La vente aux enchères de 114 pièces du patrimoine beylical à l’hôtel Drouot à Paris, prévue pour le 11 juin, a été suspendue avant-hier et 70 objets ont été retirés définitivement de la transaction. Cette affaire de dispersion d’une collection privée est probablement une opportunité pour s’interroger sur la revalorisation du palais Djellouli et son contenu ainsi que sur la place des biens culturels dans les stratégies patrimoniales.


Ce palais situé au 7, rue du Riche, au quartier Tourbet El Bey dans la médina de Tunis, a été acquis en 1796 par Mahmoud Djellouli, conseiller de Hammouda Pacha. La propriété comptait une grande maison à deux niveaux, un étage indépendant, des appartements réservés aux communs et plusieurs écuries. Mahmoud Djellouli, l’homme le plus nanti de la régence selon plusieurs historiens, y rajoutera un hammam pour l’usage de sa famille et une tourba (mausolée privé), s’appropriant ainsi la rue d’un bout à l’autre, qui sera à ce moment baptisée en référence à la notoriété et à la fortune de son seul occupant.

Nous avons visité le palais en 2008, trois ans avant le décès de son occupant de l’époque Si Ahmed Djellouli, fils de Si Lahbib Djellouli (1879-1957), caïd gouverneur de Kairouan, de Nabeul et de Béja, puis ministre de la Plume et de la Justice du Bey de 1943 à 1947. Il nous avait reçus avec sa courtoisie et son urbanité légendaires dans l’une des pièces d’apparat de sa demeure, le «beit diwani », sur le plafond duquel Si Ahmed a fait peindre le dessin de la plus haute décoration beylicale, le « Nichan al ahd al mourassaâ», incrusté de diamants et d’émail rose. Une distinction offerte à son père par le souverain husseinite et pièce maîtresse de sa collection de nichan.

Un fabuleux palais pour une fabuleuse collection

Ce fabuleux palais, aux élégants éléments décoratifs, dont les magnifiques plafonds floraux, aux fauteuils damassés de riches brocarts, aux miroirs couverts de feuilles d’or et aux étagères débordant de livres rares et de selles portées de père en fils et incrustées de plaques ouvragées en argent massif, aurait pu servir de fabuleux écrin pour une collection amassée depuis des générations et apparemment en train d’être dispersée par les héritiers depuis l’année 2011. Une collection de manuscrits, de nichan, d’éléments équestres, de correspondances, de photos et de documents historiques, dont 114 pièces étaient proposées à la vente à l’Hôtel Drout à Paris le 11 juin et évaluées par les responsables de la maison d’enchères entre 300 et 1.200 euros la pièce. Tout l’ensemble, enrichi par le mobilier de feu Si Ahmed Djellouli, les tableaux de ses ancêtres  et son élégante garde-robe, intégrés au génie d’un lieu s’apparentant à un palais des Mille et une Nuits aurait pu créer un musée privé de haute facture et qui mettrait en valeur un art de vivre, l’esprit et le raffinement d’une des familles Makhzen parmi les plus connues du Maghreb.

D’ailleurs, l’article 5 du Code du patrimoine de 1994 insiste sur le principe de la cohérence des collections privées : «La collection est réputée une et indivisible du fait de sa provenance d’un même lieu d’origine ou du fait qu’elle témoigne de courants de pensée, d’us et coutumes, d’une identité, d’un goût, d’un savoir, d’un art ou d’un événement».

«On aurait pu éviter tout ce scandale si les autorités avaient monté un projet public privé pour que la demeure Djellouli soit mise au service de l’Histoire et du patrimoine sans qu’on touche au droit de propriété des descendants», regrette Denis Lesage, architecte du patrimoine et ancien directeur technique de l’Unité de gestion du projet de la Banque mondiale concernant la valorisation du patrimoine culturel, qui s’est chargé notamment de la rénovation du musée du Bardo.

Pour ce fin connaisseur de la médina de Tunis, résidant et travaillant en Tunisie depuis plus de cinquante ans, au lieu de perdre un temps fou et dépenser beaucoup d’énergie dans des procès contre X pour déterminer les responsables de la fuite des 114 pièces, il faudrait préserver l’héritage des Djellouli, consolider et  réhabiliter le palais et exposer ses trésors pour le public: «Un projet  possible et réalisable, y compris sur le plan financier. Des budgets de l’Union européenne existent à ce propos, notamment le projet « Tounes Wijhetouna», qui veut diversifier l’offre touristique tunisienne en créant des synergies entre les secteurs du tourisme, de l’artisanat, des produits du terroir et du patrimoine culturel », explique Denis Lesage.

Des réserves vétustes

et un budget insignifiant

A quelque chose malheur est bon: l’affaire des 114 pièces des Djellouli a eu le mérite de reconsidérer ce patrimoine « meuble », selon l’expression juridique consacrée ou encore ces objets ethnographiques se recrutant dans le volet des arts et traditions populaires. Quelle place lui est dévolue ? Quelle législation et quelles mesures de protection le ciblent ?

