Notre bonhomme appartient à un millésime béni des dieux, celui de l’Etoile Sportive du Sahel 1962-1963, qui réussit l’exploit unique de terminer la saison sans la moindre défaite, brandissant haut la main le doublé. Milieu de terrain récupérateur et régisseur aux poumons d’acier, Mohamed Mahfoudh aurait pu aspirer à une carrière plus longue sans son départ en 1966 pour la capitale hongroise, Budapest, pour poursuivre ses études universitaires et décrocher un doctorat en sport. «Rester toute une saison invaincu représente un exploit difficile à battre», avance-t-il non sans fierté. D’autant plus que, dans son cas, le talent est marié au fair-play. En effet, toute sa carrière durant, Mahfoudh n’a écopé d’aucun carton, d’aucune couleur que ce soit !

Autres temps, autres mœurs !

Mohamed Mahfoudh, dites-nous d’abord comment vous portez-vous, car on vous a carrément perdu de vue ?

Comme un jeune vieux avec des hauts et des bas. La santé reste la chose la plus importante. Je vais bientôt être opéré d’une arthrose du pied gauche des mains de Dr Jalel Dahmène. Ce sera ma deuxième opération du genre. Mais c’est cette pandémie du nouveau coronavirus qui inquiète le plus. Un vrai ogre pour toute l’humanité. Cela vous laisse sur vos gardes et vous met le moral à zéro.

Et l’Etoile, comment la trouvez-vous aujourd’hui ?

Là aussi, la Covid-19 a ravagé le paysage sportif, et pas seulement en Tunisie. Ses répercussions sur l’Etoile sont terribles. Aussi bien au niveau financier que sportif, mon club marque le pas, mais il va vite s’en remettre. C’est le propre des grands clubs.

Que représente l’Etoile pour vous ?

Une seconde famille qui a été à l’origine de ma réussite dans la vie. Très jeune, l’ESS m’a ouvert les portes de la vie et des opportunités, et donné sans doute beaucoup plus que je ne lui ai donné. Certes, le fameux proverbe chinois qui dit : «Si tu donnes un poisson à un homme, il se nourrit une fois. Si tu lui apprends à pêcher, il se nourrira toute sa vie» s’applique dans le cas de figure. Et c’est mieux ainsi. L’Etoile a construit pour la Tunisie des générations entières de sportifs imbus des valeurs du patriotisme et du sacrifice.

Et votre petite famille ?

C’est le sein nourricier. Avec Bouraouia, prof de couture, je me suis marié en septembre 1970. Tout le mérite de ce que sont devenus aujourd’hui mes enfants, je le lui dois. C’est elle qui a encadré et soutenu mes enfants puisque j’étais pris par mon métier d’enseignant le matin, et d’entraîneur l’après-midi. Nous avons quatre enfants qui ont tous réussi.

Vos parents vous ont-ils encouragé à pratiquer le foot à un haut niveau ?

En fait, j’ai perdu mon père Kacem à l’âge de quatre ans. Il était un grand propriétaire terrien à Kelibia où il repose en paix. Les accouchements étaient jadis pénibles et parfois risqués. De crainte de me perdre, ma mère Zeineb Ben Ahmed Korbi, qui vient de Khenis, était allée au marabout de Sidi Mazri, à Monastir faire les vœux. D’ailleurs, j’ai vu le jour à Khenis. Je suis enfant unique. C’est la famille de mon cousin, Sadok Korbi, ancien ministre de la Recherche scientifique, de la Technologie et du Développement des compétences, puis de l’Education et de la Formation, et ex-ambassadeur, qui m’a élevé.

Quels étaient vos copains de quartier parmi ceux qui allaient briller à l’ESS ?

Enfant de Bab Jebli, très jeune, j’ai côtoyé les Mahmoud Kanoun, Habib Mougou, Bechir Mézaz, Mohsen Habacha, Habib Akid… La même année, en 1954, toute une cuvée d’enfants de mon quartier a signé dans la catégorie minimes de l’ESS.

Le talent peut-il être appris ?

Non, c’est un don de Dieu. Aucun entraîneur ne peut prétendre avoir appris le football à quelqu’un. Peut-on inculquer à autrui l’improvisation, l’intuition, l’improvisation…? Le quartier et ses grands espaces restent à mon avis le meilleur entraîneur qui soit, car c’est là où tout commence. Un jour, j’ai donné une conférence au centre de la jeunesse à Dermech où j’ai expliqué qu’un entraîneur ne peut que corriger progressivement les erreurs, tout en se gardant de tuer le don. Il y avait Foued Mbazaâ, alors ministre des Sports, qui avait suivi cette conférence. Dites-moi donc: qui a «fabriqué» un Pelé, un Messi, un Chetali ? Cette paternité appartient à un don divin développé à travers les interminables matches de quartier, et poli par la suite par la touche d’un entraîneur.

