Adossé à la forêt de Radès, trônant sur un monticule de verdure, est érigé le Centre des arts vivants. Il a été fondé en 1983 par Safia et Abdallah Farhat, et placé sous la tutelle du ministère des Affaires culturelles de Tunisie, dont le couple en a fait don à l’Etat tunisien. Hormis les différents ateliers d’apprentissage d’arts plastiques et visuels, la fondation accueille annuellement trois résidences d’artistes. Les dimanches matin, on y tient un atelier d’éveil plastique pour les enfants, comme on y dispense un cours de tango, de yoga. De même, on y organise des cycles de projections de films, selon des thématiques suscitant le débat. 

Le Centre des arts vivants de Radès (Cavr)

Une fois parvenu jusqu’en haut de la rue du Pakistan, on est face à des cyprès géants de part et d’autre de l’entrée. Il faut alors longer une longue allée et pénétrer dans l’enceinte de la Fondation. En traversant le hall et quelques marches qui conduisent à droite et à gauche aux bureaux et aux ateliers de dessin, peinture, gravure, céramique, ainsi qu’au laboratoire de photographie, on aborde une lumineuse terrasse carrée, laquelle nous fait déboucher sur un jardin planté de jeunes oliviers, de fleurs et de plantes aromatiques, sentant bon la lavande. Tout au fond du jardin de forme carrée, s’élève à gauche, le musée. Ce dernier est dédié à la fondatrice du centre et qui porte d’ailleurs son nom. Il renferme une collection permanente de ses fameuses tapisseries. Safia Farhat, ayant vécu de 1924 à 2004, est cette artiste militante connue pour représenter la première génération de femmes plasticiennes tunisiennes. Entre autres choses qu’elle a réalisées, elle a été la première Tunisienne à diriger l’Ecole des Beaux-Arts de Tunis, faisant accéder cette institution au rang de l’enseignement supérieur.

Le Musée Safia-Farhat

A Radès, en montant les trois larges marches de marbre du musée, on entre dans un spacieux et lumineux bâtiment aux murs élevés. Le Musée Safia-Farhat fut inauguré en décembre 2016 et  abrite habituellement un ensemble de grande qualité de tapisseries murales de l’artiste. Cela fait trois éditions que la directrice du Cavr, la plasticienne, l’auteure et l’universitaire Aïcha Filali organise au Musée, lors du printemps, et ce, pour la durée d’un mois une exposition de groupe réunissant une sélection d’une vingtaine d’artistes. L’exposition, qui était prête depuis le mois de mars, a dû être repoussée jusqu’en automne. Covid-19 oblige.

C’est un très bel espace unique, bâti avec goût et respectant les règles d’un éclairage naturel, en plus de celui électrique, fait selon les critères muséaux. Le Musée Safia-Farhat est un haut lieu d’exposition, très accueillant. Il respire ouverture et esprit moderne, tout en s’inscrivant dans la contemporanéité. Sans surcharge et sans prétendue volonté de s’inspirer d’un modèle étranger, ce lieu est un bâtiment adapté au climat méditerranéen et aux matériaux de construction locaux. Loin du brouhaha de la ville, en plus d’être gai, invitant à la contemplation et à la méditation, il permet une visite où l’on circule avec aisance et sans monotonie, d’une œuvre à l’autre. L’aménagement de l’espace est fait de telle sorte qu’à deux reprises on tourne autour des quatre côtés d’un angle de mur, découvrant à chaque tournant une nouvelle œuvre accrochée aux cimaises.

L’exposition «Paysage»

Le choix qui est fait des artistes par la commissaire et en même temps exposante, Aïcha Filali, obéit à des critères non seulement de maîtrise technique et d’originalité dans les réponses, mais il est sous-tendu par des questionnements et articulé par une réflexion.

Le thème du paysage est au cœur des arts de la représentation. Cependant, la figuration réaliste du paysage n’est pas cette unique manière qui honore ce thème. Comme il y a le paysage extérieur identifiable comme tel, il y a le paysage intérieur : onirique, autobiographique ou métaphorique en relation avec le social, le politique, etc. Rien n’empêche donc que s’expriment d’autres nouveaux traitements de point de vue conceptuel ou autres, bien au contraire. En plus du langage visuel présentant des plans classiques qui se succèdent en face de nous dans un paysage, de la ligne d’horizon, de celle de terre et du point de fuite, la perspective reste ouverte devant une diversité d’interprétations par les plasticiens, photographes et vidéastes convoqués. Il s’agit d’une panoplie de réponses aussi vaste qu’une étendue ayant un champ plastique avec vue en profondeur.

Appuyé sur une fertile créativité, chaque artiste, en puisant dans son univers iconographique, a déployé «son paysage». Le nombre des œuvres des vingt-quatre plasticiens exposées paraît si foisonnant, qu’il est impossible de les aborder toutes ici.

On dénombre au total quatre installations, trois peintures, cinq œuvres de techniques mixtes, deux séries de photographies, deux vidéos projetées en boucle, une série d’aquatinte, une mosaïque, un marbre gravé, un assemblage, un livre d’artiste et une broderie/collage sur toile. De toutes ces œuvres présentes, voici trois exemples.

Dans sa mosaïque qui reprend la carte du continent africain «Paysage critique 01», Mohamed Ben Soltane transcrit, dans des cubes en pierre, une phrase relevée dans un ancien discours politique d’un Etat européen. Il nous met face à une idéologie du paysage politique Nord-Sud. L’étonnant est que cette attitude méprisante, règne depuis 60 ans, après que la plupart des pays d’Afrique, «berceau de l’humanité», ont obtenu leur indépendance !

Mohamed-Ali Berhouma accroche une série de petit format de quatre photographies numériques sur papier, portant le titre «Il était une fois le paysage». Pris en plongée, du paysage, il ne reste plus d’horizon, car la terre ne peut toucher le ciel qu’à travers du béton ! On ne voit qu’un rectangle de ciel bleu, limité par des murs de gratte-ciel s’élevant autour. Drôle de paysage par les temps qui courent, même le ciel est emmuré, si bien que le paysage perd sa perspective et demeure seule celle qui se dirige vers le ciel !

Dans «Le saigneur des agneaux» Aïcha Filali, —après un intervalle de près de quarante années— passe du «Troupeau de Panurge» (1984) —qu’elle avait créé en terre cuite—, au troupeau de la mythologie. Une installation qui interroge la culture de la fête du sacrifice, Aïd Al idhâ. Ludique, humoristique et critique, un dispositif mobile et sonore déploie un manège mécanique, à lire entre les lignes et à partir de plusieurs angles de vue. Un troupeau, la tête baissée, constitué de suiveurs voués à «saigner» à mort lors d’une célébration mortifère ! Voici de quoi est fait le paysage d’une société actuelle conformiste et soumise à la frénésie de la consommation. Une œuvre qui décrit toute une mentalité de plus en plus répandue, semblable, dira-t-on, à une pandémie !

Un excellent catalogue est mis à la disposition du visiteur. Une illustration en couleur accompagne l’œuvre de chacun des vingt-quatre artistes. A côté, un texte de l’artiste lui-même, soit en arabe soit en français. En tant qu’artiste participante, Aïcha Filali accompagne son œuvre d’un poème si authentique et éloquent, qui est imprégné d’un humour décapant. Une délectation esthétique, jointe à une motivation pour réfléchir en vue d’agir, pourquoi pas, sur un monde qui ne tourne plus rond !

Voir le site : www.cavr.tn

Amel Bouslama

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