Focalisant en particulier sur le patrimoine immeuble ou l’héritage archéologique et architectural, le Code du patrimoine ne prête pas beaucoup d’intérêt aux biens culturels.

«Oui, le Code est jalonné de lacunes», avoue Faouzi Mahfoudh, le directeur de l’Institut national du patrimoine.

Bien que les responsables de l’INP connaissent la valeur de la collection Djellouli, la loi ne leur permet pas d’accéder à la demeure de la rue du Riche pour inventorier les objets s’apparentant aux arts et traditions locales. En plus, ajoute Faouzi Mahfoudh : « La charge de travail qui nous incombe est énorme et nous oblige à gérer uniquement les urgences». Le directeur de l’INP a toutefois demandé dernièrement au procureur de la République de pouvoir accéder à l’intérieur du palais de la rue du Riche pour répertorier les divers objets de la famille en vue de classer les plus exceptionnels parmi les pièces du patrimoine Djellouli.

Une première car selon le Code du patrimoine, il revient plutôt aux détenteurs de biens culturels privés de les lister et de soumettre leur répertoire aux autorités compétentes. L’Etat peut alors décider de les protéger en édictant un arrêté ministériel après avis de la Commission nationale du patrimoine (article 49 du Code), une protection qui vaut classement. L’Etat peut confisquer tout bien meuble en voie d’être exporté clandestinement tout comme il peut exercer un droit de priorité pour acquérir ces biens selon l’article 51.

« Le budget affecté à l’acquisition des biens culturels est dérisoire et les réserves qui accueillent ces objets sont vétustes. Il nous est arrivé de recevoir des offres de particuliers pour des dons d’objets de valeur, nous les avons refusés à cause de conditions de stockage déplorables », témoigne un ancien conservateur d’un musée national tunisien.

Les biens culturels, parent pauvre du patrimoine

Parent pauvre du patrimoine, les biens culturels, qui peuvent pourtant faire l’objet de musées dotés d’ambiances à nulles autres pareilles et créer une dynamique économique au niveau d’une ville, d’un quartier ou d’un village, semblent en déperdition constante, notamment depuis la révolution. Un moment qui a enregistré une recrudescence du trafic des pièces archéologiques et des arts et traditions populaires.

« Pourquoi n’entendons-nous plus parler de cette Brigade du patrimoine que nous avons formée au milieu des années 90 au sein du corps de la douane ? Cette brigade a accompli un travail magnifique en nous alertant quant à l’export de pièces pouvant intéresser l’INP. Je me rappelle que lors de mon passage à l’Institut, cette brigade s’est rendu compte du trafic des grosses jarres de Guellala et a réussi à arrêter un réseau qui organisait le départ de ces pièces vers les Etats-Unis», témoigne Abdelaziz Daoulatli, ancien directeur de l’INP.

A la suite de la polémique, qui s’achève plus ou moins bien, puisque, selon une source autorisée au ministère de la Culture, l’ambassadeur de la Tunisie à l’Unesco, l’ambassade tunisienne à Paris et le ministère des Affaires étrangères ont réussi à suspendre la vente de 70 pièces majeures du trésor des Djellouli, dont le Coran (Mushaf) de 636 pages ayant appartenu à Mohamed Moncef Bey (1881-1948) puis offert par ce dernier à Sidi Lahbib Djellouli et conservé depuis dans sa descendance directe. La diplomatie tunisienne a pu  sauver ajoute la même source, «des objets d’une valeur inestimable pour l’histoire du pays, dont des manuscrits, des correspondances portant le sceau de l’Etat tunisien et des nichan beylicaux ». L’information avait même été annoncée jeudi soir dans un tweet de la directrice générale de l’Unesco, Audrey Azoulay.

De son côté, la ministre de la Culture a annoncé mardi sa décision de lancer un projet national d’inventaire des biens culturels publics et privés.

La base de données Virgile installée à l’INP a déjà répertorié près de 50 000 pièces provenant des collections muséographiques du pays sur les 150 000 objets immeubles qui existent en Tunisie. Avec un manque de moyens patents techniques et humains, cette opération connaît lenteurs et blocages. Le scandale de l’hôtel Drouot permettra-t-il d’impulser un regain de ressources et de passion pour les biens culturels ? Beaucoup de familles l’espèrent, car c’est là, dans le secret des foyers, que gît le plus grand volume de biens meubles rares, uniques et exceptionnels dans l’attente d’une sérieuse prise en charge et d’une valorisation à la mesure d’un prestigieux et mouvementé passé.

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Un commentaire

  1. Liberte

    07/06/2020 à 13:22

    Ce patrimoine précieux mérite d’être sauvé et entretenu et garder avec amour et bichonner, aujourd’hui je sais que la Tunisie n’a pas les moyens financiers pour l’entretien et surtout la sauvegarde de ce monument historique qui est en état de ruine et plus on tarde à le restaurer plus il sera perdu, alors essayons de faire tant qu’il est temps la récupération de ce palais. Bref je suis prêt à le racheter avec un dinar symbolique pour faire le nécessaire, mais il l’expertiser avant tout pour entamer au plus vite la transaction.

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