Danseuse performeuse, universitaire et chercheuse, Mariem Guellouz est Maîtresse de conférences en sciences du langage, à l’Université Paris Descartes. Sa position entre la pratique artistique et la recherche sociolinguistique la mène à porter une réflexion sur le sens de la culture en tant que dispositif, l’art en tant que pratique, le sens de l’égalité face à la culture, son discours et ses outils, l’enfermement et la liberté… un précieux éclairage qu’elle nous accorde en ces temps où il est tout aussi nécessaire de parler de culture. Entretien.

La culture face au Covid-19 est une question qui se pose d’une manière incessante… sommes-nous égaux face à la culture ?

La crise sanitaire actuelle a mis à nu un système inégalitaire déjà existant entre les individus au sein de la société ainsi que les rapports de force entre les pays et les différentes zones géopolitiques. Ces analyses ont déjà été présentées, notamment dans les derniers articles de la chercheuse Héla Yousfi qui a étudié comment la crise sanitaire nous invite à repenser les rapports entre le Nord et le Sud. Par ailleurs, la question de la culture face au Covid-19 peut se placer dans le point de vue général d’une réflexion sur les reproductions de système de hiérarchisation. L’enseignement à distance a, par exemple, contribué à l’exclusion de plusieurs élèves et étudiants qui ne bénéficient pas de moyens technologiques ou de soutien familial. Nous pouvons élargir cela à la question de l’inégalité de l’accès à la culture qui était posée avant la crise du Covid-19 et qui s’accentue aujourd’hui. Face à cet argument, il est tout à fait possible de rétorquer que la mise en ligne de milliers de productions culturelles pourrait bien au contraire participer à leur démocratisation, notamment pour les classes défavorisées. Pourtant, il me semble que ce point de vue «romantique» oublie que le problème ne peut se limiter à la gratuité des produits, mais qu’il est plus complexe et touche la problématique du rapport à la culture. Si le terme culture au singulier renvoie à une pratique précise légitime et légitimée par les institutions et les pouvoirs, alors que faire des cultures périphériques et plus marginales ? La culture ne peut échapper aux déterminations économique et capitalistique imposées par les logiques du marché qui reconnaît telle ou telle pratique culturelle et en exclut d’autres.

Peut-on parler d’éducation culturelle, éducation par la culture ou éducation pour la culture?

Je préfère ne pas penser la question en termes d’éducation car, on le sait depuis Bourdieu/Passeron et d’autres, toute action pédagogique est une violence, une inculcation d’un savoir arbitraire. Je pense qu’il est plus pertinent de poser la question de l’éducation à la culture en l’articulant à celle des inégalités d’accès à la culture, les hiérarchisations établies au sein des disciplines artistiques et les formes de légitimité bourgeoise attribuées à certaines pratiques et pas à d’autres. Eduquer et transmettre sont deux actes. L’éducation est d’abord un travail sur soi et non pas une injonction sur les auditeurs. Ce geste permet aux acteurs culturels, artistes ou intellectuels de prendre en compte leur rôle dans les processus de reproduction des violences symboliques et des discours intériorisés à travers l’imposition des cultures de la domination masculine ou de la mission civilisatrice, idée longuement perpétuée dans le discours colonial.

D’après vous, cette crise n’est-elle pas un catalyseur pour la création et la créativité ?

Bien que le Covid-19 n’ait fait que révéler ces logiques socioéconomiques en renforçant les idées coloniales d’une culture hégémonique et en fragilisant les artistes et les acteurs culturels les plus précaires, il a aussi permis un foisonnement créatif. Nous avons pu observer une abondance d’idées créatives afin de contourner l’enfermement, résister contre la précarité, subvertir les injonctions liberticides. Le confinement, dans toute sa complexité et malgré les injustices sociales qu’il a révélées, a permis l’éclatement de l’imagination et des processus de créativité collaborative et interactive.

