Comment raconter un rêve brisé et la cruauté du destin qui s’interpose parfois entre un homme et son parcours pour tout faire écrouler, subitement, comme un château de cartes? Raconter Rached Fareh et sa carrière en pleine ascension avec l’Espérance et l’équipe nationale à la fin des années 80 qui a été irréversiblement stoppée à cause d’un absurde accident de voiture est peut-être l’un des exemples les plus frappants à ce sujet. Rached échappa de justesse à la mort mais il ne pouvait plus recouvrer la plénitude de ses moyens physiques pour rejouer au football de compétition. Et c’est le même Rached Fareh, aujourd’hui âgé de 54 ans, qui nous en dira davantage sur son parcours entravé et son rêve jamais exaucé.

Tous ceux qui ont quarante ans et plus se rappellent sûrement de ce longiligne blondinet d’arrière gauche qu’était Rached Fareh et qui a côtoyé durant quelque sept bonnes années les meilleurs joueurs de son temps à l’Espérance et en équipe nationale. Avec Khaled Ben Yahia, Samir Khémiri, Lotfi Jebara et Taoufik Hichri, il faisait partie de la garde infranchissable qui se dressait comme un mur devant Naceur Chouchane et Chokri El Ouaer.

Les qualités de Rached Fareh sont multiples. C’était un véritable athlète infatigable qui pouvait aisément jouer dans plusieurs postes : pivot, arrière gauche, arrière droit ou dans l’axe défensif. Mais c’est surtout au poste d’arrière gauche qu’il avait excellé par sa ténacité en défense et ses montées spectaculaires qui faisaient de lui un grand porteur d’eau à l’attaque au service de laquelle il était d’une grande générosité.

Pour les jeunes qui ne l’ont pas connu c’est un mélange de Aymen Ben Mohamed et Wajdi Kechrida, les deux nouveaux joyaux de notre football actuel.

Pur produit «sang et or»
Et Rached de nous parler de ses débuts avec l’Espérance : «Tout comme Chokri El Ouaer, Haïthem Abid, Mounir Maâloul (et avant nous de quelques années Nabil Maâloul), je suis natif d’un quartier grand producteur de joueurs et de sportifs, situé entre Bab El Khadhra et Lafayette. J’ai commencé ma carrière à l’insu de mon père (en cadet) sous la houlette de feu Mohamed Torkhani avant même l’âge «Ecoles» c’est-à-dire  à huit ans en 1973. On avait par la suite convaincu mon père pour que je sois enrôlé dans la catégorie Ecoles sous la conduite de Ridha Akacha. Et depuis, mon parcours était régulier en passant par toutes les catégories dans lesquelles j’ai toujours été désigné capitaine.Parmi mes coéquipiers il y avait Chokri El Ouaer, Haïthem Abid, Mounir Maâloul, etc. Et avec l’arrivée, pour la première fois en Tunisie, de Roger Lemerre en 1983, j’ai été lancé dans le bain avec les seniors à l’âge de 18 ans.Tous les joueurs rêvaient de côtoyer un jour Tarek Dhiab, Nabil Maâloul, Khaled Ben Yahia, Naceur Chouchane, Hassen Feddou et autre Bassem Jeridi à l’époque.

Ce qui fut fait précocement par Rached Fareh.

Ce dernier fut rapidement adopté et encouragé par ses aînés qui voyaient déjà en lui un futur grand défenseur de dimension européenne.  «Une fois Roger Lemerre avait chuchoté à mon défunt père qu’un jour je deviendrai le patron de l’Espérance alors que je n’avais que 19 ans et tout juste à mes débuts avec les seniors. D’ailleurs c’était Lemerre qui m’avait lancé alors que j’étais encore junior.

Mon premier match était un franc succès à Kairouan contre une grande équipe de la JSK. On m’avait confié la lourde tâche de marquer l’intraitable Bargou. Ce qui fut magistralement fait avec, cerise sur le gâteau, un but marqué par lequel j’avais offert la victoire à mon équipe».

Trois championnats et un doublé (1989)
Rached Fareh a connu la gloire avec l’Espérance en remportant trois championnats et un doublé au cours des années 80. «C’est notre doublé de 1989 qui restera gravé dans ma mémoire pour plus d’une raison. C’était, en quelques sorte  le couronnement d’un beau début de carrière car je n’avais que 24 ans à l’époque. C’était une année avant un certain «novembre noir» de 1990 à la fin duquel tout s’est arrêté d’un seul coup !»  C’était la date fatidique de l’accident de la route suite auquel Rached Fareh a failli passer de vie à trépas avec comme conséquence deux longs mois de coma et une amnésie durable des détails de la catastrophe survenue du côté du Bardo.

Bien plus que les traumatismes au dos et au cou (principalement) et des cicatrices au visage qui n’ont d’ailleurs pas eu raison du charme du bel homme qu’est Rached Fareh, c’est surtout le bleu à l’âme qui n’est pas près de s’estomper. «En effet, je ressens encore et toujours une grande amertume qui est restée vivace. Mais on ne peut rien contre le destin. A ma sortie du coma, je pesais 38 kilos. J’étais comme un mort-vivant. Mais cela n’a pas altéré mon ambition et ma fougueuse volonté de vaincre mes handicaps et de reprendre les entraînements une année plus tard. Seulement c’était une cause perdue et j’ai fini par renoncer car les séquelles cachées étaient irréversiblement handicapantes».

«Tarek Dhiab est resté mon meilleur ami»
Personne ne sait ce que le sort lui réserve de bon ou de mauvais. Mais après coup, on se rend à l’évidence que rien ne sert de défier ce qui est écrit quelque part pour faire notre destin. Il faut savoir cesser de résister en abdiquant dignement. Et c’est ce que Rached Fareh a fini par faire avant de s’éclipser dans l’anonymat total.

Seulement pour les spécialistes et pour tous ceux qui l’ont connu, Rached Fareh était le projet d’un grand joueur dont les débuts le prédestinaient à une carrière semblable à celle de Khaled Ben Yahia ou Nabil Maâloul. Aujourd’hui, Rached Fareh mène une vie paisible avec sa femme et ses enfants en revivant de temps à autre ses souvenirs avec ses amis de l’Espérance qui lui vouent toujours amour et respect.

A ce propos, Rached précise que «la plupart des joueurs que j’ai côtoyés à l’Espérance ne sont pas restés fidèles avec toutefois une mention spéciale pour Tarek Dhiab qui est resté mon meilleur ami à ce jour».

Propos recueillis par Amor BACCAR

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