Dans le cadre de la 3e édition de DocuMed, ce festival né d’une volonté de faire découvrir aux Tunisiens le cinéma documentaire de création avec des films créatifs, indépendants, variés et engagés, nous avons découvert «Rajaa, ça veut dire espérance !». Ce film qui questionne une mémoire d’une population, que nous avons tendance à oublier, nous fait écouter leurs paroles simples, partager leurs espérances et prendre conscience de ces tranches de vie qui se consument en silence.

Quand des hommes partent pour la France à la recherche d’une vie meilleure pour eux et pour les leurs, une grande séparation se fait. Les enfants restent au pays et grandissent avec une grande absence. Les pères, à leur tour, cohabitent dans un foyer de travailleurs migrants.

Un jeune musicien vient s’y installer et leur propose de chanter des «berceuses», ces chants entrent en résonance avec leurs témoignages sur la complexité d’une paternité à distance et dévoilent un peu de leur culture, de leur personnalité, de leur sensibilité. Chacun renoue avec ses émotions et des souvenirs enfouis remontent en surface.

Marielle Duclos dépeint, dans ce film de 53 minutes, un large pan de l’histoire de l’immigration en France, ces générations, aujourd’hui vieillissantes qui ont contribué à la construction de l’économie française d’après-guerre et sa relance, et qui se sont retrouvées, des décennies plus tard, privées de la vie de famille, de voir leurs enfants grandir. Le pays est devenu, au fil des années, une image floue, que seule une berceuse ravive, et en fait remonter les souvenirs avec des sensations des plus tenaces.

Des pays du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne, les personnages de ce film documentaire partent dans un voyage que leur propose Marielle Duclos, un voyage des sens que nous faisons nous aussi en leur compagnie. Le fait de chanter une berceuse, se rappeler des paroles, faire le geste de bercer un enfant, restitue à ces hommes leur paternité perdue. Ils évoquent, à cœur ouvert, leurs sentiments, avouent n’avoir vécu que pour travailler et envoyer de l’argent au pays, confient espérer pouvoir assurer un avenir meilleur que le leur à leurs enfants.

La réalisatrice, par ce simple dispositif d’enregistrement des berceuses, et du jeu des sons et du mixage sur une petite console, jette un pont avec le pays, avec l’autre rive, et surtout avec ceux qui restent, qui grandissent et qui ressentent le manque, l’absence à un tel point qu’ils doutent de l’existence du père.  Drôle d’existence que celle de ces gens qui vivent la vie de famille dans les albums photos, dans les lettres, dans des instants volés quelques jours dans l’année, le temps de faire un enfant et repartir, histoire de garder un lien et l’espérance d’un éventuel retour.

«Rajaa, ça veut dire espérance», dans la simplicité de sa construction, arrive à saisir l’humain, le sensible, voire l’invisible. Chanter des berceuses aux paroles naïves, les répéter à l’infini pour calmer un bébé en pleurs, quoi de plus élémentaire pour rappeler l’enfance. La réalisatrice place sa caméra face à ces personnages et, sans trop les envahir, capte le frémissement d’une main, le léger rictus ou crispation, une larme au coin de l’œil et sans insistance et sans mélodrame nous rend complice dans cette relation de confiance.

En apparence, le film ne juge pas, ne dénonce rien, ni personne, aucun slogan ni revendication ne sortent des bouches des personnages, seules des chansons, et toute l’amertume qui les accompagne d’une vie qui passe sans avoir été vécue. A nous de lire entre les lignes et d’en dégager le sens caché.

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