Plusieurs voix, dont des organisateurs de festivals, contestent la décision de compartimenter en zones de 30 les spectateurs pendant les soirées estivales. Une décision prise pour des raisons sanitaires afin de contenir le risque de contamination. La ministre des Affaires culturelles a bien voulu répondre à nos questions sur ce sujet.

Trop de polémiques autour des festivals et de la décision qui consiste à limiter des zones de 30 personnes à l’intérieur des espaces…

Effectivement, il y a une polémique que je n’arrive pas à expliquer ou du moins que je ne veux pas expliquer négativement. Depuis le 14 mars, il y a eu un arrêt total de toutes les activités culturelles à cause du Covid-19 pour préserver le citoyen tunisien ainsi que toutes les personnes qui interviennent dans l’écosystème culturel. Dès le déconfinement, on a commencé à prendre des décisions concernant les activités culturelles dont les festivals. Mais ces décisions ne sont pas uniquement prises par le ministère des Affaires culturelles, il y a, avec le comité scientifique du ministère de la Santé, l’ISST (Institut de santé et de sécurité au travail), le ministère de l’Intérieur, entre autres. Cela a demandé toute une série de réunions d’ailleurs. J’estime que mon rôle, c’est d’être l’instance de régulation et de réglementation entre ces différentes parties et les festivals. On a donc préparé un protocole sérieux pour protéger les festivals ainsi que toutes les activités culturelles qui vont reprendre. La reprise des festivals était l’activité qui a suscité le plus de réunions et de concentration avec les autres ministères cités parce que c’est là où il y a le plus de rassemblement, donc de risques de contamination. Je suis partie dans une vraie négociation avec le ministère de la Santé pour qu’il y ait le plus de festivals parce que à part leur importance économique pour les artistes, ils sont le seul moyen d’ouverture et d’animation dans certaines régions. Au début, on est arrivé à un maximum de 1.000 personnes avec une séparation en zones de 30 personnes. Ensuite cette décision a évolué pour ne plus limiter un nombre de spectateurs tout en préservant une capacité de 70%. Je ne suis pas la seule à décider et nous devons garder cet équilibre sanitaire.

Le zonage est une décision scientifique. D’ailleurs les scientifiques nous expliquent que si on ne compartimente pas les spectateurs en zones, une seule infection entraîne la suspicion de tous les spectateurs présents ce soir-là. Les séparer dans des zones de 30 personnes et avec l’application «Ahmini», on peut identifier la personne d’abord et on ne contrôle que la zone des 30 personnes et pas tout le monde. C’est d’ailleurs ce zonage qui nous a permis d’argumenter pour ne plus limiter le nombre de spectateurs par soirée.

Avec cette séparation, sincèrement combien les organisateurs vont-ils perdre de places ? 20% ou 30%. Il vaut mieux cela que ne pas faire de festivals du tout !

Derrière l’argument du zonage, les organisateurs veulent s’adresser à vous pour dire que ça réduirait le nombre de billets vendus et donc de leurs revenus…

Le zonage n’est qu’une question de distanciation de sécurité… Bien au contraire nous avons porté le nombre de spectateurs à plus de 1.000 personnes, ce qui va leur permettre d’avoir plus d’entrées. Ce qu’on demande, ce sont des zones de 30 personnes avec des couloirs intermédiaires d’un mètre pour éviter l’entassement. Avec cette séparation, sincèrement, combien les organisateurs vont perdre de places? 20% ou 30%. Il vaut mieux cela que ne pas faire de festivals du tout ! Parce que si on applique les consignes du conseil scientifique, il n’y aura aucun festival. D’ailleurs, en ce moment, aucun pays au monde ne parle de festivals. On veut donc que les festivals soient une exception tunisienne réussie. Mais on a pris la décision d’accompagner tous les organisateurs par des protocoles, dont les conseils régionaux. Je sais que les gens sont en colère, mais j’ai tout de même une responsabilité de garantir la souveraineté de l’Etat et de la santé des citoyens. Cela dit, j’ai défendu à corps perdu ces métiers qui doivent leurs revenus aux festivals… Et tout cela en silence, car je ne veux pas m’afficher et «publier mes photos» à la suite de chaque réunion…

Pourquoi les festivals vont-ils démarrer le 15 juillet et pas avant?

En fait, là aussi je dois être en harmonie avec les autres ministères. Les frontières sont ouvertes le 27 juin et nous devons suivre l’évolution de la situation sanitaire 14 jours après …Sans oublier les examens nationaux du Baccalauréat pendant la première quinzaine de juillet, ce qui nous ramène à la mi-juillet.

Au début on est arrivé à un maximum de 1.000 personnes avec une séparation en zones de 30 personnes. Ensuite cette décision a évolué pour ne plus limiter un nombre de spectateurs tout en préservant une capacité de 70%.

Pourquoi n’y aura-t-il pas Carthage et Hammamet, cette année du moins, pour les Tunisiens ?

