Par Dr Rafla Tej Dellagi

Disons-le franchement : la crise sanitaire du Covid-19 a eu  le mérite de nous confronter, toutes et tous, à l’impérieuse nécessité de  se réviser  et de voir la vie autrement.

En effet, en dehors  de ce risque imminent, nous sommes confrontés à d’autres risques de santé qui nous rongent doucement mais sûrement pour non seulement  notre survie mais aussi la qualité de notre survie.

Ces risques sont liés à l’émergence et l’accroissement des maladies non transmissibles, véritable bombe à retardement, principal défi  sanitaire et économique du pays pour les années à venir.

Quelles sont ces maladies qui vont nous ronger la vie ?

Ce sont les maladies non infectieuses, qui émergent du fait  de multiples facteurs tels que l’apparition d’un nouveau mode de vie  grevé  de facteurs de risque : tabac, alimentation riche en sucre, sel et gras et mode de vie sédentaire, mais aussi l’amélioration de notre espérance de vie (75,1 ans en 2016) (1), le recul  des maladies transmissibles grâce à la vaccination, l’amélioration des conditions d’hygiène et l’accessibilité aux soins.

Elles groupent essentiellement les maladies cardiovasculaires, les cancers, le diabète et les maladies respiratoires chroniques et causent 82 % des décès en Tunisie(2), A titre d’exemple, nous comptons  environ  3,7 millions d’hypertendus, 1,8 million de diabétiques (1),  17 000 nouveaux cas de cancer par an.

Ces maladies  nous rongent la vie  en l’abrégeant (15 % de décès prématurés — avant l’âge de 65 ans), freinent le développement économique et social du pays du fait du manque à gagner en productivité, vulnérabilité des malades qui s’enlisent dans la pauvreté du fait de leur maladie (cercle vicieux malade – dépenses soins – dépenses catastrophiques…).

Elles pèsent  sur un système de soins déjà saturé, épuisent 68 % du budget du ministère de la Santé sans tenir compte du coût social indirect (transport, aide à domicile…) et demandent des diagnostics complexes, des médicaments sophistiqués et une gestion assez lourde.

En 2017, les 4 principales MNT représentaient près de 80% du nombre d’Apci dont le nombre ne cessent d’augmenter d’année en année, affectant lourdement le budget de la Cnam (les dépenses pour médicaments spécifiques sont passées de 115 MD en 2008 à 332 MD en 2014 dont 48% sont annuellement alloués aux maladies cancéreuses) (2).

Quels sont les facteurs de risque pour le Tunisien ?

C’est tout d’abord le ravage du tabac avec environ 6.000 décès annuels dans notre pays causant de multiples cancers (poumon, vessie…), un âge moyen de la première cigarette en moyenne à  11 ans,  et une industrie de plus en plus envahissante  pour séduire davantage de  jeunes et de femmes.

C’est aussi notre alimentation riche en sel (10 et 12 grammes/jour), bien supérieure à la norme recommandée par l’OMS (5g/j), en sucres et gras entraînant surpoids (59,9 %) et obésité (26,2%)(1).

C’est ensuite  le mode de vie sédentaire de 67 % des Tunisiens engendrant surcharge pondérale et obésité (1).

Qu’en est-il à l’échelle mondiale?

Ces maladies emportent 41 millions de personnes chaque année, dont 15 millions trop jeunes (entre 30 et 70 ans), soit 71 % de la mortalité mondiale et causent un décès prématuré toutes les 2 secondes (3).

Le tabac est responsable  de plus de 7,2 millions de décès par an, l’excès de sel de 4,1 millions et l’activité physique insuffisante à 1,6 million.

Il est à relever que plus des trois quarts des décès surviennent dans les pays à revenu intermédiaire ou bas.

Ces maladies entraînent des pertes sur le plan économique allant jusqu’à 6% du PIB.

Au niveau mondial,  l’alerte a été lancée depuis les années 2000 et les pays membres de l’ONU se sont engagés à lutter contre ces MNT, en particulier en adoptant une approche multisectorielle ciblée sur les facteurs de risque et ceci a été réaffirmé avec les 17 Objectifs du Développement Durable pour 2030.

