Propos recueillis par Tarak GHARBI

Mokrani dans l’avion, avec le fameux sombrero mexicain rendu célèbre chez nous par le photographe Bechir Manoubi

Rapide comme le vent, le milieu de couloir gauche du Club Athlétique Bizertin, Mondher Mokrani, a eu la chance de remporter tous les titres figurant au palmarès de son club dans les années 80. Spécialiste des balles arrêtées, notamment les corners qui se révélaient avec lui plus dangereux que les penalties, cet ancien champion de Tunisie du 100 m a longtemps évolué aux côtés de son frangin, Ridha.

«Né pour être footballeur, je ne me vois pas ailleurs. Malheureusement, depuis un bon moment, je ne vais plus au stade. Le foot actuel ne me plaît plus», nous confie-t-il dans cet entretien.

Mondher Mokrani, le championnat 1984 que vous avez remporté a proposé un suspense à la Hitchkok. Trois clubs étaient encore en course lors de la dernière journée : CAB, ESS et ST. Comment avez-vous vécu cette situation insolite ?

Nous jouions notre dernier match à Sousse où nous avons réussi à tenir en échec l’Etoile Sportive du Sahel (1-1). En parallèle, il ne fallait pas que le ST l’emporte face au CA afin que nous soyons sacrés. Notre match terminé, nous étions restés devant les vestiaires à attendre la fin de la rencontre CA-ST qui se jouait à El Menzah. Plusieurs joueurs clubistes ont levé le pied comme on dit. Mais Slim Ben Othmane a sorti un match de tonnerre, refusant la moindre complaisance à l’égard des Stadistes intéressés par le résultat. L’arbitre Mohamed Salah Bellagha ne voulait pas siffler la fin, et accorda huit minutes de temps additionnel, ce qui était très rare en ce temps-là. Puis l’explosion de joie. Pour mesurer la portée d’un tel événement, je vais vous raconter ce qui était arrivé à notre entraîneur Youssef Zouaoui qui ne fumait jamais. Eh bien, notre président de section, feu Ahmed Karoui, lui a dit avant le match : «Si nous remportons le championnat, vous acceptez de fumer une de mes cigarettes». Eh bien, Zouaoui a dû tenir la promesse. Et on le vit étouffer carrément en fumant ce Marlboro car il n’était pas habitué au tabac. Alors, il s’est mis à tousser fort, et à toussoter. Nous eûmes même peur pour lui. Pourtant, le CAB  a failli ne jamais remporter ce championnat. Savez-vous pourquoi ?

Dites-nous toujours !

L’arbitre Ali Ben Naceur nous a lésés dans un match quasi décisif face à notre concurrent direct, le Stade Tunisien. Abdessalam Bellagha a inscrit un but alors que sur le centrage, le ballon avait franchi la ligne de sortie. C’est comme cela que nous avons perdu le match. En cours de jeu, après cette décision contestée, Ben Naceur nous chuchotait : «Jouez, et je vous donnerai un penalty». Eh bien, Mohsen Gharbi a été descendu dans la surface. Ben Naceur fit comme si de rien n’était. Il nous priva d’un penalty indiscutable. Mécontents, les supporters ont jeté des pierres. Notre stade a été suspendu. Nous dûmes aller jouer à Bousalem notre dernier match face au CSS lequel, je me rappelle, était au départ prêt à lever le pied. Sauf que le gardien Abdelwahed Ben Abdallah refusa de le faire. Malgré tout, nous l’avons emporté grâce à un but de notre défenseur central Salah Chellouf, un grand ami pour moi. 

Quel est le secret de la réussite de ce CAB cinq Etoiles ?

Nous formions un groupe soudé qui ne se refera plus jamais. Nous percevions une prime de trente dinars, c’est-à-dire trois fois rien, mais cela nous comblait. C’était le fameux «bouquet de fleurs puis le tarif». Je m’explique : Tout d’abord, on accomplissait notre devoir envers nos hôtes en leur réservant un bel accueil, bouquet à l’appui. Ensuite, on les abreuvait de buts. Le club visiteur prenait une valise. En 1978-79, alors que nous préparions la saison dans son pays, l’ex-Yougoslavie, notre entraîneur  Alexander Gzedanovic nous a inculqués le harcèlement. On jouait contre Hajduk Split, et on se mettait à expérimenter cette stratégie rebaptisée aujourd’hui pressing. Lorsque le ballon est en possession de l’adversaire côté gauche, les numéros 3, 10 et 11 vont sur le porteur du ballon. Idem côté droit pour les numéros 2, 7 et 8. Bref, nous avons été les premiers à pratiquer le pressing.

