Par Mohamed Sadok Lejri, universitaire

Je tiens à remercier les journalistes et animateurs qui, depuis quelques jours, accordent la parole aux doctorants et aux titulaires de doctorat qui sont au chômage. C’est un sujet d’une grande importance car il faut bien reconnaître que leur situation est dramatique et leurs perspectives d’avenir sont à juste titre très préoccupantes. La plupart d’entre eux sont arrivés à un âge relativement avancé, n’ont toujours pas de situation et vivent dans la précarité totale, devenant de plus en plus irréversible à mesure qu’elle se prolonge.

Cela étant, certaines choses doivent être dites à ce propos, même si elles ne sont pas agréables à entendre. Les médias abordent ce sujet, certes, qu’ils en soient remerciés, mais sans pour autant aller au fond du problème. L’on s’aperçoit, quand on entre dans le cœur du problème, que c’est tout le système éducatif et toute l’orientation politico-idéologique de l’éducation nationale de la Tunisie post-1956 qui doit être mise en cause.

Par-delà le dysfonctionnement structurel qui existe entre le diplôme de doctorat et le marché du travail, par-delà le fait que le mot « doctorat » est une absurdité en soi dans un pays comme le nôtre, car nous vivons dans une société faite d’activités rudimentaires, pauvres en connaissance et sans investissement dans le savoir, il ne faut pas hésiter à nommer les choses par leur nom, il faut arrêter de masquer les vérités déplaisantes. C’est une véritable tragédie à laquelle nous assistons aujourd’hui, nous vivons dans un univers d’illusions et de faux-semblants où tout le monde ment à tout le monde et où tout le monde fait semblant de croire que personne ne ment.

En effet, la plupart des docteurs n’ont de docteur que le titre. L’ensemble de la société maintient une illusion qu’il faut absolument dénoncer : que vaut intellectuellement un docteur tunisien, aujourd’hui ? La société continue à nourrir les doctorants et les docteurs d’illusions et de fausses promesses. L’État dépense des fortunes, depuis des décennies, pour délivrer des diplômes universitaires à des « quasi-analphabètes ».

En réalité, le tri doit se faire très tôt, soit dès le lycée, au baccalauréat et aux premières années de l’université. Car, une fois le diplôme universitaire en poche, les diplômés se mettent à croire à leur avenir dans des fonctions supérieures, lesquelles sont limitées, notamment celle d’enseignant universitaire pour les docteurs.

On persiste à tromper les jeunes en les laissant croire qu’en ayant un diplôme aussi prestigieux que le doctorat de troisième cycle, ils vont pouvoir accéder à un métier rémunérateur et flatteur, comme c’était le cas le siècle dernier. Les parents rêvent de voir leurs enfants exercer un métier prestigieux, mais les places sont chères et s’obtiennent par une sélection de fait ; cette sélection ne s’opère plus lors des études primaires et secondaires (sixième et bac) et à l’université, mais se fait désormais beaucoup plus tard dans le monde professionnel.

Les diplômés universitaires passent alors des concours qui ne sélectionnent que les plus qualifiés et les plus pistonnés. Les diplômés en question, a fortiori les docteurs, se rendent compte qu’ils auront ainsi perdu cinq, huit, dix, 13 années de leur vie, voire plus, et, par conséquent, auront le sentiment d’avoir été dupés, trahis. Le malaise intérieur devient de plus en plus profond, on devient aigri, le désenchantement est grand et peut même mener à des problèmes psychologiques.

Depuis vingt ans, l’Université tunisienne reçoit chaque année des jeunes incultes et quasi-illettrés et les envoie une année après l’autre tels quels, purs, vierges de toute culture et de tout savoir, aux cycles suivants. Depuis plusieurs années, les enseignants se retrouvent dans le supérieur face à de véritables ignares, incapables de rédiger correctement un commentaire sur Facebook et avec des diplômes n’attestant que des mensonges qui se cachent derrière des titres pompeux comme licence, maîtrise, master, doctorat…

D’ailleurs, la plupart des mémoires et des thèses qui paraissent chaque année sont des plagiats, des « copier-coller » comme on dit aujourd’hui. Ils puent le plagiat le plus effronté. Les étudiants et doctorants tunisiens n’arrivent même pas à conjuguer un verbe au présent de l’indicatif à l’oral, mais employaient l’imparfait du subjonctif à l’écrit et des tournures de phrases à la Proust.

Au lieu d’encourager les jeunes diplômés à s’atteler à une thèse de doctorat pour prolonger indéfiniment la durée de leur scolarisation et retarder de la sorte leur accès au marché du travail, l’État tunisien ne doit donner son aval à une thèse que si les débouchés sont sûrs. Ainsi les étudiants qui ont du souffle n’iront pas, quelques années plus tard, grossir le rang des revendicateurs désabusés et aigris. Et l’État, en mettant d’emblée les choses au clair, ne devient pas une machine à produire de futurs chômeurs dépressifs.

P.-S. : J’ai employé des mots durs envers les étudiants et les docteurs, non pas par animosité contre eux, mais contre un système et une politique qui durent depuis plusieurs décennies. Je comprends parfaitement la situation des doctorants et docteurs désabusés, qui sont au chômage et crient leur détresse dans les médias. Je les prie de croire à toute ma compassion.

 

M.S.L.

*N.B. : L’opinion émise dans cette tribune n’engage que son auteur. Elle est l’expression d’un point de vue personnel.

 

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Un commentaire

  1. Nabil

    30/06/2020 à 15:10

    Bravo Monsieur!
    C’est triste vraiment. Un système débile. il est temps de changer. Le malheur c’est que les enseignants/doctorants qui travaillent durs et ont de la morale (une minorité malheureusement), touchent un salaire pareil que les doctorants paresseux et pas dignes de leurs diplômes.

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