Ahmed Mahfoudh revisite l’Étrange Cas du docteur Jekyll et de Mister Hyde où un Tunisien de milieu modeste mène une bataille interne contre lui-même pour essayer de trouver un point d’équilibre entre la révélation d’un intellect de premier ordre et l’utopie d’un amour total. Un échec sur les deux fronts le pousse vers les dernières extrémités.
Un triste fait divers relie, a contrario, l’oméga à l’alpha ; la fin au début. Par dérision, peut-être pour signifier que certains destins se démènent sans parvenir à se donner du sens. C’est un avocat doublé d’un spéculateur immobilier qui s’éteint dans la solitude. Les ragots ne le ratent pas et les pronostics oscillent entre la mort accidentelle et le suicide alors que la police n’a aucune preuve de l’une ou de l’autre. Son seul espoir est de trouver un indice dans le journal intime que le disparu a laissé derrière lui.

Passionné de droit, follement épris de Hind
Ahmed Mahfoudh n’en dira pas plus et revient, à reculons, dans le temps pour nous mettre en présence de Hind qui s’installe derrière sa jalousie (système de volets orientables permettant aux personnes à l’intérieur de la maison d’observer sans être vues), contemplant le chevauchement des terrasses de la médina de Tunis pour s’exercer au luth, toute à ses rêves d’un doctorat en musicologie. Nous sommes à la fameuse demeure des Dar Louzir, l’une des plus prestigieuses de la vieille ville. C’est un héritage de la gloire passée de la famille.
C’est là que l’histoire commence quand elle voit, à travers sa jalousie, la venue du fils de leur métayer; Azzouz, qui vient habiter chez eux alors qu’il vient de décrocher son baccalauréat. Ce n’est pas la place qui manque. Dans la vaste demeure, il ne reste que trois membres de la famille disséminée par le destin.
L’auteur passe vite de l’autre côté du miroir pour donner la parole au nouvel arrivant par les premières pages de son journal intime : ‘’Si j’ai choisi de faire des études en droit, c’est pour devenir avocat : l’aura de la robe noire, la voix qui monte dans un silence religieux… et tout le petit peuple qui t’appelle Maître.’’
Voici le premier trait majeur de son caractère. Quant au second, c’est la confession qu’il est follement épris de Hind : ‘’Que dire de cette jeune fille à part dont la beauté a hanté mes nuits… Hind, l’harmonie des traits, la blancheur éclatante de la peu, la finesse des mains…’’ Il est intarissable.
Ces premières pages de son journal disent tout de ce qu’il deviendra, tout de ce que le dilemme de cette dualité lui coûtera.

La transformation de la société, une quasi-mutation
Quand il fait ses premiers pas à l’Université, il constate tout de suite que les étudiants ne sont pas seulement tournés vers leurs cours. Les tensions sont de toutes les couleurs à l’université où tous les courants se frottent les uns aux autres ; la gauche, les islamistes, les destouriens… ont chacun une conception de leur vie et de la vie du pays qu’il retrouve bien vite dans les tensions qui sévissent dans cette Tunisie des années ’80.
Ce n’est pas son inclinaison que de s’attarder sur toutes ces considérations politiques. Lui, il n’a que deux pôles d’intérêt uniques et exclusifs où il est, de fait, comme coupé en deux. D’une part, son adulation pour Hend qui ne fait que s’auto-attiser. De l’autre, le fait remarqué par ses profs de sa transformation progressive d’étudiant en un intellectuel à l’esprit sûr et brillant.
Nous sommes manifestement devant l’étrange cas du docteur Jekyll et de Mister Hyde traité dans le roman de Stevenson qui raconte l’histoire d’un philanthrope obsédé par sa double personnalité et qui met au point une drogue pour séparer son bon côté de son mauvais. Malheureusement, c’est ce dernier qui, nuit après nuit, prendra finalement le dessus et le transformera en monstrueux Mister Hyde.
Tous ceux qu’il croisera au cours de son ascension fulgurante au sein de la société tunisienne de ces années ’80 en payeront les frais, d’une manière ou d’une autre. Car le pays semblait devenir lui-même autre après plus d’une vingtaine d’années d’indépendance où les naïvetés des premières années de contentement après le départ de l’occupant français firent progressivement place à une transformation de la société, une quasi-mutation.

‘’Un sourire pour quelqu’un que j’ai envie d’étrangler’’
Azzouz saisit immédiatement la signification de cette mutation et en comprend profondément les mécanismes. Il sait qu’il est devant de grandes opportunités qui lui feraient définitivement oublier la modestie de ses origines. Il y plonge de toutes ses forces et les années passent. Il fait le point dans les dernières pages de son journal intime : ‘’La cinquantaine dépassée, j’éprouve le même désir de repos, j’ai tant bataillé pour en arriver là : les mensonges, les refoulements, les simulations, le jeu de masques, la maîtrise de soi à des moments où j’ai envie d’exploser, un sourire pour quelqu’un que j’ai envie d’étrangler, l’éloge d’un nullard, l’apologie d’un vantard, la fréquentation d’un superficiel, la main que j’embrasse alors qu’il fallait la mordre… je suis fatigué de tout ce jeu.’’
L’enquête confirmera la thèse de l’accident : un mauvais dosage de médicaments.

L’ouvrage‘’ Les jalousies de la rue andalouse’’, 202p., mouture française
Par Ahmed Mahfoudh Editions Arabesques, 2019
Disponible à la Librairie al Kitab, Tunis.

 

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