Les fruits mûrs vont vite tomber: une première coupe de Tunisie que vous enlevez devant le Club Africain alors que vous étiez loin d’être les favoris de cette finale…

Oui, chaque fois que je rencontre mon ami Nejib Ghommidh, il me dit n’avoir toujours pas compris comment son club a perdu cette finale-là. Il me raconte comment son club a préparé bien avant le match la fête du sacre, et prévu des moutons à manger dans une ferme. Nous avons mis beaucoup de volonté dans ce match. De plus, nous avions un entraîneur roublard et très affûté, en l’occurrence Mokhtar Tlili. Il m’a donné pleinement confiance. Sans oublier un tas de dirigeants dévoués à la tête desquels je ne peux que citer feu Ahmed Karoui.

C’était quel genre de dirigeant ?

Il mettait beaucoup de dévouement dans sa mission. Avant son décès, il a renoncé à récupérer l’argent qu’il avait avancé quand il présidait le club. Généreux, il offrait à chaque joueur un mouton avant chaque fête d’Aid. Avant la finale victorieuse contre le CA, nous allions livrer un match décisif pour le maintien contre la Jeunesse Sportive Kairouanaise. J’étais alors parti effectuer un test avec Anderlecht, en Belgique. Notre président, Hamadi Baccouche, me téléphonait pour insister afin de rentrer jouer la finale. Dès mon retour, il me relégua parmi les Espoirs. Mais j’ai vite été réhabilité afin de pouvoir être aligné face à la Chabiba. J’ai marqué, ce jour-là le but de la victoire sur un joli centre de Salah Chellouf. De joie, Karoui a bondi comme un fou, sa tête heurtant le haut de la guérite. Un sacré Cabiste pur jus !

Au fait, les sportifs, du moins les moins jeunes, vous ont perdu de vue. Où étiez-vous passé ?

Cela fait quinze ans que je n’ai pas mis les pieds dans un stade. Pourtant, mon club m’envoie régulièrement une carte d’abonnement. Le foot pratiqué aujourd’hui n’a plus d’attrait sur moi. Le stade 15-Octobre me parait un lieu un peu étrange. Toute la légende cabiste s’est écrite au stade Ahmed Bsiri, sur la terre battue. Cette surface nous a pourtant tous marqués, laissant chez chaque joueur une grave blessure, des douleurs quelque part, un handicap quelconque.

Qu’est-ce qui a changé par rapport au foot que vous pratiquiez ?

Les joueurs donnaient tout pour leurs couleurs. Des familles entières allaient au stade suivre un match de football. Un stade suspendu, un huis clos ou une régulation des quotas de spectateurs n’avaient pas cours. Le dimanche, les plus accrocs suivaient dès huit heures du matin les rencontres des écoles, minimes, cadets, juniors, espoirs jusqu’aux seniors. Un vrai supporter était capable de vous raconter la carrière de tel joueur depuis l’âge cadets. Tous les joueurs venaient du vivier local. Nos joueurs de la région de Bizerte, les Mansour Shaiek, Hamda Ben Doulet, Mohsen Gharbi… avaient l’air de débarquer d’une autre planète. Pourtant, ils arrivaient de Menzel Jemil, Menzel Abderrahmane…., des localités toutes proches de Bizerte. Par ailleurs, les quatorze clubs de l’élite étaient d’un niveau très proche. Des clubs comme le CS Cheminots, le CO Transports, l’US Monastir, le Stade Sportif Sfaxien, l’OC Kerkennah…étaient capables de tous les exploits.Aujourd’hui, il n’ y a plus que les quatre grands. Ils ont fait le vide autour d’eux..

Quels furent vos entraîneurs ?

