L’étude propose une série de mesures qui s’avèrent nécessaires et urgentes pour sauver, consolider et revoir le secteur agricole dans cette situation entourant le coronavirus en Tunisie, et ce, afin de pouvoir penser l’après-Covid-19.

Compte tenu de son poids dans le PIB du pays et de son soutien à la croissance économique, le secteur de l’agriculture occupe une place de premier rang dans l’économie nationale, mais reste faiblement industrialisée. Même dans ce contexte particulier en proie à la crise liée à la Covid-19, les agriculteurs et l’ensemble des acteurs de la chaîne d’approvisionnement alimentaire ont essayé, avec les moyens disponibles, de mettre tout en œuvre pour continuer de nourrir la population, malgré les difficultés qu’ils rencontrent. Pendant la première vague de Covid-19, le pays a réussi à garantir, sans aucune interruption, l’approvisionnement de la population en denrées prioritaires. Mais cette situation risque de s’inverser à l’heure où la Covid-19 poursuit son parcours mortifère aux quatre coins de la planète avec une deuxième vague encore plus virulente, mettant à rude épreuve l’agriculture et les systèmes alimentaires.

Dans ce cadre, et afin d’éviter toute pénurie alimentaire susceptible de provoquer des troubles sociaux, garantir une maîtrise des prix sur la longue durée et répondre aux enjeux et aux défis de la Covid-19 à l’horizon 2021, l’Institut tunisien des études stratégiques (Ites) vient d’élaborer l’étude «Scénarios fin 2020 et stratégie nationale de sauvetage : le pilier agriculture et industries agroalimentaires », où il prévoit deux scénarios possibles : un premier normatif souhaitable avec des filières performantes et résilientes, et un autre noir, à éviter, avec des filières agricoles et agroalimentaires défaillantes dans un contexte économique et social fortement perturbé.

Ce que prévoit le scénario normatif…

Avec l’appui de l’Institut de santé et de sécurité au travail (Isst Tunisie), les autorités tunisiennes parviennent à contenir la propagation de la Covid-19 durant la deuxième vague ; le taux de contagion dans les exploitations agricoles, les fermes aquacoles, les principaux ports de pêche et la majorité des sites industriels agroalimentaires est faible. Sur un autre plan, les agriculteurs, pêcheurs et industriels assurent leurs activités d’approvisionnement en intrants, de production, de transformation et de commercialisation des produits agricoles et agroalimentaires. De plus, l’impact du confinement général durant la première vague a été à peine ressenti dans les domaines agricoles, de pêche, aquacoles et le fonctionnement des IAA (agriculture et les industries agroalimentaires). Seules quelques perturbations d’approvisionnement et de distribution ont été recensées. Dans ce cadre, le secteur agricole enregistre, en matière de production, de productivité et de constitution de stocks de réserves, une stabilisation et une légère augmentation pour la plupart des produits ; le taux de croissance annuel prévisionnel à prix constant de l’année 2020 est de 5,3%.

Pour la pêche, le repos biologique de trois mois (juillet-septembre 2020), l’implémentation d’un plan d’action de lutte contre la pêche illicite et l’application du système de surveillance des navires par satellite améliorent les rendements et la production. De plus, la majoration supplémentaire de 5% de l’approvisionnement en carburant des bateaux de pêche accordée en septembre 2019 et validée en 2020, la baisse du prix du gasoil, l’amélioration de la traçabilité et la qualité des poissons bleus, des thonidés et des principales espèces aquatiques de cycle de vie court (crevettes, poulpe, etc.) ont des conséquences positives sur le ratio global de productivité, en termes quantitatifs et en valeurs par pêcheur. La production annuelle de la pêche et d’aquaculture pour l’année 2020 est relativement stable avec 138.000 tonnes et une valeur de 1.850 millions de dinars. Cette stabilisation est accompagnée d’une augmentation d’investissement public de 95% (17,1 millions de dinars en 2019 contre 33,4 millions de dinars en 2020).

