Alfonso Campisi est tunisien dans l’âme ! Son amour incommensurable pour le pays se reflète dans son parcours, ses accomplissements, ses mots, son sens de la répartie… Et de l’hospitalité. Couronné en 2018 par le prestigieux prix international Proserpina, consacré aux intellectuels siciliens qui se sont distingués dans le monde, c’est chez lui que l’intellectuel nous reçoit dans une pièce remplie d’ouvrages et de tableaux donnant… sur la Méditerranée. La vie de ce Sicilien d’origine a été sublimée par cette mer, riche de son histoire unique, de ses mouvements et de ses innombrables caractéristiques : «Je suis méditerranéen avant tout !», déclare-t–il, lors de cet entretien dans lequel il se livre, à cœur ouvert, sur sa vie, son œuvre, ses liens si forts qu’il entretient avec cette Tunisie et cette mer Méditerranée. Alfonso s’est exprimé également sur son combat toujours inachevé pour l’obtention de la nationalité tunisienne et de ses projets qui s’annoncent prometteurs. Rencontre.

Alfonso Campisi, vos travaux de recherche sont riches : elles sont d’ordre historique et linguistique en grande partie. Vos publications et vos recherches restent impactantes, engagées et d’une très grande utilité. Parlons-en…

En effet, je travaille depuis une vingtaine d’années sur la Méditerranée. Toutes mes recherches sont focalisées sur cette mer, la nôtre, qui est fortement caractérisée par les mouvements : des personnes, des cultures, des langues. Des mouvements entre les deux rives : la rive nord et la rive sud de la Méditerranée et vice-versa. Toutes mes recherches sont focalisées sur cette mer riche, il y a beaucoup à dire et à écrire et tout n’a pas encore été dit… Une infinité de savoirs. Je m’intéresse plus spécialement aux langues de l’immigration, et plus précisément celle de la communauté sicilienne en Tunisie : l’histoire, la langue et le rapport entre les différentes cultures: italienne, sicilienne et tunisienne évidemment… On possède une histoire commune, c’est connu et qui remonte à des milliers d’années. Le domaine reste très passionnant et large. Parmi les livres les plus impactants, il y a eu un livre qui parle de la rencontre entre la langue sicilienne et tunisienne : un mélange s’est créé et ces deux langues ont été fortement imprégnées. Intitulé «Ifriqiyyia/Siqilliyya : un jumelage méditerranéen», le livre évoque les rapports historiques entre les deux régions. Après, il y a eu un autre sur la migration sicilienne fin du XIXe siècle début du XXe. Une migration en provenance de la rive nord : c’est un peu une sorte de migration «étrange» pour beaucoup mais qui ne l’est pas du tout. Il n’y a pas que la migration vers l’Europe, une autre vers la Tunisie a bien eu lieu à une certaine époque. La Tunisie était une terre d’accueil et d’asile pour beaucoup. C’est mon pays. J’ai écrit 6 livres en tout : le prochain romancé s’intitule «Terres Promises». Il parle d’une petite île de la Sicile et retrace le parcours particulier d’une jeune fille de la Sicile vers la Tunisie. Il y a un fond historique mais romancé quand même. Je ne vous en dirai pas plus …

J’ai grandi au départ avec cette Tunisie, mais sans la connaître… J’ai eu l’opportunité de venir m’installer en Tunisie pour 2 ans… Je suis finalement resté 22 ans. 

Justement, vous entretenez un lien très fort avec la Tunisie. Quand et comment tout a commencé pour vous?

Ce lien que j’ai à la Tunisie est très spécial : j’ai commencé à entendre parler du pays quand j’étais tout petit. Ma famille sicilienne était venue en Tunisie à travers cette migration : ils se sont installés ici, jusqu’en 1945, quand une partie de ma famille est rentrée en Italie et quand d’autres membres sont partis ailleurs, jusqu’aux Etats-Unis. C’était comme une déchirure de la famille… Ma grand-mère me racontait des anecdotes, des personnages, de l’histoire, de cette Tunisie belle de sa culture, sa cuisine… J’ai grandi au départ avec cette Tunisie, mais sans la connaître, après je suis parti en France, en Italie pour des études : ensuite, j’ai eu l’opportunité de venir m’installer en Tunisie pour 2 ans…

Je suis finalement resté 22 ans. (Rire) Je suis chez moi ici. Totalement dans mon cadre, mon milieu. J’ai retrouvé le peu de Sicile qu’il me faut, le peu de France aussi et je me considère comme méditerranéen. Quand on me demande ce que je suis, je revendique pleinement mon appartenance à la Méditerranée.

C’est vraiment une bataille que je conduis : une bataille que nous menons en tant qu’intellectuels, écrivains armés par le dialogue pour lutter contre notre plus grand ennemi : qui est l’ignorance. C’est mon seul ennemi dans la vie. C’est un combat universel !

Et cette Tunisie, justement en quoi d’après vous est-elle différente de la Sicile ? Géographiquement et culturellement, les deux rives restent tout de même très liées et ont beaucoup en commun…

L’île la plus proche d’ici est à 53 km (rires) C’est très proche ! La langue reste différente, les cultures aussi sont distinguées. Mais je trouve qu’il y a toujours beaucoup plus de ressemblances et de similarités que de différences.

Les gens et les caractères sont pareils… Je n’ai jamais été dépaysé réellement…

Il faut rester tenace et essayer de rapprocher les deux rives en dépassant les préjugés émis juste parce qu’on ne connaît pas l’autre.  

Votre lutte, si on peut dire, pour l’obtention de la nationalité tunisienne se poursuit. Où en êtes-vous ?