C’est Hamadi Ouerdiane qui nous a tous formés. C’est mon beau-frère puisqu’il était marié avec ma soeur Wahida, décédée à soixante ans. Il assistait aux rencontres inter-quartiers qui étaient parfois plus animées et intéressantes que les matches de la division nationale pour y dénicher les futurs talents. Tout le monde reconnaît qu’il a rendu d’éminents services au CAB. Il y eut ensuite le Yougoslave Ozren Nedoklan qui ne se contentait pas de coacher les seniors. Un peu comme Fabio ou Nagy au CA, Kristic au CSS… Youssef Zouaoui aussi, qui est aussi de la famille puisque nos épouses sont des sœurs. J’allais le retrouver chez les seniors, d’abord en tant qu’adjoint de Tlili, l’année de la première coupe,  puis, en entraîneur en chef qui nous conduisit vers le titre de champion de Tunisie 1984. Cette année-là, il avait pour assistant son frère Larbi qui partait régulièrement superviser nos prochains adversaires. Ce travail de supervision a été très utile dans notre parcours victorieux. Mais je crois que mes meilleurs entraîneurs furent Alexander et Nedoklan, le père spirituel.

En 1984, c’est donc Youssef Zouaoui qui défraie la chronique en vous conduisant vers le premier championnat de l’histoire du club. Quel genre d’entraîneur est-il ?

A la base de la réussite, il y eut la préparation d’avant-saison à laquelle il nous avait soumis. Dure, dure, dure ! Au stage de France, je partageais la chambre avec le défenseur central Salah Chellouf. Après une séance d’entraînement, de fatigue, nous ne pouvions plus faire deux pas dans la chambre. Nous avions des semelles d’acier. Un mois durant, nous travaillions sans ballon. Au menu: montagnes, boue, forêt, soleil écrasant que ce soit au Nadhor ou en Europe. On travaillait dur le volet physique, et on en recueillait les dividendes en cours de saison.

A quel poste avez-vous joué ?

Milieu gauche, presque en ailier. J’avais une pointe de vitesse qui mettait dans le vent les adversaires. Le cas en finale 1982. Sur une accélération, j’échappe à Kamel et Chargui. J’entends le premier crier de loin à Chargui : «Vite, vite, descends-le !».

Quel est le secret de cette vitesse?

En 1976 à Monastir, j’ai remporté le championnat de Tunisie d’athlétisme, spécialité 100 m. J’étais encore junior. Pour la première fois, j’ai eu comme prix un survêtement. Mon sélectionneur en équipe nationale junior, Zouheir Karoui, m’a demandé de choisir entre athlétisme et football.

Après avoir fait partie de la sélection cadets et juniors, pourquoi n’avez-vous pas fait une grande carrière en sélection «A» ?

Karoui m’a entraîné en sélection juniors, et Moncef Melliti dans celle cadets. J’ai été convoqué quatre fois parmi l’équipe «A». Le 5 décembre 1979, j’ai été remplaçant dans un match amical face au club anglais de Southampton (défaite 1-0). Tarek ne devait pas venir jouer ce match, mais au final, j’ai dû céder ma place. Notre entraîneur était Hmid Dhib.

Quelle est votre meilleure rencontre?

La finale 1982 face au CA. Je brille toujours face aux grands clubs.

Et votre plus beau but ?

Dans la cage du Clubiste Slim Ben Othmane. Sur corner direct, ma spécialité qui était plus facile pour moi qu’un penalty. Je le travaillais énormément aux entraînements. J’en ai marqué neuf comme cela : au Railwyste Ahmed Zayani, au Hammam-Lifois Sahbi Sebai… Le seul auquel je n’ai pas inscrit de but est l’Espérantiste Naceur Chouchène. Plus généralement, les balles arrêtées étaient ma spécialité aussi. 

Quels sont les défenseurs qui vous ont donné le plus de fil à retordre?

L’Etoilé Hachemi Ouahchi avec lequel je suis resté ami, le Stadiste Fethi Jemmi et le Clubiste Lotfi Mhaissi. Chacun tentait de m’intimider avant le match en me montrant par exemple les pointes de ses crampons.

Tout jeune, quelles étaient vos idoles ?

Le Cotiste Mohieddine Habita, et le Railwyste Ezeddine Chakroun.

Comment êtes-vous venu au football ?

