Les résultats des baromètres politiques qui tombent d’un moment à l’autre sont largement repris dans les médias, souvent sans analyse ni commentaire, ni aucun recul et ont tendance à renvoyer à l’opinion l’image que les commanditaires voulaient obtenir. Plus grave encore, c’est que dans une année électorale, les sondages peuvent soit lancer un candidat ou discréditer un ou plusieurs autres. Des spécialistes ont mis en garde contre leur caractère parfois dangereux et abusif. Ils représentent même une menace pour la démocratie. Leurs directeurs qui se pavanent dans les studios et sont constamment présents dans les médias peuvent, à leur tour, influencer les électeurs et les orienter vers un choix particulier

En moins d’une semaine et à quelques jours d’intervalle, deux sondages d’opinion sont tombés et n’ont fait qu’ajouter à l’embrouillamini qui caractérise la scène politique nationale et semer le doute dans les esprits. Le premier réalisé par Emrohd Consulting au cours de la période du 27 au 30 avril 2019 auprès d’un échantillon de 1.000 personnes en âge de voter (18 ans et plus). Le second, œuvre de Sigma Conseil, les 2 et 3 mai auprès d’un échantillon de 787 personnes. A la lecture des résultats on est comme sonné par les écarts entre les deux et la versatilité, réelle ou supposée, des électeurs potentiels. Sachant que les deux enquêtes ont été réalisées juste après deux faits importants, la fermeture de la chaîne Nessma TV et le drame de Sabbala à Sidi Bouzid, respectivement les 25 et 26 avril.

Des écarts importants
Pour Emrhod, Chahed arrive en tête des intentions de vote pour la présidentielle avec 9,8%, talonné par Nabil Karoui qui fait son apparition pour la première dans le top cinq des présidentiables avec 8,1%. Il est suivi successivement par Kais Saied (7,5), Abir Moussi (5,7°) et Moncef Marzouki (2,7%). Deux jours plus tard, le chef du gouvernement qui a toujours caracolé en tête des sondages de Sigma se trouve relégué à la quatrième place avec 7,4% des intentions de vote par ce même institut, et c’est Kaïs Saïed qui a fait un grand bond pour arriver en tête avec 22,4%, suivi de Nabil Karoui qui a presque triplé son score( 21,8), et Abir Moussi (12,4). Moncef Marzouki, lui occupe toujours la cinquième place, cette fois-ci avec Mohamed Abbou, 4,5% pour chacun deux.
Pour les législatives, le mouvement Ennahdha arrive en tête dans les deux sondages, avec les mêmes intentions de vote, 18%. Mais les écarts sont très importants chez les autres partis et notamment Tahya Tounès qui talonne Ennahdha avec 16,5% pour Sigma alors qu’il n’a été crédité que de 5,7% par Emrhod. Il en est de même pour le Parti destourien libre (PDL) qui se place juste derrière le parti du chef du gouvernement avec 14,7% contre 4,3% seulement chez Emrhod. Nida Tounès arrive quatrième avec 11,1% contre 6%, le Courant démocratique est quatrième avec 10,1% contre 4,3%.
Ceci pour les résultats qui ne sont, en fait, qu’un «simple jeu de mots et de chiffres» et ne font que brouiller davantage l’opinion publique de plus en plus manipulée et abusée. D’ailleurs, les partis politiques ont souvent exprimé des doutes autour de l’objectivité et la neutralité des instituts de sondage. Le mouvement Ennahdha a appelé, dans un communiqué, vendredi 3 mai 2019, Sigma Conseil à faire preuve de «professionnalisme et de neutralité envers les partis politiques». De son côté, Abir Moussi, la présidente du Parti destourien libre, l’a carrément accusé «d’être partial dans les résultats qu’il est en train de diffuser en vue de manipuler l’opinion publique avec des chiffres erronés».

