Censé être l’ascenseur social par excellence, le système éducatif tunisien s’est progressivement détourné de sa vocation initiale en élargissant le fossé entre les mieux et les moins bien lotis sur le plan connaissances, intelligence, ressources….

En affichant ouvertement sa volonté de former l’élite de demain à travers un système sélectif axé sur la création d’établissements pilotes, le gouvernement tunisien a instauré un système d’éducation discriminatoire qui offre une meilleure qualité d’enseignement à des élèves présentant dès le début de leur cursus scolaire une prédisposition à des études brillantes. Le la est donné dès la première année dans ces établissements d’excellence où les élèves travaillent à un rythme soutenu et où obtenir des notes moyennes est vu d’un mauvais œil. C’est la course aux meilleures notes et aux meilleures moyennes au sein de ces institutions pilotes dont l’enjeu principal est d’instituer un système de formation et d’apprentissage qui puisse doter des élèves, déjà prédisposés à de très bonnes études, des outils et des connaissances leur permettant d’obtenir de très bonnes moyennes aux examens nationaux afin de faire partie de l’élite qui constituera le vivier des compétences grises de demain sur lesquelles pourra compter notre pays pour se hisser au rang des pays développés dans le monde.

Forte pression psychologique

C’est aux enseignants de ces établissements, triés sur le volet, que revient la mission de former l’élite de demain. La tâche pourrait sembler facile dès lors qu’ils se trouvent face à des élèves sérieux, brillants et disciplinés. Le contrat à remplir est clair : celui de placer la barre haut et de maintenir un certain niveau de difficulté dans l’élaboration des travaux pratiques et des devoirs de contrôle afin de bien les préparer aux concours et examens nationaux. Ces enseignants, réputés pour leur sérieux et leur faible taux d’absentéisme veillent à ce que leurs élèves aient bien assimilé les fondamentaux du cours en palliant les défaillances et en éclairant les points du chapitre qui n’ont pas été bien saisis, mais il les préparent, par ailleurs, aux concours et aux examens nationaux par l’élaboration et la réalisation de travaux pratiques et de devoirs de contrôle présentant un niveau de difficulté  parfois plus élevé et incluant des questions et des exercices de réflexion dans lesquels ils sont appelés à faire appel à leur esprit de synthèse et à faire valoir intelligemment les connaissances qu’ils ont acquises au cours de l’année. Ces établissements (collèges et lycées pilotes), qui fonctionnent sur la base d’un système d’enseignement élitiste basé sur l’excellence, ont contribué indirectement à conférer au système éducatif  tunisien un caractère discriminatoire par l’instauration d’un système scindé en deux et qui s’articule autour  d’une pédagogie d’apprentissage classique et conventionnelle destinée à la majorité des élève et d’un système d’enseignement élitiste basé sur l’excellence profitant seulement à une minorité censée former une «élite».

Rythme d’apprentissage différent, maturité psychologique, degré d’intelligence : le déni

Cette décision politique de former l’élite de demain a finalement eu de lourdes conséquences. En vidant les établissements de leurs meilleurs éléments qui auraient dû jouer le rôle de locomotive au sein de leurs classes, les institutions éducatives pilotes ont entraîné, au fil des années, un nivellement par le bas des autres établissements où le niveau et la qualité de l’enseignement se sont progressivement détériorés. Aujourd’hui, la plupart des parents, qui projettent leurs rêves et leurs ambitions sur leur progéniture veulent augmenter leurs chances d’obtenir de très bonnes moyennes au baccalauréat et d’accéder à des filières universitaires prestigieuses, en leur mettant la pression à la fin de leur cursus de l’enseignement primaire pour les inciter à passer le concours d’accès aux collèges pilotes sans tenir compte ni de leurs besoins et envies, ni de leur maturité psychologique, ni de leur propre rythme d’apprentissage et ni même de leur degré d’intelligence. Alors que certains le passent pour faire plaisir à leurs parents, d’autres, qui craignent de ne pas supporter le rythme d’études intensif dans ces établissements pilotes, préfèrent échouer volontairement afin de poursuivre sans pression un cursus normal dans un établissement classique.

Certains parents ont compris également que la décision de passer ou non le concours d’accès aux établissements pilotes revient au principal concerné. Mais ils sont rares. «Il est important de comprendre la psychologie de l’enfant, de ne pas trop lui mettre la pression, estime S.B. une jeune mère de famille. Chaque enfant a son propre rythme d’apprentissage. Il ne faut pas imposer à un enfant un rythme qui est différent du sien. L’inscrire contre son gré dans un collège pilote pourrait le conduire à l’échec et avoir des répercussions psychologiques lourdes sur sa confiance en soi et la constitution de sa personnalité d’autant plus qu’ils sont à un âge où ils sont encore fragiles et vulnérable».

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