La crise planétaire de la pandémie du Covid-19 est aussi longue qu’intense. Toutes les économies du monde ont été touchées et en Tunisie, la situation a été prise en main dès les premiers signes. Néanmoins, la fermeture des frontières, des espaces publics, de plusieurs entreprises et commerces a exercé une lourde pression sur les finances de l’Etat. Le manque à gagner avec l’arrêt partiel des activités économiques, touristiques… est énorme, ce qui rend la reprise plus délicate. Et là on est dans le rayon du gouvernement qui a pour mission d’analyser et de proposer des solutions non seulement de sortie de crise mais de relance de l’économie. L’ancien ministre des Finances, Hakim Ben Hammouda, nous  donne un aperçu exhaustif sur l’état général de l’économie nationale et sa vision sur la relance de l’activité économique après la crise du coronavirus (Covid-19). Tour d’horizon.

Comment qualifiez-vous l’état général de l’économie tunisienne à l’aune de la crise sanitaire? À quoi pourrait ressembler la reprise économique, selon vous ?

Notre économie a traversé trois grandes crises. La première a commencé au tournant du siècle avec l’essoufflement du modèle de développement mis en place depuis le début des années 1970 et basé sur la coexistence de deux dynamiques: une dynamique orientée vers le marché intérieur et une autre portée par le marché extérieur et les exportations. Mais nous avons privilégié les activités intensives en main d’œuvre à bas coût. Cette dynamique a atteint ses limites au début des années 2000, et depuis cette date nous essayons de construire un nouveau modèle de croissance et nous éprouvons les plus grandes difficultés à le mettre en place. Mais, en dépit de cette crise structurelle nous avons pu maintenir les grands équilibres de notre économie: un déficit des finances publiques faible avoisinant 1%, un déficit des comptes courants relativement faible et un niveau d’inflation bas.

Mais à partir de la révolution, cette première crise a été renforcée par une seconde crise, celle de nos grands équilibres macroéconomiques. L’augmentation rapide de nos dépenses, notamment la masse salariale, les subventions ainsi que les investissements publics, que nous oublions, et récemment le service de la dette ont été à l’origine d’une grande dérive des finances publiques mais aussi des comptes courants. Nos recettes publiques ainsi que celles de nos exportations n’augmentaient pas à la même vitesse. Ces dérives sont venues rompre les équilibres macroéconomiques de notre pays et rajouter une crise conjoncturelle à la crise structurelle que notre pays traversait.

La troisième crise est celle survenue avec la crise du Covid-19. Si les stratégies de confinement étaient nécessaires du point de vue sanitaire et pour arrêter la propagation du virus, elles ont eu des effets économiques et sociaux désastreux. Nous avons été parmi les premiers, avec mon collègue Hédi Bchir, à annoncer les premières estimations de l’impact de la crise sur l’économie tunisienne. Nous pensons aujourd’hui  que la récession de notre économie sera autour de -4,3%, et le taux de chômage passera de 15% à 18,8% en 2020. Nous allons actualiser ces chiffres bientôt et nous pensons que la situation va connaître une plus grande détérioration. Mais, d’ores et déjà, il s’agit de la récession la plus grande dans l’histoire moderne de notre pays.

Nous sommes en présence d’une triple crise dont il faut envisager une triple réponse: sauver les entreprises et venir en aide aux couches sociales les plus défavorisés, relancer l’économie, planifier et organiser les grandes transitions. C’est une crise sans précédent qui exige des réponses sans précédent. Il faut sortir des sentiers battus et des recettes conventionnelles. C’est l’ère des innovations,  de l’audace et du courage et non de la résignation et de la facilité.

Mais nous avons l’impression qu’en fermant les frontières pour faire face à la propagation du Covid-19 dans notre pays, nous les avons également fermées à la révolution en cours que traverse le monde de l’économie et des politiques économiques. Il faut nous ouvrir aux changements en cours et à cette vague d’innovation qui réinvente la réflexion et l’action économique. Nous devons arrêter de nous accrocher aux positions conventionnelles les plus conservatrices et nous ouvrir sur les mutations, les changements et les transformations en cours.

Quelle politique de relance peut-on adopter en Tunisie pour l’après-crise du coronavirus ? Quelles sont d’après vous ses grandes lignes?

Avant de relancer l’économie, il faut sauver les entreprises et les aider à sortir de cette crise sans précédent. Les mesures prises et particulièrement la garantie accordée par l’Etat pour les entreprises afin qu’elles accèdent au financement bancaire sont importantes. Mais, malheureusement, leur mise en application souffre des procédures complexes et difficiles, ce qui fait que, jusque-là, très peu d’entreprises en ont profité.

