Par Hela GHARBIA *

Une volonté de haut niveau, une citoyenneté consciente et d’autres facteurs endogènes ont fait que OUI, la Tunisie a réussi à limiter les dégâts d’une pandémie qui s’est présentée comme une menace sérieuse, suscitant la remise en question des équilibres à l’échelle mondiale, perçus jusque-là en évidences confirmées.

Et sous les regards d’un monde étourdi par les préjudices dévastateurs de la crise, ce petit pays de 12 millions d’habitants, à démocratie récente, au régime politique controversé et à économie trébuchante, est aussitôt classé deuxième destination « Covid-Safe » dans le monde et 1er en Méditerranée et pourra ainsi espérer sauver la saison estivale qui s’annonce. Son gouvernement qui fête à peine les 100 jours peut se vanter d’une réussite hors normes à contrôler la crise, en comparaison d’autres pays dotés de beaucoup de moyens.

Et pour ce faire, ce succès a exigé l’implication de différents acteurs, entre autres et essentiellement les services publics, qui, par une capacité d’adaptation et une réactivité calculée, ont collaboré de près à sa réalisation. Ainsi, et dans tous les domaines, les services publics ont joué un rôle déterminant et ont tranché définitivement avec une étape de l’histoire où ils étaient accusés de bureaucratie et de lenteur. Oui, c’est grâce à nos services publics qu’on a dépassé le cap.

Mais jusqu’où peut-on affirmer que ce triomphe n’est pas un conte de fées ou un acte céleste ? Jusqu’où peut-on attester de la prédisposition de nos services publics à faire face à toutes sortes d’imprévus de force majeure ?

Certes, les défenses, les stratégies, la réaction immédiate, l’attitude adoptée juste avant et tout le long de la crise ont incontestablement provoqué le résultat. Ainsi, l’état de choc mondial, mettant le chaos chez certains, a été d’un intérêt énorme pour propulser une logique nouvelle, jusque-là ignorée par notre administration.

Les services publics ont manifestement assoupli un souci éternel de régularité administrative pour s’incliner aux nécessités d’établissement de mesures d’accompagnement indispensables. Ces mêmes services ont contribué à la mise en place d’un cadre légal approprié allant de pair avec l’effort national dans la réduction de l’ampleur des préjudices causés par la crise sanitaire et loin des coutumes et usages administratifs largement connus.

Cela étant, des difficultés de taille ont minimisé l’impact de l’intervention des services publics face à la pandémie, et ce, de façon apparente. Ce qui nous mène vers une lecture des limites du rôle des services publics dans le cadre de la crise sanitaire, et donc de la nécessité imminente de réviser, repenser et rénover les services publics et de guider l’administration, et donc l’Etat, les collectivités territoriales, les établissements publics administratifs ou non administratifs et les entreprises publiques vers une mutation multidimensionnelle, capable de garantir l’efficacité et l’efficience des services publics en temps de crises.

• Un rôle important des services publics dans la gestion de la crise sanitaire :

Pour tout projet public, il faut des services publics pour la conception des politiques et la réalisation des stratégies:

La gestion des crises est un projet public qui requiert une attention particulière. Et ainsi y faire face par des stratégies et des politiques est du ressort des services publics en place.

Seulement, la dernière crise sanitaire mondiale n’a épargné aucun secteur du domaine public. Tout le monde s’est vu touché de près ou de loin. Les efforts déployés de la part de tous les acteurs ont dévoilé une facette administrative toute nouvelle qui a réussi d’un côté à élaborer les mesures d’accompagnement adéquates malgré un souci de régularité imposant et de l’autre côté à mettre en œuvre un cadre légal théoriquement capable de réduire la menace malgré un environnement général désobligeant (une instabilité politique due essentiellement à des élections de courte date et un gouvernement qui vient juste d’être désigné).

On a réussi à voir une jeunesse flamboyante de génie offrant des prestations diverses en faveur d’un service de santé qui a connu une dégradation importante durant ces dix dernières années, des inventions de robots, d’avions sans pilote, de machines de désinfection, de boîtes et étuis pour porter les personnes atteintes par le virus, etc. Ainsi, l’enseignement supérieur public, les écoles publiques et tous les services publics ont fait preuve d’innovation, de dévouement mais aussi de grand patriotisme.