Par le truchement du quartier Hassen Ennouri et des matches inter-quartiers. Notre maison était à deux cents mètres du stade Bsiri. Toute la journée, je la passais à jouer au foot. Je faisais exprès de me faire renvoyer du lycée afin de pouvoir assouvir ma passion de ballon rond. Mon prof de sport était Larbi Zouaoui. Mon frère Ridha  a guidé mes premiers pas. Nous avons joué trois ans ensemble : lui comme latéral gauche, et moi tout juste devant lui comme milieu gauche.

Un souvenir de votre premier match seniors ?

Tout jeune, j’aimais voir jouer Hamadi Agrebi. Eh bien, mon premier match avec les seniors a été contre le Club Sportif Sfaxien. J’étais encore cadets, et j’ai pris la place d’Abdeljelil Mahouachi. L’entraîneur Alexander m’a chargé de marquer Agrebi. Eh bien, j’étais admiratif de ce que faisait la diva sfaxienne.Tout le match, je l’ai passé à le regarder jouer…

Quel sont les meilleurs joueurs tunisiens de tous les temps ?

Hamadi Agrebi et Tarek Dhiab

Et au CAB ?

Youssef Zouaoui, le meilleur avant-centre du CAB, Hamda Ben Doulet, Salah Chellouf, Yassine Dziri, Othmane Mellouli, Larbi Baratli, Turki, Ali Mfarrej… Et mon frère Ridha.

N’est-ce pas un bel avantage d’avoir un frère à ses côtés dans un même club ?

Certainement, surtout quand on a un frère comme Ridha qui ne vous pardonne aucun écart disciplinaire. Il était un éducateur pour moi. En 1979, dans un quart de finale joué au Zouiten devant le Stade Tunisien, Nejib Limam agresse Ghazi Limam. L’arbitre ordonne de l’évacuer hors du terrain, peut-être en pensant qu’il cherche à perdre du temps. Je cours vers l’arbitre pour protester. Je ne comprends pas qu’on puisse sortir hors du rectangle vert le gardien pour se soigner. Les règlements accordent d’ailleurs au seul portier la possibilité d’être soigné sur la pelouse. En insistant, l’arbitre m’expulse. Mon frère Ridha, qui occupait le flanc gauche de la défense et était capitaine vint m’asséner un K.-O. magistral. Il m’a reproché de contester une décision arbitrale. Avec du recul, j’ai beaucoup apprécié son geste, celui d’un grand éducateur. 

Vos parents vous ont-ils encouragé à pratiquer le foot ?

Oui. Après chaque victoire, les gens venaient chez nous féliciter mon père Driss, qui travaillait à la Cimenterie de Bizerte. Quant à ma mère Tijania, elle brandissait haut le drapeau du club devant la maison. 

Parlez-nous de votre petite famille ?

J’ai épousé en 1986 Houyam qui est cadre bancaire. Nous avons deux enfants: Driss,32 ans, opticien, marié et qui reste un fervent supporter cabiste, et Karim, 28 ans, prothésiste dentaire. La famille, c’est mon bonheur.

Que vous donné le CAB ?

L’estime et l’amour des gens. Et un boulot à la société régionale du transport de Bizerte où je suis cadre. J’avais Youssef Zouaoui comme chef hiérarchique. Notre plus grande prime ? Un million pour le championnat 1984. Le président Bourguiba nous récompensa en nous envoyant représenter la Tunisie au tournoi de Pékin, en Chine. En contrepartie, nous avons donné au club notre jeunesse et dûmes sacrifier nos études.

Quel sentiment éprouvez-vous à l’endroit de la ville de Bizerte ?

Je ne peux pas vivre ailleurs. Le soleil, la mer et la famille : que demander de plus ?

Votre devise ?

La franchise. Rien ne doit être caché. 

Quels sont vos hobbies ?

J’aime suivre les matches du Real à  la télé. Et les feuilletons ramadanesques comme Police. La série Choufli Hal, je la regarde toujours avec un même plaisir. Par contre, je ne suis pas attiré par les plateaux politiques.

Enfin, si vous n’étiez pas dans le sport, dans quel autre domaine auriez-vous exercé ?

Dans le sport, toujours. Je suis né dans un milieu sportif pour être footballeur. Nous étions cinq garçons et une fille. En plus de Ridha, j’ai eu un autre frère qui a joué au CAB. Salah n’a pas évolué parmi les seniors. Il nous a quittés.

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