Aujourd’hui, nous devons évaluer les mesures d’urgence mises en place par le gouvernement et rectifier le tir au plus vite pour sauver nos entreprises. Tout doit être fait pour sauver nos entreprises qui sont confrontées à un double défi. D’abord, le défi de la liquidité qui doit être résolu en reportant leurs échéances financières et facilitant l’accès au financement bancaire. Le second défi est celui de la nécessité de les soutenir, notamment en aidant les fonds d’investissement et les sociétés de capital-risque à s’engager dans des opérations de restructuration des entreprises publiques.

La plupart des pays ont adopté des politiques contra-cycliques qui cherchent à s’opposer au cycle économique et à le renverser pour sortir de la récession. Nous devons faire le même choix. Des politiques d’austérité et pro-cycliques ne vont que renforcer la récession. La réduction des investissements publics de moitié comme on entend dire pour faire face à la baisse des recettes fiscales et au risque de dérive du déficit des finances publiques va entraîner une aggravation de la récession qui pourrait atteindre -5,13% en 2020 au lieu des 4,3% prévus.

Les programmes de relance exigent une vision globale sur la nature de la relance. Les mesures proposées aussi pertinentes soient-elles ne peuvent constituer une vision et un projet de relance.

Avant de commencer la discussion et le débat sur les mesures et les propositions concrètes, nous sommes en droit d’attendre une vision et un projet pour le programme de relance. Cette vision doit porter notre regard sur l’avenir et inclure au moins deux dimensions majeures: la première c’est notre modèle social et notre nouveau mode de vie commun, et la seconde est liée à notre place dans le monde. Notre vision stratégique doit porter deux grandes priorités: la première consiste à reconstruire le contrat social hérité de l’indépendance et la seconde est de devenir la nouvelle économie émergente aux frontières de trois grands espaces majeurs: le monde arabe, l’Europe et l’Afrique.     

Sur quels leviers devrait-on agir pour réussir le redémarrage de l’économie nationale ?

Pour déterminer les leviers sur lesquels doit porter le redémarrage de l’économie, il faut tout d’abord identifier les grands défis et les grandes transitions auxquelles nous serons confrontés au cours des prochaines années. Nous devons réfléchir sur l’évolution du monde qui s’est accélérée avec la crise du Covid-19 et sur laquelle nous devons formuler des réponses et construire un consensus national. La première question est relative à l’évolution de la globalisation et à la fin de sa forme mondiale, dont les prémices sont apparues au cours des dernières années avec la montée des guerres commerciales, et qui a été accélérée par la pandémie du Covid-19 avec l’éclatement des chaînes de valeur globale. Nous sommes en train d’avancer vers des chaînes de valeur régionales et nous devons faire de l’intégration à ces chaînes de valeur régionales, un levier important de notre croissance future.

Il faut également interpeller notre profondeur géographique et, à ce niveau, il faut réviser notre projet de partenariat avec l’Union européenne, de manière à prendre en considération les intérêts de notre économie mais aussi s’ouvrir et renforcer la coopération avec les pays africains et les pays arabes pour en faire des leviers importants de notre croissance.

La place de l’Etat dans les stratégies de relance doit faire l’objet d’un débat important pour définir son nouveau rôle dans la mesure où la crise du Covid-19 a montré que le rôle de régulateur qui était le sien par le passé n’est plus suffisant.

Le quatrième aspect est en rapport avec le retour de la question de la souveraineté et la nécessité de réfléchir sur les activités industrielles et agricoles à maintenir ou à développer et qui doivent faire partie de notre stratégie de relance.     

Qu’elles sont les mesures de politique monétaire à mettre en œuvre pour favoriser cette relance ?

La politique monétaire a été une des premières à réagir à la crise avec la diminution du taux directeur dès le mois de mars. D’autres initiatives ont été également prises pour faciliter le financement des entreprises.

Mais je suis de ceux qui pensent qu’on peut mieux faire notamment en matière de financement direct du budget. Tous les pays du monde l’ont fait pour permettre aux gouvernements de faire face à la baisse des recettes et aux dépenses occasionnées par la crise du Covid-19. En ce qui nous concerne, nous continuons à nous attacher aux préceptes de la théorie monétaire conventionnelle.   

D’après le ministre des Finances, l’année 2020 sera marquée par la promulgation d’une loi de finances complémentaire, dont les grandes lignes sont déjà prêtes, et probablement par une seconde loi de finances à la fin de l’année. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que la première loi de finances rectificative a tardé à venir. Je crois que le meilleur moyen de faire pendant des crises aussi importantes, c’est opérer une loi de finances rectificative qui permet de rassurer les agents économiques et sociaux sur l’engagement du gouvernement pour les appuyer et apporter une réponse aux défis économiques et sociaux. En même temps, cette loi de finances permet au gouvernement de mesurer ces ressources et de se mobiliser pour apporter les réponses nécessaires.