Vous savez que la nationalité tunisienne est très difficile à obtenir malgré la loi claire et même si toutes les conditions sont remplies. Dans ce cas, on devrait normalement l’avoir systématiquement de la part de l’Etat. J’ai fait cette demande il y a 3 ans à peu près parce que c’est une question purement identitaire pour moi: je pense que cette identité culturelle, linguistique, que j’ai trouvée ici, pourrait se renforcer par l’obtention de cette nationalité : ça fait 22 ans que je travaille au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, 22 ans que je suis ici parfaitement intégré. L’avoir serait pour moi comme une reconnaissance de la part de l’État, du pays. Actuellement, ça traîne encore et on peut attendre jusqu’à 8 ou 9 ans… Il y a beaucoup de demandes de nationalité en attente. Il y a ce problème de traçabilité : comme on donne la nationalité européenne aux Tunisiens en Europe, ça serait bien d’en faire autant en Tunisie pour celles et ceux qui répondent aux critères légaux. Cette lutte est difficile et elle m’attriste beaucoup : pourquoi on ne donnerait pas la nationalité à une personne qui donne tellement au pays, qui produit, écrit, travaille pour le gouvernement depuis longtemps ? Je reste optimiste parce que je me dis qu’il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas l’avoir si on respecte la loi. 8.000 citoyens européens demandent à avoir la nationalité tunisienne et sont en attente. Un chiffre très important quand même. Pour information, j’ai présenté cette demande avant à feu BCE. J’ai écrit une lettre assez poignante, où j’exprimais mon amour pour le pays afin qu’on m’octroie la nationalité pour le mérite. Le dossier a fait tout le parcours qu’il devait faire: ça bloque au niveau du ministère de la Justice qui est chargé de passer le dossier à la Présidence. On attend depuis 6 mois…

La nationalité tunisienne est très difficile à obtenir malgré la loi claire et même si toutes les conditions sont remplies… Je pense que cette identité culturelle, linguistique, que j’ai trouvée ici, pourrait se renforcer par l’obtention de cette nationalité.

En quoi consiste votre engagement dans le dialogue culturel et civilisationnel de nos jours ?

C’est un engagement qui a commencé il y a longtemps. Je l’ai surtout vécu à travers la parole, à travers ma famille: ce dialogue entre les deux cultures: ma lutte, parce que c’est vraiment une lutte pour les gens comme moi, c’est qu’on est comme des poissons qui vont à contre-courant. Vous voyez tout ce qui se passe dans le monde : violence terrible, guerre, manque de communication… C’est vraiment une bataille que je conduis : une bataille que nous menons en tant qu’intellectuels, écrivains armés par le dialogue pour lutter contre notre plus grand ennemi : qui est l’ignorance. C’est mon seul ennemi dans la vie. C’est un combat universel ! Une lutte qui avance à pas de fourmi et c’est bien. Il faut rester tenace et essayer de rapprocher les deux rives en dépassant les préjugés émis juste parce qu’on ne connaît pas l’autre.

 Je trouve que les étudiants sont davantage libres depuis 2011 et ça se ressent, il n’y a pas de comparaison à faire entre l’étudiant pré et post-révolution : une maturité a été acquise depuis.

Vous êtes dans la transmission du savoir : vous côtoyez des étudiants, vous avez connu des générations entières de chercheurs ou de docteurs en devenir ici. Quel regard portez-vous sur l’académie et les étudiants d’aujourd’hui ?

Par nature, je suis très optimiste même dans des moments difficiles. J’ai vu plusieurs étudiants : quand je vois d’anciens étudiants devenir mes collègues et qui ont réussi leur vie en ayant une famille et une bonne profession, ça ne peut que me réjouir. Je ne suis pas idéaliste : je reste réaliste. Je pense que le niveau des étudiants peut être très bon comme très mauvais : je vois qu’on a un bon niveau pour les doctorats en langue ou dans les autres disciplines. Je trouve que les étudiants sont davantage libres depuis 2011 et ça se ressent, il n’y a pas de comparaison à faire entre l’étudiant pré et post-révolution : une maturité a été acquise depuis. Ceci dit, la baisse de niveau reste mondiale et n’est pas propre à la Tunisie. L’étudiant tunisien est beaucoup plus mûr : il n’est plus soumis, il critique, il regarde, observe… Et pour comprendre ce changement forcément positif, la libération de la parole était cruciale.

Pourquoi on ne donnerait pas la nationalité à une personne qui donne tellement au pays, qui produit, écrit, travaille pour le gouvernement depuis longtemps ?  

Crucial certes et tout aussi important que votre prochain film documentaire qui est intitulé «Siciliens d’Afrique : Tunisie terre promise» et qui promet de par sa thématique. Il est bouclé et sort dans quelque temps…

Pour revenir au discours de cette immigration de la Sicile vers la Tunisie, ce film la traite sur 1h10 et a été monté à Milan. Je l’ai réalisé avec le metteur en scène Marcello Bivona : on a traité donc de cet axe de l’immigration mais surtout sur la langue parlée par la communauté sicilienne de Tunisie. Nous avons une langue qui est le Sicilien, différente du sicilien de Sicile. Pourquoi est-elle différente? Parce qu’elle a eu des apports linguistiques arabes, tunisiens, français, maltais, italiens. Un véritable mélange d’histoire. Et c’est une langue qui est sur le point de disparaître. Les vieux la parlent encore, mais il faut intervenir pour la conserver et la promouvoir aussi. Ce film va parler de ça et sera prêt dans deux mois avec la collaboration de l’Institut culturel italien. J’espère qu’il plaira à tout le monde : ce film est la fusion de plusieurs cultures.

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