Carthage et Hammamet sont le Label de la Tunisie. Les organiser dans des conditions hâtives et avec la prise de risque entacherait leur prestige. Nous n’avons pas organisé une version tunisienne pour plusieurs raisons, entre autres, parce que nous avons préféré accompagner le secteur privé que d’entrer en concurrence avec lui. A Hammamet, il y aura un programme complet qui sera bientôt annoncé ainsi que quelques soirées à Carthage. Ce retard pour annoncer ce programme est dû au fait que les travaux de maintenance à l’amphithéâtre de Carthage qui se tiennent annuellement entre les mois de mars et mai ont été reportés pour des raisons de confinement et nous attendons que toutes les conditions de sécurité soient réunies (structures métalliques, électricité, etc.) pour l’annoncer. Maintenant, tous les espaces sont ouverts pour les privés. A leur disposition, il y a un cahier des charges à l’Anep s’ils veulent organiser des événements.

En quoi consiste le programme Basamet ?

Basamet s’inscrit dans le cadre du renforcement des activités culturelles dans le sens de notre propre vision de la décentralisation. C’est une forme de commande publique et ce n’est pas un projet, mais un programme transversal du ministère qui a une ambition à très long terme et qui va se décliner sur plusieurs phases. C’est un programme d’appui à la diversité culturelle et artistique et qui se veut un laboratoire où nous pouvons penser l’action publique culturelle à différents nouveaux. Il s’agit de garantir l’accès et la pratique de la culture pour tous et par tous et d’améliorer la gouvernance de l’action culturelle et la décentralisation (sur notre site, d’ailleurs il y a tous les détails de ce programme).

On veut que les festivals cet été soient une exception tunisienne réussie.

Concrètement, comment ça se passe pour les acteurs de la société civile ou les artistes qui ont des projets ?

Chacun des Epna (Etablissement public à caractère non administratif), qui veut participer au projet Basamet, va lancer des appels à propositions. Le porteur de projet doit travailler avec une structure publique que ce soit une maison de la culture ou une bibliothèque par exemple ou encore une structure culturelle privée. Dans la première phase pilote en début juillet, il y aura du soutien pour que des projets puissent se faire cet été dans les régions.

Pour conclure, quelle est votre vision de la politique culturelle aujourd’hui ?

Personnellement, je ne pense pas que les politiques culturelles s’écrivent sur du papier dans des bureaux. Pour moi, la politique culturelle se construit petit à petit par rapport à une vision où tous les intervenants de l’écosystème soient des forces de suggestion. Ma vision de la politique culturelle, je la porte depuis 2006 (à une époque où j’étais directrice à l’Isamm) et qui a mûri avec mon parcours. Pour moi, il y a des fondamentaux qui sont les acquis de l’indépendance et qui sont le réseau d’institutions culturelles. Avec un réseau aussi large, on peut faire émerger l’identité de chaque région et c’est ça la richesse de la culture tunisienne qui est à la fois francophone, africaine, musulmane, méditerranéenne et amazighe, entre autres. Dans notre vision, il s’agit de distribuer de manière équitable le budget de ce ministère à travers les régions. Mais ce que j’ai remarqué, c’est qu’il y a une rupture (de confiance) entre le secteur de la culture et l’Etat. Je me rends compte qu’il y a une nouvelle génération qui possède une nouvelle forme d’expression culturelle et qui peut créer sans le recours à l’Etat. L’artiste est le premier maillon de la chaîne qui lie ce ministère au producteur et au distributeur. Or, l’artiste ne se retrouve plus ni dans un statut, ni dans un régime de sécurité sociale qui le protège, ni dans une relation fluide avec le ministère. La première chose sur laquelle je dois travailler est la reconstruction de cette relation de confiance entre l’Etat et le secteur. Ensuite, il y a l’accès pour tous et par tous à la culture avec toutes les nouvelles formes d’expression artistique, même numérique dans un contexte de décentralisation. La culture peut être génératrice de richesse. Il faut absolument aussi passer à une administration moderne et casser avec cette bureaucratie qui étouffe les artistes et leurs initiatives. Il s’agit aussi de repenser le secteur de la culture pour qu’il puisse être un ascenseur social.

D’autre part, le ministère projette d’accompagner les artistes non seulement par une subvention, mais aussi par une incubation ou en leur donnant de la visibilité nationale et internationale par une nouvelle politique dans la diplomatie culturelle. Dans cet accompagnement, il y a aussi le côté juridique, en amendant des textes devenus obsolètes et qui donnent un statut digne de l’artiste. Qu’on change de paradigme ! En tant qu’informaticienne, je dirai changeons de logiciel…

Nous sommes en train de créer un fonds d’investissement culturel avec le CDC tout en intégrant les industries culturelles créatives dans le code de l’investissement.

Accompagner d’accord, mais il faut également financer ces projets…

Lorsqu’on a une dynamique d’investissement, on peut financer les projets. Le fonds de relance qu’on a créé n’est pas seulement un fonds pour l’aide sociale, c’est aussi un fonds pour relancer la culture, basé sur le mécénat des gens qui croient à la culture dans ce pays. D’ailleurs, en septembre, on projette de faire un grand meeting avec toutes les banques pour leur expliquer l’importance du fonds de relance du secteur culturel. Nous sommes en train de créer un fonds d’investissement culturel avec le CDC tout en intégrant les industries culturelles créatives dans le code de l’investissement.

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