Manipulation de l’opinion
Les enquêtes d’opinion font partie de ce qui est appelé les «professions para-politiques ». Elles se sont « emparées des sondages pour imposer leur vision du monde, en interprétant ce que veut le peuple», disait un sociologue français, Patrick Champagne. Pour le paraphraser, on dirait que certaines sociétés de sondage, abusivement appelées «instituts», de chez nous ainsi que quelques médias se sont spécialisés dans la manipulation d’une opinion publique tenue sous leur diktat parce que versatile et facilement influençable. Les plus anciennes de ces sociétés se sont  du jour au lendemain mues en sondeurs d’opinions politiques après s’être longtemps consacrées aux études de marché, passant ainsi de sociétés de marketing spécialisées dans la promotion de différentes marques de produits de consommation à des observatoires de la vie politique nationale. Largement inconnues du grand public avant le 14 janvier 2011, et en l’absence d’un texte les réglementant, elles semblent avoir tiré leur notoriété de leur reconversion dans la politique, profitant de l’engouement pour cet outil qu’est le sondage, devenu une source d’information et de mesure de l’opinion.
Le pire c’est que les résultats de ces baromètres politiques qui tombent d’un moment à l’autre sont largement repris dans les médias souvent sans analyse ni commentaires, ni aucun recul et ont tendance à renvoyer à l’opinion l’image que les commanditaires voulaient obtenir. Sans entrer dans les détails, ni chercher à taxer ces instituts de quoi que ce soit, sans en avoir les preuves, et quand bien même les méthodes et les techniques utilisées sont, d’après eux, conformes aux standards exigés, le doute persiste quant au choix de l’échantillon, à la bonne administration du questionnaire et à l’interprétation des résultats. «Même s’il n’y a pas de recette miracle pour réaliser une bonne enquête et obtenir à tous les coups des résultats pertinents, il existe des règles incontournables à respecter à chaque étape», disent les spécialistes. Ces règles sont-elles toujours respectées ? N’y a-t-il pas de desseins inavoués qui se cachent derrière chaque baromètre politique ?  Les personnes sondées ne tombent-elles pas sous l’influence de l’enquêteur et leurs réponses traduisent-elles leurs véritables intentions ? Et apportent-elles une garantie de véracité ?
Il est connu que les enquêtes par questionnaires administrées sur le terrain sont plus plausibles que celles effectuées par téléphone ou par Internet, jugés moins fiables. Il en est de même pour l’échantillon qui, autant il est élargi et bien choisi, autant il pourrait refléter une opinion proche de la réalité…Et il doit, en premier lieu, respecter tous les critères : le sexe, l’âge, la catégorie socioprofessionnelle, la région et la catégorie d’agglomération, urbaine ou rurale. Et chaque critère est découpé en plusieurs tranches. La variable âge, par exemple, comprend cinq tranches : 18-24 ans, 25-34, 35-49, 50-64 et 65 ans et plus. Alors que pour la catégorie socioprofessionnelle, c’est encore plus compliqué. Avec plus d’une dizaine de sous-catégories, elle ne pourrait en aucun cas être respectée dans un échantillon de 800 voire mille personnes, le plus souvent choisi pour réduire le coût de l’opération. Observez bien : agriculteurs, artisans, commerçants, chefs d’entreprise, cadres, professions libérales, professions intermédiaires, employés, femmes au foyer, élèves et étudiants, chômeurs, ouvriers, retraités…Pour obtenir un échantillon de 1.000 personnes, il faut interroger 10.000. Question de fiabilité.

Faut-il interdire les sondages ?
Le panel parfait n’existe pas. Car, même bien administrée, la marge d’erreur dans une enquête est estimée entre 3 et 6% selon la méthode utilisée de quota ou celle aléatoire. Pour être explicite si un candidat ou un parti est crédité de 10% des intentions de vote, ce chiffre pourrait se situer entre 4 et 16%. L’écart devient alors important. En plus du traitement des données et leur «redressement» pour les adapter aux objectifs assignés dès le départ à l’enquête.
Les connaisseurs savent bien que les sondages sont, des fois, sujets à des manipulations et les instituts ne peuvent pas résister à des pressions aussi bien d’ordre politique qu’économique. Les exemples sont légion des instituts, partout dans le monde, soudoyés par des forces politiques ou économiques pour formater les sondages. Des spécialistes ont mis en garde contre leur caractère parfois dangereux et abusif. Ils ont, même, mis en doute «l’impartialité des entreprises de sondages et marketing, détenues ou financées par les budgets de grands groupes financiers proches des hommes politiques ou désireux de promouvoir ou défendre leurs intérêts particuliers, qui est de plus en plus questionnée dans la société». Ce qui est encore plus grave, c’est que dans une année électorale, les sondages peuvent soit lancer un candidat ou discréditer un ou plusieurs autres. Ils représentent même une menace pour la démocratie. Leurs directeurs qui se pavanent dans les studios et sont constamment présents dans les médias peuvent, à leur tour, influencer les électeurs et les orienter vers un choix particulier.
Alors faut-il tout simplement les interdire, à défaut de pouvoir les encadrer strictement ? Certes, la loi électorale «interdit de diffuser ou publier pendant la campagne électorale ou pour le référendum ainsi que pendant la période de silence électoral, les résultats de sondages directement ou indirectement liés aux élections et aux référendums, ainsi que les études et commentaires journalistiques relatifs au sondage d’opinions par différents médias», mais est-ce suffisant ?
«Le sondage politique c’est un produit d’appel fantastique. Un des péchés mignons des sondeurs, c’est de montrer leur bobine à la télévision. Vu à la télé, ça permet de signer des gros contrats sur plein de domaines». Ce n’est pas l’auteur de cet article qui le dit, mais c’est un certain Alain Garrigou, créateur de l’Observatoire français des sondages.

Brahim OUESLATI

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