Justement, quels sont à votre avis les meilleurs joueurs tunisiens de l’histoire ?

Chetali, Ben Amor, Jedidi, Aleya Sassi qui était techniquement plus fort que Tahar Chaibi. Toutefois, ce dernier était meilleur au plan physique et de la vélocité. En fait, chaque poste avait ses vedettes. Par exemple, en tant que latéral, mon coéquipier Ahmed Lamine n’avait pas son pareil.

Quelle est votre plus grosse déception sportive ?

Ma première finale de coupe de Tunisie perdue (2-0) en 1959 face au grand Stade Tunisien de Noureddine Diwa. J’étais encore junior. Nous avons bénéficié d’un penalty. Les spécialistes et cadres de l’équipe Habib Mougou et Abdelmajid Chetali se mirent à se regarder, mais aucun d’eux n’a pris la décision de le tirer. J’étais encore junior. Dans le feu de mon enthousiasme juvénile, j’ai pris le ballon et exécuté le penalty de l’intérieur. La barre, qui était en bois ,renvoya le ballon. Malgré ce souvenir douloureux, j’ai continué à tirer les pénalties, aussi bien avec l’ESS qu’avec mon équipe universitaire en Hongrie. L’excellent demi-centre Amor Meziane était avec moi lorsque nous avons joué un jour contre le Ballon européen, l’attaquant hongrois de Ferencvaros, Florian Albert.Le sujet de ma thèse de doctorat était le suivant: «Le rôle psychologique que jouent l’enseignant au sein d’un établissement et l’entraîneur au sein d’un club».

Quels sont vos hobbies ?

La lecture et le cinéma. Il n’y a pas mieux que la lecture des œuvres qui ont marqué l’histoire pour comprendre le monde. Je suis en même temps féru de 7e Art. Le comédien et producteur irlandais Peter O’Toole, et l’indémodable Sophia Loren sont mes acteurs préférés. J’aime aussi la danse. J’ai gagné une coupe au festival de valse à Budapest où j’étais étudiant. Je maîtrise toutes les danses: du fezzani national, au twist, tango, valse, slow… Et je le dois à la période des booms et du casino de Sousse. La quasi-totalité des joueurs de l’ESS avions fréquenté assidûment les boîtes de nuit, et passions pour des petits Don Juan…

Tout comme le foot, ces longues soirées et virées nocturnes ne vous ont-elles pas empêché de réussir vos études universitaires ? Avouez tout de même que n’est pas évident du tout….

On doit relativiser ces difficultés lorsqu’on a la chance d’avoir un président de club comme feu Hamed Karoui. En 1963, il venait de prendre l’héritage d’Ali Driss, réussissant à faire de l’ESS une institution sportive et éducative où la discipline prime. Il nous disait souvent : «Seuls ceux qui réussissent dans leurs études peuvent rester dans le club !». Il nous interdisait de fréquenter les cafés. Le club nous payait nos cours de rattrapage que nous prenions durant les vacances au lycée technique de Sousse, et nous envoyait manger dans deux restaurants huppés. En 20 ans de règne, Hamed Karoui a su donner une autre dimension à l’ESS. Tout comme du reste son successeur Othmane Jenayah. En débarquant après eux, Moez Driss a hérité d’une Rolls-Royce au réservoir plein. Et c’est en toute logique que l’ESS a remporté en 2007 la Ligue des champions face au redoutable Al Ahly, et honoré le foot africain en coupe du monde au Japon.

Pourquoi n’avez-vous pas percé comme entraîneur malgré vos diplômes universitaires de prof de sport ?

Entraîner est trop stressant. Pourtant, en rentrant de Hongrie, Amor Meziane et moi-même avions innové en intégrant les thèmes de la dépense calorique des joueurs, des étirements… J’ai enseigné 15 ans à l’Université Al Saoud d’Arabie Saoudite (1975-1990). En parallèle, j’ai fait à titre bénévole le directeur technique des jeunes du célèbre club Ennasr.

Au début des années 1960, dans le sillage d’un nombre impressionnant de joueurs de l’ESS, vous avez régulièrement fait partie de l’équipe de Tunisie. Un légitime motif de fierté, non ?

