Il fait partie du cercle intime d’El Teatro, formateur, metteur en scène et comédien, il adhère parfaitement à la vision qui nourrit l’engagement de Zeïneb Farhat, directrice de ce lieu pour la création et la citoyenneté. 


Naoufel Azara a trouvé dans ce cadre-là un écho à ses questionnements sur le sens de son art, sa responsabilité en tant qu’artiste et la portée que peut avoir son regard sur le monde. A son tour, Zeïneb Farhat a trouvé dans cet artiste, la créativité qu’il faut pour mettre en œuvre des chantiers à mi-chemin entre l’art et l’action citoyenne. Et de leur étroite collaboration sont nés des projets qui dépassent les simples représentations théâtrales pour embrasser largement des questions d’ordre public. Autour de ces travaux, des questions brûlantes se placent au cœur d’un débat faisant place à une réflexion pointue qui se donne des perspectives nouvelles et des alternatives possibles.

‘’144’’ est leur dernier projet en date, ‘’144’’ est le nombre de jeunes qui ont péri au large de Kerkennah en juin 2018, 144 personnes à qui l’illusion d’une vie meilleure leur a voilé la mort certaine qui les attendait. 144, c’est l’éternelle dialectique de la vie et de la mort. Ou quand l’amour de la vie mène à la mort. Entretien.

Naoufel Azara, mis à part votre parcours de metteur en scène et de comédien de théâtre, vous n’êtes pas à votre première collaboration sur ce genre de projets avec El Teatro ?

Exactement, ce n’est pas ma première collaboration avec El Teatro et avec Zeïneb Farhat précisément, nous partageons ensemble un projet commun que je qualifie de théâtre citoyen. Un théâtre qui jette un pont entre la création et les problématiques d’ordre public. Le premier projet était « Houmti wou nawarti » (Mon quartier et ma fleur) qui a eu lieu, il y a quelques années déjà, avec des jeunes de Kasserine. C’est auprès de ces jeunes, qui n’avaient pas conscience de leur citoyenneté et ne savaient pas ce que cela voulait dire, que nous avons entrepris ce projet. Cette pièce de théâtre était notre manière d’expliquer le sens du droit et du devoir, chose qui ne faisait pas partie de leur quotidien. Avec Zeïneb Farhat, nous avons apporté cet aspect artistique à cette problématique pour aboutir à un projet qui préserve la conscience citoyenne des perversions qui caractérisent l’environnement de cette population qui vit à proximité du terrorisme et dont le quotidien est fait essentiellement de contrebande…

Notre idée était de prendre soin de son quartier, c’est-à-dire de son pays, et d’y planter des fleurs, ce qui implique le fait de se projeter dans l’avenir, apporter des soins et de l’attention dans le cadre d’un espace commun. Et c’est dans le cadre de cette démarche qu’intervient le théâtre comme outil pédagogique pour convaincre ces jeunes de leur rôle de citoyens.

Ces créations sont généralement associées à d’autres outils de persuasion et de débat…

Oui tout à fait, l’évènement, « Etre noir(e) dans la verte » ne se limitait pas au spectacle « A la recherche de Saadia désespérément », mais se plaçait comme un lieu de débat et d’échange autour d’une autre thématique avec d’autres questionnements. La question de la race, du racisme ou la différence face à sa propre société et encore une fois le sens de citoyenneté est au cœur du débat. « Etre noir(e) dans la verte » était aussi une réponse citoyenne à une problématique civilisationnelle, sociale et anthropologique que Zeïneb Farhat tenait à questionner.  Et au-delà du spectacle, la stratégie de ce projet est de proposer des conférences, appeler aux témoignages et inciter à l’écriture. Dans ces projets, nous nous plaçons en dehors du simple rapport salle-scène face à une œuvre éphémère, mais non avons essayé d’ouvrir les perspectives pour un échange non seulement artistique, mais surtout et essentiellement citoyen.

