La réconciliation entre citoyens et sécuritaires n’étant pas impossible, elle semble toutefois difficile à réaliser pour le moment en raison de la persistance de l’hostilité à l’égard des forces de l’ordre. Une réaction somme toute attendue qui marque la peur d’un retour aux dérives sécuritaires et une instrumentalisation de la police par certains partis politiques. La tournure qu’a prise l’affaire de l’avocate Nesrine Garnah, suite aux pressions exercées par les syndicats de la police sur l’autorité judiciaire, est venue donner raison à ceux qui s’opposent énergiquement à l’adoption du projet de loi en question. 

Très vite, le léger mieux ressenti en termes de sécurité et de relations a cédé la place aux inquiétudes. La situation chaotique qui règne dans le pays avec la montée des partis populistes, les querelles stériles au sein de l’ARP, la consternante «transhumance politique»  de nos  parlementaires, la non-application des lois, la corruption parmi les élites politiques et économiques ont sévèrement impacté le capital-confiance à l’égard des diverses institutions du pays. En jetant le discrédit sur les institutions, c’est surtout l’exercice du pouvoir et de l’autorité que nos politiques mettent en cause.

Le projet de loi organique n°2015-25 relatif à la protection des forces armées et de la douane est clivant à plus d’un titre. Il n’a fait que déterrer la hache de guerre et accroître les sentiments d’hostilité à l’égard des sécuritaires. Il y a toujours cette peur qui hante la mémoire des Tunisiens, celle d’un retour à l’Etat policier, à cette doucereuse dictature où  la liberté d’expression et les voix critiques  sont étouffées. Un retour à la case départ en matière de libertés et de droits humains serait lourd de conséquences pour le pays, mais cette opinion n’est pas partagée par d’autres citoyens qui soutiennent que la sécurité est la première des libertés et qui appellent à la restauration de l’autorité de l’Etat.

La réforme cale toujours

En chassant l’ancien président de République du pouvoir le 14 janvier 2011, ce sont les forces de l’ordre qui ont payé la lourde facture de leur soutien apporté jusqu’au dernier moment à Ben Ali, mais avaient-ils le droit de se comporter autrement ? La police tunisienne n’étant pas une police républicaine et faisant longtemps l’objet d’instrumentalisation avait commis l’erreur monumentale de mater les insurgés. Intentionnellement réduite en miettes et marginalisée, ce fut la traversée du désert pour les forces de l’ordre durant les trois premières années qui ont suivi la révolution, notamment avec les poursuites judiciaires lancées à l’encontre de hauts cadres sécuritaires et la mise à la retraite forcée de bien d’autres. Les groupes terroristes n’attendaient que ce vide sécuritaire pour faire régner le chaos dans le pays, préparer et perpétrer, en toute quiétude, un double assassinat politique (les deux martyrs Chokri Belaïd en février 2013 et Mohamed Brahmi en juillet de la même année).

Les gouvernements qui se sont succédé à longueur d’annés et notamment depuis l’investiture de feu Béji Caïd  Essebsi (paix à son âme) ont beau tenter de mettre en place une «police relookée» et opter surtout pour une nouvelle approche structurelle qui consiste à généraliser le modèle de la police de proximité  avec l’aide du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud ) sur tout le territoire du pays. Toutefois, la volonté politique qui a fait toujours défaut et l’instabilité au sommet de l’Etat n’étaient pas de nature à mettre en œuvre ce mégaprojet  qui vise « l’émergence d’une police professionnelle, proche des citoyens, respectueuse de l’État de droit et des valeurs démocratiques et qui rend compte de son action ». Restaurer la confiance entre citoyens et policiers s’avère un exercice très difficile pour le moment.

L’héritage de l’appareil sécuritaire pèse toujours lourd sur la Tunisie post-révolution et l’Instance vérité et dignité (IVD) n’a fait que porter préjudice à la justice transitionnelle et a lamentablement échoué en matière de réconciliation.

Au demeurant, l’attitude des ONG internationales, de la société civile  et de certains citoyens qui ont bruyamment manifesté leur opposition à ce projet de loi devant le siège de l’ARP, s’explique par la peur  d’un retour pur et simple à l’Etat de police. Les membres du Parlement doivent rejeter ce projet qui pourrait « renforcer l’impunité des forces de sécurité et les exonérer de toute responsabilité pénale lorsqu’elles utilisent la force meurtrière pour protéger les bâtiments des services de sécurité », ont argué les organisations non gouvernementales internationales, dont notamment Amnesty International.

Des représentants des blocs parlementaires ont, de leur côté, manifesté leur opposition au projet de loi en question en l’absence surtout d’un vide législatif à ce sujet, d’autant plus que cela pourrait inciter d’autres secteurs à emboiter le pas aux forces armées. «Ce sont plutôt les doléances et requêtes sociales qui priment pour les forces de l’ordre», soulignent-ils. Mais les syndicats de police, courroucés par la tournure des protestations devant les sièges de l’ARP, et «les dépassements « de quelques manifestants ne sont pas restés de marbre. Ils ont demandé à leurs collègues de déposer plaintes auprès du procureur de la République. D’autres citoyens, en dépit de leur refus du projet de loi relatif à la protection des forces armées et de la douane, ont fustigé les dérapages de certains manifestants à cette occasion.

La réconciliation entre citoyens et sécuritaires n’étant pas impossible, elle semble toutefois difficile à réaliser pour le moment en raison de la persistance de l’hostilité à l’égard des forces de l’ordre. Une réaction somme toute attendue qui marque la peur d’un retour aux dérives sécuritaires et une instrumentalisation de la police par certains partis politiques. La tournure de l’affaire de l’avocate Nesrine Garnah suite aux pressions exercées par les syndicats de la police sur l’autorité judiciaire est venue donner raison à ceux qui s’opposent énergiquement à l’adoption du projet de loi en question.

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