Pour mesurer l’efficacité de cette lutte, l’OMS a fixé 19 objectifs, dont l’augmentation des prix du tabac, l’adoption de politiques nationales visant à réduire la consommation de sel ou bien encore la promotion de l’allaitement maternel (4).

La Tunisie a-t-elle préparé un programme ou stratégie pour faire face à ces maladies ?

Oui, en effet la Tunisie a  élaboré une stratégie multisectorielle pour contrecarrer ces maladies, validée avec tous  les secteurs depuis 2018 (5) basée sur les acquis  préexistants (programme national de lutte anti-tabac, les programmes nationaux de prise en charge de l’HTA et diabète, le plan cancer et la stratégie nationale de prévention et lutte contre l’obésité …) et  sur les meilleurs choix pour combattre les maladies non transmissibles ou  best buys  de l’OMS avec  des interventions dont le rapport coût/efficacité est le plus rentable (6). 

Les partenaires onusiens, en particulier l’OMS, ont accompagné chaque étape du processus et continuent à appuyer le pays pour sa mise en œuvre.

Intégrer « la santé dans toutes les politiques »  est le principe directeur fondamental de cette stratégie qui considère la santé comme un investissement durable avec retour sur investissement…

Toutefois, l’exercice de cette multisectorialité n’est pas aisé en Tunisie surtout en situation d’instabilité politique et le processus de son inclinaison en véritables mesures opérationnelles reste lent.

En pleine crise de Covid-19, le Tunisien a considéré que la santé était le bien le plus précieux, fera-t–il le bon choix pour vivre plus longtemps et en bonne santé et agir tant qu’il est temps?

Pour cela, il faudra s’y mettre rapidement et partager les responsabilités à différents niveaux et  secteurs :

– S’engager à un haut niveau contre ces maladies et intégrer les meilleurs choix dans toutes les politiques et plans opérationnels des différents secteurs / finances, éducation, agriculture, industrie, commerce…

– S’investir davantage dans la prévention, changer et prendre rapidement des  décisions prioritaires :

Lutter contre le tabac / ratifier et appliquer  la nouvelle loi qui protège les non-fumeurs,  interdit la publicité indirecte, augmenter la taxe du tabac mais surtout réviser la structuration de l’industrie du tabac et combattre parallèlement son commerce illicite

– Favoriser  l’alimentation saine / normaliser la teneur du sel dans le pain dans toute la Tunisie, lever la subvention du sucre au bénéfice d’autres produits alimentaires, réviser le cursus éducatif pour un véritable apprentissage d’une alimentation saine, réapprendre à manger pour les moins jeunes

– Faciliter l’activité physique en milieu scolaire, universitaire, professionnel et espaces publics

– Adhérer au concept de « ville santé ».

– Faciliter le dépistage et la détection précoce des MNT chez les personnes à haut risque au niveau du système de santé de base

– Communiquer sur les modes de vie sain…  afin que le Tunisien soit  le premier responsable de ses choix : chacun peut prendre sa santé en main et peut promouvoir ses compétences sanitaires.

R.T.D.

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1) Tunisian Health Examination Survey-2016

2) Comptes nationaux de la santé La Tunisie Médicale – 2018; Vol 96 (n°010 ) : 789 – 807https://www.latunisiemedicale.com/m/article-medicale-tunisie_3467_fr

3) Maladies non transmissibles, OMS, 1er juin 2018

4) OMS-Projet de plan d’action pour la lutte contre les maladies non transmissibles (2013-2020), rapport du secrétariat (EB132/7), janvier 2013

5) Stratégie nationale multisectorielle de prévention et contrôle des maladies non transmissibles 2018-2025. République Tunisienne, ministère de la Santé, OMS, mai 2018

6) Meilleurs choix  et autres interventions recommandées pour lutter contre les maladies non transmissibles OMS,  WHO/NMH/NVI/17.9, OMS 2017

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