Que signifie, donc, la culture que beaucoup de gens considèrent comme inutile, et la financer serait un luxe ?

Sans tomber dans le discours vide de l’art-sauveur contre le Covid, il semble que la force créatrice a toujours été et continue à être une force émancipatrice et dans ce sens, l’art n’est pas contingent, il est nécessaire et incontournable.

La réalité économique en Tunisie nous met face à des urgences vitales, mais il ne faut pas oublier que derrière toute production artistique ou culturelle, il y a des individus, artistes, technicien(ne)s, responsables de presse, de communication, de production, graphistes, travailleur.se.s, qui doivent aussi vivre et subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. Comme tout autre secteur, le secteur de l’art et de la culture en Tunisie fait vivre des milliers de familles. Si nous parlons en termes d’industrie culturelle alors ayons le courage de parler de la lutte des classes au sein de cette industrie et des prolétaires du secteur de la culture, plus que jamais en souffrance aujourd’hui. Il est évident que la «startupisation» de la culture n’a rien pu apporter comme réponse face à cette crise sanitaire, mais ce sont les mesures étatiques et les formes de solidarité directe qui ont pu régir et proposer quelques solutions. Donc, non, ce n’est pas un luxe de continuer à financer les secteurs de la culture et de l’art car ceux-ci alimentent un marché du travail plus large.

Quelle réflexion pouvons-nous faire de cette expérience ?

D’abord, séparons l’art en tant que geste de création de la culture en tant que dispositif général qui regroupe des pratiques et des discours au-delà du geste créatif. Le confinement en tant qu’espace d’enfermement est expérimenté de manière très inégalitaire, mais qui a le bénéfice de nous rappeler que ce que nous traversons comme un moment exceptionnel n’est que le vécu quotidien des peuples colonisés ou en guerre, des migrants sans possibilités de circulation, des prisonniers politiques, des personnes en centre de rétention (il est évident qu’on ne peut pas comparer ces situations tragiques au confinement que nous vivons). L’imagination est sûrement ce qui nous reste pour faire face à toute forme d’enfermement, qu’elle soit en confinement ou ailleurs, pour continuer à espérer et à créer.

Dans quelle mesure pouvons-nous dire que l’art est une nécessité ?

C’est parce qu’il ne répond pas matériellement et concrètement aux urgences vitales que l’art est nécessaire. C’est parce qu’il est une rare possibilité de transgression et de résistance face au risque d’une société normative, disciplinée, assujettie aux seules logiques néolibérales de la rentabilité et de l’efficacité que l’art est nécessaire au temps du Covid. Car même s’il est né de l’individu, le geste artistique engage le collectif, il est nécessaire pour le lien social au-delà de toute injonction de gain et de rentabilité. Une société qui impose une seule forme d’art ou de culture ou qui les censure ou qui les interdit est une société sans joie donc sans possibilité créatrice et émancipatrice. C’est une société qui flirte avec l’autoritarisme et le totalitarisme.

Cette crise est probablement une occasion qui imposerait une réflexion sérieuse quant au statut de l’artiste ?

La crise actuelle peut être l’occasion de repenser le statut de l’artiste en Tunisie à condition de placer cette question dans un dialogue politique et économique plus général qui touche tous les corps de métier. Il est important de placer la problématique du statut de l’artiste en Tunisie dans un projet général et plus global pour la penser en termes de dignité, d’émancipation et de liberté. La dignité se construit dans le rapport entre les institutions et les travailleurs de l’art et de la culture, dans les réponses qu’elle leur apporte en ce moment de crise. L’émancipation se déploie en se débarrassant des discours coloniaux, sexistes et racistes et des logiques néolibérales qui surplombent le secteur artistique. Et enfin, la liberté car elle est articulée à un dispositif démocratique où la censure, les violences institutionnelles et les mots d’ordre moraux guettent tout geste artistique confiné ou déconfiné.

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