Kaïes Saïed se rend à Paris aujourd’hui pour une visite de travail de deux jours. Antithèse de ses prédécesseurs, le Chef de l’Etat, qui a procédé à un changement de style radical au niveau de la diplomatie tunisienne, aime jouer ses partitions plus discrètement sans toutefois être en retrait des lignes de feu. Pas de palabres donc ni de vaines arguties, lors de sa rencontre avec le Président français Emmanuel Macron. Il ira droit au but et s’exprimera sans détour avec son franc-parler habituel sur les questions les plus épineuses qui secouent la région et celles qui interpellent des millions de Tunisiens. Car même si avec lui le ton a changé et est devenu plus policé depuis son investiture à Carthage, les discussions qu’il mènera n’en seront pas moins difficiles et que l’emploi des phrases chocs figure forcément à l’ordre du jour d’une rencontre qui focalise tous les regards de part et d’autre de la Méditerranée.

N’empêche, son pragmatisme et son habileté à trouver, à attirer et à utiliser les formules adéquates, sa bonne maîtrise des dossiers et son aptitude à donner forme à ses engagements constituent quelques-uns des atouts qui forcent l’estime et qui révèlent le secret latent de la personnalité de cet homme dont la volonté est constamment tendue vers l’action et la création.

Au grand dam de ceux qui espèrent que Saïed sera le messager des débats populistes qui appartiennent à la Tunisie seront à l’ordre du jour, tels que la question du sel ou l’affaire des excuses sur les crimes coloniaux, le Chef de l’Etat ne semble pas disposé à passer son temps sur des questions futiles qui appartiennent au passé. C’est plutôt l’avenir de la relation d’un couple franco-tunisien à la fois géographique, historique, linguistique et culturel, comme on l’est entre la France et la Tunisie, qui accaparera les discussions. En effet, c’est cette relation d’égal à égal et équitable que le Chef de l’Etat veut matérialiser.

Il est vrai que la France est le premier partenaire économique, le premier partenaire culturel et le premier pays d’échange avec la Tunisie, mais le plus important est que cette visite constitue l’occasion de bien poser les termes d’une relation qui doit être totalement équitable et profitable aux deux pays.

Elle illustre aussi un moment fort et historique pour restituer l’image d’une relation diplomatique beaucoup plus forte qu’elle l’était par le passé parce qu’elle est construite sur un nouveau socle de valeurs nouvelles et partagées. Une relation entre deux démocraties qui discutent ensemble, qui ont une culture en partage et qui sont engagées dans la lutte partagée et commune contre le terrorisme.

C’est aussi admettre que la Tunisie a changé et que la France aussi a changé et que depuis 1956 jusqu’à aujourd’hui, il y a eu du chemin. Pourquoi rouvrir les plaies du passé alors que le Président Macron est très clair là-dessus et a dit des mots très forts sur la colonisation qui s’appliquent non seulement à l’Algérie mais à tous les pays. Certes, il y a eu des exactions mais le Chef de l’Etat sait pertinemment que ce n’est pas la préoccupation des jeunes Tunisiens d’aujourd’hui. La question de la colonisation est une histoire qui n’est pas en blanc et noir, c’est une histoire de libération, d’une indépendance mais soixante ans après, la jeunesse tunisienne n’a pas besoin uniquement de penser à l’indépendance, elle aspire à être plus libre de faire, d’entreprendre et de rêver, de construire. Mais attention à ne pas caricaturer au nom de l’histoire la relation entre la France et l’Afrique. C’est une relation qui a construit l’époque de l’indépendance tunisienne, qui a construit la Francophonie en 70, qui a construit plein de choses et qui a construit le développement.

Personne ne peut mettre en doute que la Tunisie est d’une indépendance farouche, une souveraineté que personne ne lui conteste.  Et que le succès de cette Tunisie sera selon les choix qui sont les siens. C’est pourquoi il ne faut pas maculer cette visite par le mensonge politicien et l’instrumentalisation.

D’autres personnes évoquent aussi la question de la Francophonie dont le prochain congrès se tiendra à Tunis, avec des trémolos dans la voix. Ils y voient à tort une « reconquête » de la langue française. Ils oublient que la Francophonie n’est pas une affaire française. Elle a été inventée par un Tunisien, Habib Bourguiba, un Nigérien, Hamani Diori, un Sénégalais, Senghor, et un Cambodgien, Norodon Sihanouk. Il faut rappeler qu’à l’occasion de ce sommet, tous les chefs d’état et de gouvernement africains seront présents et que l’avenir proche de la Tunisie est d’occuper sa place en haut de l’Afrique et sa capacité d’être une plateforme économique à l’échelle continentale.

Quant à la question libyenne, la Tunisie et la France y sont deux acteurs de bonne volonté. Alors que le bruit des bottes s’intensifie dans ce pays voisin, cette question est prioritaire pour la Tunisie qui profitera de l’occasion pour rappeler sa vision que le problème libyen est un problème politique et doit être réglé de manière politique avec pour perspectives les élections qui sont la solution. Le Président Saïed apportera aussi de nouveau son soutien inconditionnel à la cause palestinienne lors de cette visite à Paris. Kaïs Saïed, ce professeur de droit à l’équation juste, donnera aussi lors de cette visite un éclairage subtil et proche de tous les acteurs s’intéressant à cette précieuse dynamique qu’il souhaite mettre en demeure pour entrouvrir toutes les lucarnes essentielles à la relance économique et financière de la Tunisie.

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