Habib Selmi nous immerge dans la condition d’immigré, du côté de «l’autre» immigration que vivent, non pas ceux que leurs talents placent aux premières loges de ce que l’avenir promet de meilleur, mais ceux qui peinent à tout juste survivre. C’est par le truchement du parcours de trois immigrés typiques qu’il propose ainsi une antithèse des Success-Stories qui prêchent le rêve des grandes conquêtes pour leur substituer les simples espoirs de la masse : une source de revenu, un foyer (une Hofra (un creux) comme l’appelle l’auteur), une vie convenable.

Il ne parvient pas à trouver le sommeil dans cette chambre sordide louée quelque part en France et où il n’a d’autre compagnon que son vieil agenda truffé de noms et de coordonnées.

Rêves de retour triomphal au pays
Parmi eux se détachent trois noms : Adel Talbi, El Haj, Souad Gharsallah. Le premier a déserté le café où il a ses habitudes et est retourné au pays, le second a fui les amitiés inutiles et se terre chez lui, la troisième ne donne plus de ses nouvelles. Le reste de l’agenda est dominé par des noms de femmes, des relations éphémères qui en disent beaucoup sur la solitude du narrateur. Son insomnie persiste et il feuillette le carnet, d’abord, sans le lire, s’attardant seulement sur les contours des formes de l’écriture et sur les petits dessins qu’il gribouille parfois.
Il s’ennuie de plus en plus, scrute les recoins de la chambre, se regarde dans le miroir… avant de reprendre le carnet pour se mettre, cette fois à lire. Les souvenirs affluent. Il se rappelle le café où il rencontre souvent Adel Talbi. C’est là qu’il a également fait connaissance avec El Haj : un retraité avec lequel il va tisser une amitié solide malgré la différence d’âge et dont le seul rêve est de rentrer à son village natal, «El Ala» en Tunisie où on lui construit une petite villa avec l’argent qu’il envoie chaque mois.
La lecture du narrateur le mène, encore une fois, à Adel Talbi, ce gardien de nuit étrange qui ne poursuit l’inscription à ses études que pour s’assurer d’avoir les documents perpétuant sa résidence en France. Ils se rappelle qu’ils se sont rencontrés dans l’avion qui les ramenait en Tunisie et que Talbi s’était alors fait appréhender par les policiers de l’aéroport de Tunis, mais que l’arrestation s’était vite révélée une erreur sur la personne et qu’il avait été relâché.
Le narrateur s’étonne que, malgré tout ce qui les sépare, Adel Talbi et El Haj aient tous deux ont en commun des rêves de retour triomphal au pays qui justifient tout ce qu’ils peuvent vivre de terrible dans ces lieux si éloignés de chez eux, où personne ne les connaît.

Le pouvoir d’émouvoir et de dérider
Des rêves qu’ils partagent, sans le savoir, avec un autre personnage de tête dans l’agenda du narrateur ; un personnage qui semble tirer plus qu’eux du fait qu’il n’y ait personne qui les connaisse en ces lieux où se déroulent les événements du roman. Un personnage dont le nom est écrit en rouge avec un trait imprécis et hésitant comme celui d’un enfant mais qui l’emplit tout de suite d’émotion et de souvenirs torturés. Car Souad Gharsallah a beau susciter toutes sortes de bruits plus ou moins fondés allant jusqu’à la décrire comme une fille de joie, il n’en reste pas moins vrai qu’elle est la seule femme à avoir vraiment réussi à attiser son désir. Il est clair qu’il est un peu amoureux d’elle ; un peu parce qu’il ne semble pas totalement indépendant dans ce choix quasi noué malgré lui. De fait, il s’est tout de suite senti complètement désarmé dès la première fois où il l’a rencontrée dans un café. Une beauté retentissante, certes, mais ce n’est pas le plus important ; ce qui l’est, c’est qu’elle est son «genre» avec sa beauté incontestable et son corps singulièrement voluptueux. Elle a un tel pouvoir sur lui qu’elle est pratiquement la seule à pouvoir le dérider en toutes circonstances, spécialement quand il est démoralisé par ses trop longues quêtes de décrocher un emploi. Ils finissent même par vivre ensemble.

La destruction systématique d’un mythe
Avec elle, c’est pourtant de l’éphémère comme avec les autres. C’est tout ce que peut lui permettre le narrateur. Pas par manque d’humanité ou par excès de décence. Peut-être par trop d’humanité car il se rend vite à cette évidence que chacun d’entre eux, lui inclus, est bien trop faible pour avoir la force d’en porter un autre, trop démuni pour peser sur le cours des choses, pour aider… Car, si tous les personnages brossés par Habib Selmi ont besoin d’une chose commune, c’est bien d’aide !
En choisissant des personnages paumés, l’auteur tente une énième visite du thème de l’immigration sans aucune complaisance car ce roman est une destruction systématique du mythe d’une immigration capable d’influer sur les destins pour les sustenter et les élever. En vérité, Habib Selmi ne fait qu’exposer des faiblesses personnelles qui ne s’améliorent pas au contact de l’autre. Et les personnages sont ainsi acculés à végéter, faute de mieux, et à prendre leur mal en patience ; juste comme le font leurs familles, là-bas dans le pays.

L’ouvrage
«Les creux tièdes», 202p., mouture arabe
Par Habib Selmi
Editions Sud, 2019
Disponible à la Librairie Al Kitab, Tunis.

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