois l’impression de faire du surplace et que nous avons du mal à s’exporter. Pourquoi selon vous ?

Sous l’ancien régime, il y avait énormément de manifestations comme si c’était pour combler un vide ou pour sortir les Tunisiens d’une déprime. C’est comme si le ministère s’était transformé en ministère des loisirs et c’était nécessaire… Il n’avait pas de choix… Mais aujourd’hui, où sont la stratégie et les vrais programmes culturels qui laissent des traces ? Quand le tout tire vers le bas, il faut une volonté de faire de la politique dans le milieu culturel. La culture demeure toujours la cinquième roue de la charrette (il n’y a qu’à voir le budget qui lui est consacré), et ce, bien avant la révolution. Et pourtant, nous avons des films qui glanent des prix dans les meilleurs festivals du monde. Bien sûr, il y a le coût qui a baissé grâce à l’avènement du numérique mais c’est aussi grâce aux jeunes talents qui grimpent. N’oublions pas aussi l’énorme travail fourni par Chiraz Lâatiri à la tête du Cnci, qui a contribué à ce rayonnement. Maintenant, le cinéma doit passer à l’industrie pour gagner de l’argent. En effet, la culture peut ramener de l’argent en contribuant à rehausser l’image de la Tunisie à l’étranger. Parce que, force est de le croire, nos ambassades ne sont pas en train de fournir des efforts pour diffuser l’image de notre culture à l’étranger. En programmant une journée par mois, on peut changer les choses, et même sur le plan du budget, ce n’est pas énorme… Revoir aussi le statut et la fonction des attachés culturels à l’étranger serait bénéfique… Quels rôles sont-ils en train de jouer ? Je suggère même la création, au sein du ministère des Affaires étrangères, d’un service des activités culturelles chargé de nos ambassades dans le monde. Il faut faire parler  de ce pays positivement et ne pas laisser les réseaux sociaux raconter n’importe quoi… Il faut créer également l’événement culturel de haut standing et les gens du monde entier seront au rendez-vous. Je donnerai l’exemple de Tabarka «Ne pas bronzer idiot» pendant les années soixante-dix. De grands noms sont passés par là : Joan Baez, Kit Jarrett, Lionel Hampton et j’en passe … Ça prouve qu’il faut de l’intelligence, du savoir-faire et de la motivation avant l’argent. Rien n’est impossible en Tunisie et les jeunes sont bourrés de talents… C’est ce qui me rend optimiste…

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Un commentaire

  1. Ben

    24/02/2020 à 13:03

    Il faudrait tout d’abord corriger notre perception identitaire en reconnaissant et en célébrant notre appartenance historique et culturelle à l’Afrique et au monde Méditerranéen en tant que peuple fondamentalement Amazigh qui donna son nom à tout le continent (Africa dériver du toponyme Amazigh « Afri » (la grotte, pluriel Ifrane). Ensuite il faudrait développer les manifestations culturelles et de communications ancrées dans notre histoire ancienne et moderne. Il faudrait faire revivre Hannibal, Jugurtha, Massinissa, Amilcar, La Kahina, Didon, Saint Agustin, Tertulien, Ibn Khaldoun, et nos innombrables grands hommes et femmes. Il faut re-calibrer notre compas culturel et identitaire et se défaire des mythes et des illusions. Il faudrait aussi promouvoir les expressions de la libre pensée et de l’universalisme. Les Tunisiens ont montré tout au long de leur Histoire qu’ils sont capables de grandes choses lorsque délivrés des carcans. Il faudrait aussi affirmer haut et fort la sainteté de l’éthique du travail bien fait. Ce n’est qu’à ces conditions que les élites expatriées retourneront à la terre ancestrale et que les élites formées en Tunisie décideraient d’y rester. (Professeur Universitaire au Canada).

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