Mesures de soutien

Pour soutenir les agriculteurs, les éleveurs et les pêcheurs, l’Etat compense les pertes de production causées par des inondations et des changements climatiques à travers le Fonds de calamité, et réserve le financement nécessaire pour le stockage des excédents de productions périssables, l’arrêt obligatoire des activités de pêche et le repos biologique. Par ailleurs, toutes les dispositions nécessaires afin de réussir la récolte des dattes, des agrumes, et la cueillette et la transformation des olives à huile et les préparatifs du lancement de la campagne agricole 2020/2021, notamment quant aux céréales, sont prises en concertation avec les ministères concernés.

La production et la productivité des IAA sont relativement stables grâce à une organisation du travail alliant le respect des consignes de prévention contre la Covid-19, le maintien des performances industrielles et la stabilisation des intrants de production et de transformation. En matière d’échanges commerciaux, le taux de couverture de la balance commerciale agricole et agroalimentaire est de 87.2%. Pour la politique de subvention des produits alimentaires et de libération des prix, elle est toujours d’actualité en Tunisie avec une légère évolution vers la suppression totale de cette subvention pour le lait demi-écrémé (de 4,9 à 0%) et les tomates industrielles (de 4,2 à 0%) et une légère baisse des taux de subvention pour l’huile de graine (de 50 à 35%) et de la semoule (de 56,3 à 40%).

En matière de satisfaction des besoins de consommation des ménages tunisiens tout en préservant leur pouvoir d’achat, notamment en produits de base, les besoins des ménages,  les produits de base, sont satisfaits tout en respectant et préservant leur pouvoir d’achat. Les disponibilités alimentaires (productions+ importations) sont systématiquement ajustées aux besoins. Par ailleurs, le réseau de vente directe se développe partout dans le pays, et de nombreux points de vente du producteur au consommateur sur tout le territoire du pays sont installés où sont exposés à la vente plusieurs produits de consommation.

Pour les produits de pêche et d’aquaculture, l’augmentation du nombre de points de vente en détail contribue à l’élargissement du réseau de vente directe et de proximité avec l’intervention d’un minimum d’intermédiaires. De plus, la distribution des produits de pêche, d’aquaculture marine et d’eaux douces (tilapia, carpe, etc.) dans les zones rurales à des prix abordables, ainsi que les possibilités de vente par petits lots, et non par kg permettent les ajustements aux prix et de servir tous les budgets et l’amélioration du taux annuel de consommation par tête d’habitant. Pour les produits transformés issus des IAA, les modalités et les circuits de distribution et de commercialisation sont toujours d’actualité avec une augmentation remarquable de la part du commerce de proximité et de l’e-commerce.

En matière de soutien social pour les populations rurales vulnérables et les populations en situation de chômage obligatoire, des agriculteurs, pêcheurs et industriels en difficulté, des initiatives lancées dans le cadre de l’Economie sociale et solidaire sont renforcées à travers l’augmentation des fonds nécessaires, spécialement les microcrédits pour les projets innovants au profit des populations rurales, notamment les femmes et les chômeurs diplômés.

L’agriculture digitale au secours

En matière de digitalisation, les nouvelles technologies constituent une véritable révolution dans le domaine de l’agriculture, de la pêche et des IAA dans le contexte difficile de la Covid-19 et face à la rareté des ressources naturelles. Les plateformes numériques sont adoptées pour faciliter les modes d’exploitation des petits agriculteurs et leur permet une gestion plus rationnelle de l’eau, un meilleur accès aux services liés à l’agriculture et aux clients potentiels. Etant une solution idéale contre l’abandon des terres par les agriculteurs résultant de la propagation de la Covid-19, l’Etat mobilise l’administration, la profession et les parties prenantes en vue d’accélérer la transformation numérique de l’agriculture tunisienne.