Sans aucun doute. A fortiori quand on sait que dans toutes les sélections auxquelles j’ai appartenu (cadets, juniors, seniors «A»…), je n’ai jamais été remplaçant. Je me rappelle plus particulièrement avoir inscrit un but de la tête dans un match amical le 3 juin 1962 devant la Libye (2-2), l’autre réalisation portant la signature de Hamadi Henia. J’ai également inscrit un but lors de notre match amical remporté (2-1) le 3 mars 1963 à Tunis contre le Koweit, l’autre but étant l’œuvre d’Ammar Merrichko. Nous étions au moins sept joueurs de l’ESS à être régulièrement convoqués en sélection : le gardien Mahmoud Kanoun, le latéral gauche Ahmed Lamine, le stopper Ridha Rouatbi, le libero Mohsen Habacha, le demi offensif droit Abdelmajid Chetali, l’avant-centre Raouf Ben Amor, et moi-même qui occupais le poste de demi gauche. Il faut reconnaître que l’Etoile passait pour être l’équipe-reine de cette époque-là. Lorsqu’on reprocha au sélectionneur national, le Français André Gérard (1963-65), un nombre aussi élevé de convoqués étoilés, il eut cette réflexion pleine de bon sens: «Croyez-moi, ce n’est pas beaucoup, bien d’autres joueurs de l’ESS mériteraient eux aussi d’être convoqués».

Quel est votre meilleur match en sélection ?

Je crois l’avoir disputé à Abidjan contre la Côte d’Ivoire, le 10 mars 1963. Malgré notre lourde défaite (3-0), j’ai sorti le grand jeu. Nous préparions alors deux échéances majeures: d’abord, la coupe arabe des nations à Beyrouth, au Liban que nous avons remportée (1-0 en finale face au Liban); ensuite, les Jeux africains de l’Amitié 1963 de Dakar, au Sénégal où nous n’avons perdu en finale qu’aux corners obtenus (1-1, 9 corners à 4 en faveur du Sénégal). De là était née la légende résumée par la formule connue par les moins jeunes: «De Beyrouth à Dakar !». Durant la même année 1963, sous la férule du Français André Gérard, nous avons disputé la phase finale de la coupe d’Afrique des nations, au Ghana. Nous avons été éliminés dans une poule où se trouvaient le Ghana et l’Ethiopie.

Quelles sont vos qualités de footballeur ?

J’étais un athlète au vrai sens du terme, doté d’une superbe condition physique, et tout à la fois rapide. Chaque mercredi, on effectuait un footing qui nous amenait jusqu’à la ville de Msaken, avant de revenir à Sousse.

Et j’étais régulièrement le premier à rentrer au stade Lamine, à prendre ma douche et m’habiller, au moment où bien d’autres se trouvaient encore sur la route.

Ma détente me permettait de toucher de la tête le filet d’un panneau de basket-ball. Ma tâche consistait à récupérer le ballon, puis alerter Chetali ou Ben Amor. Intuitivement, car je savais quand ils allaient faire un appel.

Toute une saison durant, l’Etoile du Sahel était restée invaincue jusqu’au bout. Comment y êtes-vous parvenus ?

Certes, il n’y a rien d’impossible dans la vie. Toutefois, notre record de 1962-1963 reste difficile à égaler. Tout a commencé par quatre victoires consécutives qui eurent pour effet de nous libérer complètement. Car il faut rappeler que nous sortions alors d’une saison de gel des activités suite aux incidents qui ont émaillé notre quart de finale de la coupe de Tunisie devant l’EST.

En pleine saison, Abdelmajid Chetali était revenu de France, et cela nous donna des ressources supplémentaires. Pour aller disputer nos rencontres, on partait en chantant et on retrait en chantant. Aucun stress possible, la bonne humeur était toujours au rendez-vous.

Et puis, comment oublier toute l’intelligence et la subtilité tactique de notre entraîneur, le Yougoslave Bozidar Drenovac (1960-1965).

Est-ce donc lui qui a mis les bases de l’ESS des années 1960 ?

En grande partie. En arrivant à Sousse, il ne cessait de lancer: «Ecoutez, je vais apprendre aux joueurs la tactique seulement, car, techniquement, ils sont très forts, et je n’ai rien à leur inculquer». Le foot, c’est comme la littérature: le vocabulaire, c’est la technique; la grammaire, c’est la tactique alors que le travail, c’est la condition physique.

En plus de Drenovac, donc, quels sont les meilleurs entraîneurs qui ont laissé des empreintes profondes à l’ESS ?

Abdelmajid Chetali qui a conduit l’ESS du début des années 1970 composée de Karoui, Adhouma, Ben Aziza, Kamoun, Wahchy, Bouguila, Laâyouni, Hadigi, Ajroud, Bicha… Notre président mythique Hamed Karoui lui a demandé de choisir entre sa carrière de joueur et celle d’entraîneur.

Paramanov, l’Algérien Saïd Ibrahimi, Faouzi et Lotfi Benzarti ont également laissé une trace.

Enfin, êtes-vous optimiste pour l’avenir de notre pays ?

Il faut penser à la Tunisie. Chaque dirigeant doit avoir présent à l’esprit l’intérêt du pays, et rien que cela. Il est plus qu’évident que tous les élus ne sont pas les meilleurs parmi la classe politique.

Pourtant, malgré les dérives et vicissitudes, il faut garder l’optimisme car les Tunisiens sont intelligents. Ils savent séparer le bon grain de l’ivraie.

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