Issues des zones rurales, beaucoup de petites filles sont contraintes par leur père à quitter l’école pour être placées comme aides-ménagères au sein de  familles citadines.

Les aides-ménagères figurent parmi les catégories galérant dans le secteur informel qui souffrent le plus de la précarité, après les ouvrières agricoles. Elles sont très jeunes et ne sont pas venues à ce métier par choix mais par obligation. La plupart connaissent le même parcours. Leur paternel les pousse à abandonner précocement leurs études pour qu’elles puissent subvenir aux besoins de leur famille en les plaçant, contre leur gré, dans des familles comme domestiques.

Une loi loin d’être dissuasive

Pendant plusieurs années, des mineures à peine sorties de l’enfance ont exercé comme aides-ménagères dans des foyers, dans le bafouement total de leurs droits. Si les plus chanceuses bénéficient de la bienveillance des familles qui les emploient, la majorité des aides-ménagères mineures qui sont des «bonnes à tout faire» accomplissent les tâches ardues en cumulant six, sept jusqu’à huit heures d’affilée sans toucher leur salaire qui atterrit chaque mois dans les mains de leur père. 

Cette situation a duré pendant très longtemps avant que n’arrive la loi organique du 3 août 2016 relative à la lutte et la traite des personnes et qui punit les différentes formes d’exploitation auxquelles peuvent être exposées des mineures, avec des sanctions pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement des coupables. Mais dans les zones intérieures, les coutumes ont la peau dure et sont plus fortes que la loi.

Il y a trois ans, un réseau de traite de jeunes mineures, dirigé par des intermédiaires qui fournissent des aides-ménagères originaires du Nord-Ouest à des familles venues des villes en contrepartie d’une commission, opère en toute impunité au vu et au su des autorités et de la population locales. Finalement, c’est la photo d’une dame âgée accompagnée d’une aide-ménagère à peine âgée d’une dizaine d’années poussant un caddie  dans un hypermarché  qui va faire scandale. Une loi sur la violence faite aux femmes, adoptée au cours du mois de juillet 2017, prévoit des sanctions pour les personnes employant des mineures allant de la simple amende à une peine de prison de six mois. Bien que dissuasive, cette loi n’arrive pourtant pas à mettre un frein au recrutement de domestiques mineures dans les foyers.

Des gains spoliés par les hommes

Selon une étude récente réalisée par le sociologue Zouhair Ben Jannet, sur un échantillon composé de 100 aides-ménagères,  la plupart, vivant dans un milieu défavorisé (quartiers pauvres, zones rurales….), ont dû arrêter leurs études primaires et ont commencé à travailler à partir de l’âge de huit ans alors que la loi  n°2005-32 du 4 avril 2005 l’interdit. C’est leur propre paternel qui les a privées  de leur droit à l’éduction en les poussant à abandonner leurs études, préférant les convertir très tôt en une source de revenu permanente. L’exploitation économique des femmes a toujours été, en effet, un sport national dans le milieu rural. Alors qu’elles représentent le principal maillon du système qui sous-tend la dynamique économique dans les secteurs agricole et informel, principaux pourvoyeurs d’emplois dans les zones rurales et périurbaines, leurs gains sont spoliés par les hommes de leur entourage (père, mari, frère…..) qui les ont inscrites, contre leur gré, dans une logique de traite et d’esclavage moderne normalisée sans que personne ne s’insurge contre cette injustice faite aux petites filles et aux jeunes femmes.

Un enième drame est survenu ces jours-ci dans le gouvernorat de Jendouba. Un père de famille a voulu forcer sa fille âgée de onze ans à travailler comme aide-ménagère chez une famille. Face à son refus d’obtempérer, ce dernier s’en est pris violemment à elle, en lui occasionnant plusieurs fractures. Comme ce qui a été souligné au cours d’une récente conférence organisée par l’Association tunisienne des femmes démocrates (Atfd), en plus de la nécessité de renforcer la législation en faveur des jeunes domestiques, structurer ce secteur et le doter d’un syndicat sont des mesures qui s’imposent  pour mettre ces jeunes à l’abri des abus et des dépassements dont elles ont toujours fait l’objet et pour qu’elles puissent, par ailleurs, préserver leur dignité et jouir de leur droit à un salaire décent, une couverture sociale et d’un congé annuel payé.

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