La stratégie adoptée consiste dans la prise en charge de l’installation des infrastructures digitales nécessaires dans certaines régions (réseaux 4G, 5G, réseau IOT et Cloud) et l’ajustement du cadre réglementaire adapté aux exigences de la numérisation, notamment quant à l’accès aux données (open data) avec l’introduction du paiement digital et la facturation numérique au niveau du marché de gros, des fournisseurs, etc. Par ailleurs, la mise en place du système d’information décisionnel de pêche et d’aquaculture (SID) dans les principaux ports de pêche permet d’améliorer et d’accélérer les services administratifs pour les pêcheurs et les unités de transformation et d’exportation, et aussi de construire une base de données actualisées et fiables partagées avec le ministère des Affaires sociales pour les gens de la mer. Le comité technique mixte composé, début juillet 2020, par les représentants du ministère de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche, celui des Affaires sociales, de l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (Utap) et de l’Union générale tunisienne du travail (Ugtt), finalise et dépose les propositions des scénarios de réforme du système de couverture sociale des pêcheurs et des agriculteurs dans les délais fixés à la fin décembre 2020.

Pour les produits issus des IAA, le projet de numérisation ciblant les circuits de distribution des produits subventionnés est validé par le conseil des ministres, et un second projet est en cours de préparation pour la numérisation des circuits de distribution des autres produits alimentaires.

L’autre scénario catastrophe

En matière de productivité et de constitution de stocks de réserves, le secteur agricole enregistre un dysfonctionnement au niveau de la récolte des dattes et des agrumes, de la cueillette et de la transformation des olives à huile, ce qui se traduit par des pertes importantes qui s’ajoutent à celles occasionnées par les inondations, les catastrophes naturelles et le vol. D’autres difficultés, notamment les perturbations dans l’approvisionnement en intrants et en facteurs de production, en semences, en plants et en produits de traitements, la faiblesse des moyens de financement, les difficultés d’accès aux moyens disponibles, notamment pour les petits exploitants, le renchérissement des prix des intrants et des facteurs de production, affectent sensiblement le lancement de la campagne agricole 2020/2021 et l’investissement, et causent des retards dans la mise en place des systèmes de culture en général et des céréales en particulier.

Les productions agricoles chutent, les coûts de production augmentent, les revenus baissent, les stocks de réserves s’épuisent et les importations des produits de base, notamment les céréales, ne sont plus possibles, du fait de l’indisponibilité des moyens financiers et de la fermeture des frontières. Pour les productions périssables excédentaires pour lesquelles la demande a chuté, la constitution de stocks de réserves n’est plus possible.

Pour les produits de pêche, la deuxième vague épidémiologique du Covid-19 a coïncidé avec la reprise de l’activité des chalutiers, après un arrêt de trois mois de repos biologique dans le golfe de Gabès, le début des principales campagnes de pêche des crevettes et des poulpes, et la suspension de l’activité des femmes collectrices des palourdes, en raison de l’état de surexploitation des ressources. Les mesures de prévention, de confinement des nombreux pêcheurs non déclarés (pas de sécurité sociale, absence de suivi et de sensibilisation sur la pandémie, les statistiques sur la population maritime ne sont pas suffisamment fiables, dans les principaux ports de pêche hauturiers), la surexploitation des ressources benthiques et la fluctuation des biomasses exploitables en petits pélagiques entraîne une régression de 30% de la production halieutique (97.300 tonnes). Les obligations de distanciation sociale et la gouvernance inadéquate, notamment le système de contrôle et de suivi des activités de pêche, conduisent à une prolifération de pêches prohibées (engins, zones, navires immatriculés) à cause de la faiblesse dans l’application des sanctions.

Avec la pandémie, les fermes sont aussi confrontées à des difficultés financières. L’IAA enregistre une perturbation et une baisse drastique de la production et de la productivité à cause de la propagation de la pandémie, de l’absentéisme, du confinement des cas suspects et de l’instabilité des intrants de production et de transformation. Cette baisse est accompagnée, d’une part, par une stagnation des investissements totaux et d’une diminution des investissements directs étrangers (IDE) d’environ 30% (100 millions de dinars à fin 2020 contre 150 millions de dinars en 2019), d’autre part.

En matière d’échanges commerciaux, ils sont perturbés et devenus très instables avec une nette chute des exportations, en raison de la réduction importante du fret aérien et la hausse du coût due à l’annulation des vols de passagers, le dysfonctionnement de la logistique et des procédures administratives à l’export, et à la baisse de la demande d’importation pour certains produits.

