Pour repenser le système fiscal tunisien, certains ont évoqué de créer un impôt sur la fortune, une proposition qui reste un point de discorde entre les experts.

D’après Wajdi Ben Rajeb, professeur universitaire et économiste, avant de prendre une telle mesure, il faut, tout d’abord, arrêter le nombre exact de personnes qu’on peut qualifier de fortunées, ce qui n’existe pas en Tunisie. Mais des études internationales ont montré qu’on a près de 7.000 millionnaires tunisiens, un chiffre important pour un petit pays comme la Tunisie. Si ce chiffre est correct, la question qui se pose est la suivante : une fois qu’on a créé un impôt sur la fortune, il y aura des recettes supplémentaires certes, mais quels sont les effets négatifs de cette mesure ?

Ben Rajeb indique que si on impose ce genre d’impôt sur la fortune, on va viser uniquement les contribuables assidus, alors que les parrains de la contrebande et de l’économie informelle vont toujours continuer à y échapper.

Grosses fortunes

De cette manière, on va resserrer l’étau sur les personnes qui sont déjà inscrites dans l’économie formelle et qui paient leurs impôts. De cette manière, l’impôt sur la fortune ne fera que pousser les contribuables riches à se dérober et les inciter à faire plus de combines.

Le meilleur exemple qu’on a, c’est la récente affaire des appartements et des villas dans la ville espagnole d’Alicante où des Tunisiens auraient acquis des biens immobiliers de haut standing dans la fort huppée zone de la Costa Blanca, prisée par les grosses fortunes. « Sans avoir des chiffres à l’appui, je ne pense pas que cette mesure va nous permettre de ‘’sauver’’ notre économie…

Même si on l’applique, on ne va pas obtenir des recettes fiscales qui vont nous permettre de nous en sortir. Ceci va aider, sûrement, mais il y aura des effets négatifs. Je reste toujours fidèle à l’idée de combattre l’évasion fiscale en intégrant l’économie informelle afin d’obtenir les recettes fiscales qui vont avec. Ces mesures- là vont être meilleures que d’imposer des impôts sur la fortune parce que les recettes seront plus importantes », précise-t-il, dans une déclaration accordée à La Presse.

Quelles leçons économiques ?

L’universitaire indique qu’il faut, aujourd’hui, compter sur nous-mêmes, attendu qu’on a les compétences nécessaires pour nous en sortir pendant cette période de crise et de confinement. « Pendant le confinement, on a réussi à s’en sortir avec une autosuffisance alimentaire, mais aussi on a essayé de résoudre les problèmes via la technologie…Le confinement ne peut pas perdurer et on ne peut pas fermer nos frontières définitivement parce qu’il y a des choses qu’on a intérêt à importer…Mais une des leçons à tirer, c’est qu’on peut valoriser l’expertise et les compétences tunisiennes pour avoir une production locale capable de subvenir à certains besoins dans les secteurs  vitaux et stratégiques. Donc, à valoriser et à consolider », précise M.Ben Rajeb.

Il ajoute que la crise a montré qu’il est possible de limiter les importations. «Chaque fois que nous avons parlé de rationalisation du commerce extérieur et surtout des sociétés qui vendent les produits d’importation, qui détruisait le tissu industriel tunisien, on nous disait qu’on ne peut pas et qu’on a des accords à respecter. Alors que l’expérience a bien montré qu’on peut limiter les importations. Si on arrive à avoir un produit concurrentiel au niveau des prix, on peut, petit à petit, arriver au bout de l’importation et on peut avoir une importation intelligente», explique-t-il.

Un effort de diversification

Sur un autre plan, il affirme qu’il faut diversifier nos marchés. Il ne suffit pas de prospecter pour trouver de nouveaux clients; il faut que l’Etat et les banques accompagnent cet effort de diversification à travers des lignes de financement, des garanties, des assurances… mais aussi à travers la logistique qui est, malheureusement, un de nos points faibles en Tunisie.

Quatrième leçon à tirer de cette crise, c’est qu’on peut faire du numérique et du digital en Tunisie. La preuve est qu’on a pu avoir une administration à distance pendant le confinement. Donc, lorsqu’il y a eu une situation exceptionnelle, on a autorisé les déclarations et les opérations à distance. On peut le faire à tout moment et il faut continuer sur cette voie-là parce qu’elle va épargner aux chefs d’entreprise du temps pour se consacrer aux affaires stratégiques. La digitalisation va aussi nous aider à avoir une meilleure productivité parce que c’est une technologie qu’on peut amortir à la vie. Autre chose, en ayant une administration digitale, on va limiter toute forme de favoritisme, de corruption et on va avoir une meilleure transparence, ce qui va améliorer notre climat des affaires, qui sera plus attractif pour  les investissements et inciter les gens à se lancer dans l’entrepreneuriat.

Sur un autre plan, Ben Rajeb indique que, depuis des années, les sociétés publiques et certains secteurs stratégiques vivaient sous perfusion et avec la crise de la Covid-19, les choses se sont accélérées.
« Malheureusement, nous vivons toujours avec un modèle économique dépassé qui a montré ses limites…On continue à l’adopter pour que la roue continue à tourner. Ici, je pense qu’il faut saisir cette opportunité pour reconstruire, assainir, restructurer, moderniser… et se repositionner autrement», souligne-t-il.

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