L’absence de choix radical et judicieux pour mettre clairement fin à une véritable polémique démontre à quel point la transition socioculturelle en Tunisie reste floue, mal guidée et sans repères.

Le mois de Ramadan de cette année ne déroge pas à la règle. Celle qui obligerait les cafés et les restaurants à fermer durant la journée en vertu de la circulaire de Mzali datant de 1981. Trente-huit ans plus tard, elle a encore cours et a un effet sur le terrain. Hier soir à Sfax, un café a été fermé pour avoir enfreint la circulaire. Pourtant, d’autres cafés sont discrètement ouverts pendant la journée. Ces derniers ont-ils obtenu une dérogation ou une permission spéciale ? Plutôt, ont-ils une méthode qui facilite leur activité en plein jour ?

Le caractère liberticide de certaines activités économiques le jour comme celles des cafés et restaurants reste manifeste et omniprésent durant Ramadan. La majeure partie des Tunisiens pratique le Ramadan en règle générale, mais d’autres ne le font pas, ce qui est de leur plein droit. Quelle que soit la raison. Cependant en ville, on devine tout de suite qu’on soit jeûneur ou pas, que l’on traverse une période carême. Pourtant, cela ne devrait pas se traduire de la sorte dans la vie économique et sociale en journée. Le jeûne reste un choix personnel qui ne doit pas affecter le jeûneur.

Un jeune citadin interrogé estime qu’il vaut mieux ne pas trancher sur ce sujet, étant donné qu’il y aura toujours une partie qui ne sera pas satisfaite ou mécontente. Mais alors combien de temps allons-nous vivre un tel scénario durant Ramadan ? Certainement, tant que la circulaire n’est pas révisée ou annulée. En attendant, le décor matinal reste le même en période de jeûne.

Un matin un peu trop calme

Au troisième jour de Ramadan, mercredi 8 mai 2019, aux alentours de huit heures, la Ville de Tunis dort encore. Les couche-tard qui profitent des soirées ramadanesques pour veiller jusqu’à l’aube tardent à se manifester dans les rues. A cette heure précise, la majorité des artères de la ville y compris l’Avenue Habib-Bourguiba sont plutôt désertes. Les piétons se font rares, hormis les badauds et flâneurs du petit matin. C’est que les nombreux salons de thé qui longent l’avenue travaillent activement le soir. Ils font recette après la rupture du jeûne.

Le matin, les choses changent radicalement. Tous les commerces de restauration et cafés sont fermés à la clientèle. Celle qui ne jeûne pas, par manque de conviction religieuse, pour des raisons de santé ou pour ne pas être de confession musulmane, devra prendre son mal en patience pour profiter de l’ambiance matinale. Le non-jeûneur pourra trouver un café ouvert ça et là. Ces cafés sont  généralement parés de papiers journaux pour masquer leurs vitrines à l’abri des regards indiscrets. Il semble qu’au mois de Ramadan, les non-jeûneurs doivent faire les choses en cachette pour ne pas susciter le courroux des gendarmes du jeûne. Un comportement des « fattaras » ou non-jeûneurs qui demeure en contradiction avec le texte de la Constitution tunisienne qui défend le principe de la liberté de conscience. L’article 6 de la Constitution de 2014 garantit toutefois le plein exercice de la foi religieuse et la protection de l’islam, religion d’Etat. Il mentionne : « L’Etat est gardien de la religion. Il garantit la liberté de croyance, de conscience et le libre exercice des cultes […] L’Etat s’engage à diffuser les valeurs de modération et de tolérance, à protéger les sacrés et à interdire d’y porter atteinte. Il s’engage à interdire les campagnes d’accusation d’apostasie et l’incitation à la haine. »  Le texte indique formellement une position de neutralité qui permet un Ramadan dans la paix et le calme pour tous les Tunisiens. Tant que les choses ne tournent pas au vinaigre entre les jeûneurs et les fattaras, tout va pour le mieux.

Pour l’heure, seules les zones touristiques sont concernées par la mesure exceptionnelle qui autorise l’ouverture des cafés et restaurants. Les réclamations des non-jeuneurs qui représentent une minorité selon les autorités n’ont pas été entendues l’année dernière. Est-ce qu’elles le seront encore cette année ? Les prochains jours nous permettront d’y voir plus clair. Notamment en milieu de Ramadan. Ils vont démontrer si les irréductibles « fattaras » ont du cran et peuvent faire le poids pour faire changer les mentalités ou s’ils devront s’avouer battus d’avance.

Tout de même, la société civile veut annuler la circulaire interdisant l’ouverture des cafés pendant le mois de Ramadan. La « Coalition de la société civile pour les libertés individuelles » a appelé à l’annulation des circulaires  enfreignant  la Constitution, en particulier, la circulaire de 1981 qui  interdit l’ouverture des cafés et restaurants pendant le moins saint. L’appel de la société civile sera-t-il entendu par le gouvernement tunisien et le président de la République?.

Il semble toutefois que le poids de l’islam dans la société tunisienne et la crise économique et sociale que traverse le pays ne permettent pas pour l’heure de bousculer l’ordre des choses. La circulaire de 1981 a la peau dure et oppose une forte résistance à l’évolution des mœurs et aux libertés individuelles. L’histoire d’un pays à la croisée des chemins. De polémique en polémique, la Tunisie doit réécrire la sienne ancrée entre les fondements du passé et les promesses du futur.

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Un commentaire

  1. Chater

    10/05/2019 à 16:42

    Le prosélytisme à la peau dure…..

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