La France n’a pas nié les fautes ni les crimes du colonialisme. Français et Tunisiens s’accordent sur le fait que la colonisation française en Tunisie a causé des malheurs, des drames et qu’elle est responsable de beaucoup de crimes, d’exactions et de spoliation de biens. Et les excuses n’effacent pas ces crimes. Mais elles sont utiles pour bâtir un avenir commun. De ce fait, la motion présentée par la coalition parlementaire Al Karama exigeant des excuses de la part de la France devait naturellement faire son chemin et arracher l’aval des députés.

Cependant, après des heures de discussions autour du sujet, la polémique sur le passé colonial de la France en Tunisie a pris une autre tournure, semant la zizanie et la division au sein des députés. En effet, la motion a été déboutée par un vote négatif en deçà du seuil exigé par la réglementation. Ce qui fait qu’elle est nulle et non avenue. Pourtant, le député Safi Saïd a averti ses collègues que l’échec de cette motion serait « un scandale pour les élus du peuple ». C’est ce qui s’est passé pour le bloc parlementaire Al Karama qui, en voulant bomber le torse, en jouant aux provocateurs et en haussant le ton pour décrier le système colonial français, s’est fait prendre à son propre piège.  En effet, le tonitruant Seif Eddine Makhlouf et ses sbires ont beau rappeler le passé ténébreux de la France coloniale, sans parvenir toutefois à convaincre l’ensemble des députés. Et pour cause, ils ont négligé Bourguiba et le rôle qu’il a joué dans l’épopée de la libération nationale. Pis encore, Rached Khiari, député du même bloc, a qualifié le Zaiem d’agent français et de vendu qui a servi la France. Son argument ? Le buste de Bourguiba qui trône en hommage à l’ancien président tunisien sur les Champs-Elysées.  Cette formule assassine a mis le feu aux poudres à l’ARP. L’offense faite à Bourguiba allait peser de tout son poids sur l’issue à donner à cette plénière et être en partie à l’origine du flop de la motion.

Les raisons de l’échec de cette motion ne se limitent pas au simple fait de la tentation de souiller l’image du Combattant Suprême. C’est que le fait de sommer le Chef de l’Etat et le Chef du gouvernement d’informer l’Etat français de cette motion et à user de tous les moyens diplomatiques pour revendiquer les excuses officielles et exiger l’indemnisation des ayants droit des martyrs n’était pas du goût de plusieurs députés.

C’est pourquoi, de part et d’autre, des manœuvres et des tractations politiques en coulisse étaient menées au pas de charge en vue d’épargner au Chef de l’Etat, surtout, une gêne vis-à-vis de la France, un partenaire stratégique et un bailleur de fonds important pour la Tunisie. Il fallait trouver une issue à la trappe qui pouvait ternir l’image de Kaïs Saïed à l’étranger s’il acquiesce et s’en va tambour battant réclamer à la France des excuses. Mais son image serait écornée aussi de façon substantielle auprès de ses fans et électeurs, s’il tournait le dos à cette motion et refusait de lui donner suite. La colle posée par le bloc Al Karama, en collaboration avec le parti Ennahdha, avait pour objectif d’affaiblir le Chef de l’Etat qui caracole toujours en haut du podium dans les sondages d’opinion. Mais c’était sans calculer avec les dérives possibles des députés d’Al Karama qui, à force de vouloir charger la barque, ont fini par faire couler tout leur stratagème.

En effet, l’erreur stratégique était de focaliser leur argumentaire sur la diabolisation du Parti destourien libre (PDL). En s’attaquant aux symboles du mouvement national tunisien qui ont servi Bourguiba après l’indépendance et en glorifiant ses camarades qui lui ont faussé route, les députés d’Ennahdha et d’Al Karama n’ont pas gagné des points, mais en ont perdu.

Ce qu’on retient de cette plénière, ce sont les pleurs des députés sur un passé, alors que les malheurs du présent et ses plaies sont encore ouverts.  En effet, les Tunisiens n’avaient pas besoin de pleurs et de lamentations de la part des députés. Ils n’avaient pas besoin non plus d’élus pour s’apitoyer sur leur sort car tout simplement, le sort des Tunisiens est entre les mains de ces mêmes députés.

En effet, la déchirure et la souffrance du peuple tunisien sont actuelles et l’Assemblée des représentants du peuple a sa part de responsabilité dans ce malheur. De l’avis de tous, ces députés ont abîmé un imaginaire merveilleux, celui d’une Tunisie meilleure après la révolution. La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de la Tunisie. Ce n’est pas la colonisation qui est responsable des déchirements et des tiraillements politiques en Tunisie, elle n’est pas responsable du fanatisme, du terrorisme, de la corruption, de la prévarication, et c’est justement ce désengagement de nos députés  qui a rendu l’ARP si vulnérable, si détestable.

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