Par ailleurs, on n’annonce jamais qu’après une loi de finances rectificative on va recourir à une seconde loi pour au moins deux raisons : la première concerne l’objectif du gouvernement à effectuer une bonne évaluation de la situation économique et faire en sorte qu’une loi de finances réponde à tous les défis. La seconde, c’est que cette annonce signifie que le travail sur la première pourrait manquer de rigueur dans la mesure où nous avons toujours la possibilité de corriger le tir. J’ai toujours considéré que, du point de vue de la rigueur du processus budgétaire, la préparation d’une loi de finances complémentaire ou rectificative de la part du gouvernement au cours d’une année normale, est un aveu d’échec. Cette année est exceptionnelle et l’ampleur de la crise et son imprévisibilité justifient une loi de finance rectificative. Je serai d’avis qu’on part sur la base de nous en limiter à une. La seule possibilité, de mon point de vue, qui justifie le recours à une seconde loi de finances rectificative, c’est une nouvelle vague du virus, que le Tout-Puissant nous en préserve. Donc, aujourd’hui je serai d’avis qu’on se limite à une seule loi de finances rectificative et nous devons utiliser les hypothèses de confection pour nous donner les marges de manœuvre nécessaires.   

Avec un taux avoisinant 60% du PNB, le pays pourraît-il recourir encore à l’endettement extérieur ?

L’endettement et la dette extérieure sont des questions très sérieuses qui ne peuvent pas être traités de manière pamphlétaire ou populiste. Ces discours à l’emporte-pièce peuvent laisser une perception très négative sur les marchés internationaux vis-à-vis de nos partenaires, non seulement financiers mais aussi commerciaux. L’endettement fait partie des moyens de financement de l’économie et tous les pays, y compris les plus grands, peuvent recourir à l’endettement externe. Je pense que cette question doit faire l’objet d’une analyse et d’un traitement plus rigoureux et sérieux. Il faut d’abord mentionner qu’il y a plusieurs formes de dettes externes: les dettes bilatérales, les dettes multilatérales, les dettes privées. On peut analyser les dettes selon leurs «pricing» (coûts). On peut aussi les analyser selon leur usage: appui budgétaire, projet d’investissement… On peut également les classer selon leur conditionnalité. Par ailleurs, l’analyse de la dette extérieure ne peut pas se faire en soi comme une position de principe. Nous devons éviter d’assécher le marché interne par effet de levier, nous devons également avoir l’investissement et la croissance comme horizon.

Ma position sur cette question a toujours été pragmatique: j’ai toujours cherché dans la limite des contraintes financières de l’Etat à limiter l’endettement international aux projets de développement.

Je suis persuadé que nous avons perdu des opportunités immenses qui ont été ouvertes par la crise du Covid-19 pour négocier un des reports de  restructuration de notre dette, particulièrement la dette bilatérale vis-à-vis de notre principal créancier qui est la France, où on aurait pu saisir l’occasion de la proposition du président Emmanuel Macron de reporter la dette pour ses principaux partenaires africains. On aurait dû utiliser cette opportunité pour demander un report de notre dette.

De même, on aurait pu profiter de l’opportunité ouverte de la Banque mondiale et du  FMI et discuter du report des dettes africaines au moment fort de la crise, pour  bénéficier d’un report. Malheureusement, non seulement on n’a pas pu saisir ces opportunités, mais nous sommes attachés à des positions conventionnelles, traditionnelles, anachroniques par rapport au caractère exceptionnel de la situation.

La gestion de la dette exige une diplomatie économique  audacieuse, courageuse, innovatrice capable de mobiliser  l’ensemble de nos amis, pour gérer, réduire le poids des remboursements, au cours de l’année 2020 et éventuellement en 2021. 

J’ai bien peur que cette opportunité et cette fenêtre ouverte par la crise soient derrière nous  et nous serons l’un des rares pays africains à ne pas en profiter.

Pour relancer l’économie, dans quelle mesure serait-il utile de procéder à un allègement de la pression fiscale ?

La relance de l’économie passe par l’investissement et nous devons dans la mesure du possible réduire les pressions financières sur les entreprises, notamment fiscales, pour les inciter à investir.

A votre avis, l’année 2021 sera-t-elle difficile sur le plan des finances publiques ?

La crise de la pandémie Covid-19 va avoir un effet majeur sur les finances publiques en 2021. Selon mes estimations, le manque à gagner pourrait varier entre 2,5 et 3 milliards de dinars. C’est pour cela que j’ai appelé pour une révision de nos mécanismes de financement et d’opter pour de nouvelles formes dont le financement direct du budget par la Banque centrale.

Quelles solutions faut-il apporter pour sauver les entreprises publiques les plus impactées par les effets de la pandémie actuelle ? Quel est le traitement de fond qu’il faut prescrire ?

Je pense qu’aucun des gouvernements précédents n’a été sérieux dans le traitement du dossier des entreprises publiques. Certes, c’est un dossier épineux et complexe. Mais, tout au long des dernières années, on n’a fait qu’accumuler des études sur la réforme des entreprises publiques sans véritablement entamer ce vaste chantier. A mon avis, nous devons nous atteler à cette tâche de manière pragmatique et différenciée afin de répondre à cette crise.

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