Prolifération du commerce illicite

En matière de satisfaction des besoins de consommation des ménages, la fluctuation de l’offre agricole et alimentaire due à la propagation de la pandémie de la Covid-19, de l’absentéisme au niveau des exploitations et d’un confinement prolongé entraîne un renchérissement des prix, passant du simple au double ou triple pour les fruits et légumes, les viandes, ainsi que pour certains produits de base, tels que l’huile de graines et la farine. En effet, la difficulté d’approvisionnement des marchés intérieurs en produits frais, les ruptures fréquentes de stock des produits alimentaires, notamment de base, associées au manque manifeste de contrôle et de sanctions, la défaillance des circuits de distribution à tous les niveaux, surtout les marchés de gros et municipaux, conduisent à une prolifération du commerce illicite sur tout le territoire. Ce circuit parallèle, représentant 40% des flux de produits et accaparant plus de 70% du total des produits alimentaire est responsable de la hausse des prix (du double au triple) avec une qualité qui n’est pas garantie pour le consommateur. Ce dernier souffre d’une baisse de son pouvoir d’achat estimée à 20% en milieu urbain et 50% en milieu rural.

Pour les produits de la mer, la défaillance des circuits de distribution à tous les niveaux, notamment les marchés de gros et municipaux, la mainmise des intermédiaires « gacharas » sur les produits de pêche et d’aquaculture et le commerce illicite induisent le renchérissement des prix et freinent l’approvisionnement des marchés intérieurs en produits de mer frais. Les initiatives de e-commerce des produits de la mer demeurent très timides. Pour les produits transformés issus des IAA, face à l’instabilité de l’approvisionnement du marché local, les modalités et les circuits de distribution parallèles et frauduleux se sont installés peu à peu sur tout le territoire tunisien, commercialisant ainsi des produits issus de la contrebande, dont l’origine est inconnue.

En matière de soutien social pour les populations rurales vulnérables et les populations en situation de chômage obligatoire, des agriculteurs, pêcheurs et industriels en difficulté, les initiatives lancées dans le cadre de l’Economie sociale et solidaire ne sont pas renforcées du fait du manque manifeste de moyens financiers, des difficultés d’accès aux crédits et de l’absence de coordination entre les institutions techniques et financières en charge.

Une révolution avortée…

En matière de digitalisation, l’utilisation des nouvelles technologies est quasiment absente dans l’agriculture tunisienne. De larges superficies de terres agricoles labourables et fertiles sont aujourd’hui abandonnées (60%) dans plusieurs régions, en particulier dans les zones à accès difficile). Leurs propriétaires, qui ne vivent pas sur les lieux, ne peuvent pas les exploiter, compte tenu de l’interdiction instaurée par les autorités d’entrer dans certaines régions fortement touchées par la Covid-19. En conséquence, 20% de la production agricole sont gaspillés (vol, arrachage, pillage). Donc, plusieurs contraintes entravent la transformation numérique de l’agriculture tunisienne, notamment l’absence d’infrastructures digitales nécessaires dans certaines régions marginalisées, mais à fort potentiel agricole. Aucune stratégie de digitalisation de l’agriculture n’est adoptée par l’Etat, dont les priorités correspondent davantage aux problèmes de rupture de stocks, d’approvisionnement des produits de base et de revendications sociales dues à la hausse des prix. Le blocage de financements des projets agricoles est toujours d’actualité car le Code d’investissement est accablé par les démarches bureaucratiques et administratives lourdes et contraignantes pour les jeunes promoteurs qui, découragés, abandonnent l’agriculture. Les prix des services agricoles à distance demeurent toujours très élevés pour les petits agriculteurs avec des contraintes financières face à une stagnation des investissements et des aides au secteur. De plus, le manque de coordination, l’absence des bases de données sur les agriculteurs, fournisseurs de services et marchés entravent la mise en commun des ressources et le partage de l’information. La numérisation ciblant les circuits de distribution des produits alimentaires n’est pas réalisée, et les quelques tentatives d’installation des plateformes de l’e-commerce sont abandonnées.

 

Image par Mathias_Beckmann de Pixabay
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