Qu’en est-il du projet ‘’144 ‘’?

C’est un nouveau projet porté encore une fois par Zeïneb Farhat et que je partage avec elle. Elle, qui a toujours été un réel moteur et concepteur pour ces travaux. ‘’144’’ est né d’une douleur et d’une interrogation :  Juin 2018, 144 jeunes Tunisiens et, sub-sahariens ont péri au large de   Kerkennah, leurs cadavres furent repêchés et transportés à l’hôpital régional de Sfax. Venus de toute la Tunisie, leurs parents sont abattus, silencieux, accroupis devant la porte de la morgue, dans l’attente de la publication des noms des cadavres… Et à chaque publication de listes, des cris et des gémissements éclatent… Scènes effroyables durant une semaine car, d’habitude, les listes publiées sont plutôt porteuses de succès à des examens scolaires ou universitaires et à différents concours porteurs d’un avenir radieux….

Est-ce une nouvelle confrontation avec une vision du monde qui fait d’innombrables victimes ?

Nous défendons un droit universel qu’est la liberté de circulation. Et le drame que je mets en scène est plutôt dialectique entre la mort, le désir, l’amour et l’espoir, et tout le système de valeur qui se construit autour. Des associations improbables de sentiments contradictoires, un marché parallèle s’érige comme activité légitime avec ses codes et ses valeurs. La catastrophe des 144 jeunes nous mène à nous poser la question :  qu’est-ce qui fait qu’on accepte de nous laisser prendre par ce réseau et en devenir des acteurs quand on sait que si on ramène deux voyageurs, nous avons droit à la gratuité…

Quelles perspectives offre votre projet comme alternative, puisque vous vous placez au-delà du spectacle théâtral ?

Ce projet s’impose de montrer d’autres chemins et d’autres possibilités à ces jeunes qui rêvent de départ et de les convaincre de suivre des formations professionnelles qui leur permettraient de postuler à une immigration légale. Il suffit d’y croire et de travailler pour y arriver. Nous espérons aussi arriver à un état de conscience face à ces départs vers la mort. Etant profondément convaincu que l’art est capable de changer le regard que nous portons sur nous-mêmes et capable de proposer des alternatives. 

Au-delà de l’artistique, que pouvez-vous nous révéler de plus ?

Le théâtre pour nous, aujourd’hui, n’est pas un spectacle proposé à la consommation, mais bien  plus que cela :  des personnes à insérer dans la confection d’une œuvre que nous écoutons et intégrons leurs expériences et leurs vécus dans le cadre d’une démarche pédagogique. Nous avançons avec beaucoup de précaution, étant conscients de tout ce qui entoure cette problématique comme menaces, risques, désespoir, méfiance et manque de confiance. 

Nous sommes face à des normes et valeurs inversées, nous voulons arriver à remettre en place les véritables valeurs, dévaloriser les opérateurs néfastes qui imposent leur système avec ses codes et ses références qui nient toute forme d’humanisme.

Face à la noirceur de ce constat, que peut le théâtre ou l’art aujourd’hui ?

Je me pose encore la question  aujourd’hui, quelle place occupe le théâtre dans le débat public, quel rôle se doit-il de jouer et quelle part d’engagement dans les maux de sa société prend-il en charge ? Certes, nous partageons tous un énorme désespoir, mais je ne peux  rester spectateur de notre propre drame. Et face à la démission de l’Etat, voire à son silence complice, j’offre un théâtre documentaire, avec une grande part de reportages pour réactiver cette humanité perdue, c’est cela, pour moi, la première définition du théâtre aujourd’hui et  je me dois de dépasser le simple spectacle pour rejoindre l’humain. Je porte avec moi la voix de Zeïneb Farhat et son projet, un projet pour la dignité de l’homme quelle que  soit son appartenance et je partage sa vision, elle, qui croit dur comme fer que les idées simples changent et créent le monde.

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