Cependant, il est important de préciser que les mesures d’accompagnement qui ont aidé à la réussite ont été élaborées par une petite équipe d’agents publics qui a travaillé de façon continue pendant la période du confinement nécessaire à la préservation de la santé de tout le monde.

Cette équipe a pu mettre en place une stratégie pour sauvegarder les circuits d’approvisionnement nécessaires à tout le pays, sécuriser ces circuits, organiser les sorties des citoyens dans le cadre permis, faciliter l’acquisition d’autorisations spéciales de sorties et même assurer le bon déroulement des funérailles et de l’enterrement dans certains endroits. Les services publics ont également mis en place la stratégie d’isolement, les circuits — covid — et ont équipé les centres destinés à cet effet.

Par ailleurs, les manifestations les plus ordinaires de la vie préservées, la crise a représenté une occasion à saisir pour sortir du cadre purement administratif et repenser les services publics par une vision jusque-là peu commune : le télétravail.

En effet, cette pandémie a permis d’aborder le vif du sujet et donc de voir dans la crise un environnement propice au développement du numérique, basé sur l’intérêt des usagers et non sur les seuls besoins de l’administration. C’est ainsi que certaines entreprises ont obtenu les autorisations de sortie pour leur personnel de la part des services du ministère de l’Intérieur, sans avoir à se déplacer.

Ce même environnement a poussé vers la promulgation d’un décret-loi réglementant le travail à distance. Les services publics s’inscrivent d’ores et déjà dans la logique de la gestion du changement en tant que donnée et non en tant qu’aléa qui surgit en cours de route.

Cela étant, le rôle des services publics pendant la crise connaît des limites qui marquent les inconvénients qui doivent être pris en considération pour des résultats de meilleure qualité.

Ainsi, les pas de géant en termes de numérisation, de travail à distance et de maintien du cours normal de la vie en plus des innovations qui surgissent de partout sont désormais accablés par une facette sombre d’un actuel pas très prometteur, une économie toujours trébuchante, une instabilité politique qui entrave toute action positive et une administration omniprésente en tant que structure lourde et incapable de suivre le rythme d’une mutation qu’elle a choisi de commencer.

Ceci semble naturel, comme prendre de la vitesse fait qu’on s’attarde moins sur les détails, ou pas du tout, gérer les crises avec précipitation et sans se doter des moyens nécessaires nous fait perdre en termes de vision globale et ainsi on n’est pas sorti de l’auberge.

• Les limites du rôle des services publics dans la gestion de la crise sanitaire : un défi non encore atteint et une mutation loin de la réalité

On aurait aimé voir les choses autrement, mais la réussite des services publics à assurer un rôle crucial dans la gestion de la pandémie sort bien d’un conte de fées.

En effet, le numérique n’est pas la panacée et la numérisation ou la transformation numérique doit s’inscrire forcément dans un projet global de changement de paradigme et de modernisation de l’administration. Toujours est-il que les services publics souffrent de l’absence d’une culture du numérique, certaines administrations complètement fermées pendant la période du confinement ont privé les citoyens de plusieurs services nécessaires.

Le pas vers une évolution stratégique et une mutation palpable n’a pas été appuyé par une évolution de métiers ou une exploitation optimale des compétences.

Ainsi, les agents publics, qui sont voués au service public, certains de nature d’autres de vocation, ont vécu pendant la crise sanitaire une crise psychologique aussi dévastatrice. Eloignés de la sphère où ils ont pris l’habitude d’évoluer, cloisonnés dans leurs rituels du quotidien, les fonctionnaires dont les tâches et le positionnement sont remis en question ont été déstabilisés de façon irréversible. Désormais, la stabilité et les garanties de la fonction publique fragilisées par la crise, les fonctionnaires ont perdu en termes de motivation et d’estime de soi, et c’est le service public en lui-même qui perd en termes d’implication de ces agents dans le nouvel ordre établi après la crise. Cette donne concerne essentiellement les cadres et les compétences à haut potentiel qui ne tarderont pas à apprendre la leçon et à tirer les bonnes conclusions. Plusieurs indicateurs démontrent clairement l’absence d’un plan d’action clair pour atteindre ces objectifs. Ainsi, l’improvisation, aussi nécessaire qu’elle soit pour réaliser des objectifs à court terme, s’annonce insuffisante pour garantir l’efficacité et l’efficience d’un service public lourd par ses structures et alourdi par son contexte social, politique et économique.

(*) Présidente du Syndicat national des conseillers des services publics

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