La situation économique demeure fortement marquée par une récession sans précédent, liée notamment à la grave crise sanitaire que vit le pays depuis le début de l’année, à l’instar de tous les pays de la communauté internationale.


Dans son dernier bulletin sur la conjoncture économique publié récemment, le Forum Ibn-Khaldoun pour le développement indique que malgré la levée en mi-juin du confinement général, l’activité économique demeure atone, sous l’effet, d’une part, de la faiblesse de la demande intérieure et extérieure, d’autre part, de la situation difficile du secteur productif, insuffisamment épaulé par les autorités publiques durant la période de quasi-arrêt de la production tout au long des trois mois de confinement.

De la sorte, la plupart des indicateurs disponibles sont en rouge ou en oranger. C’est le cas, en particulier, du PIB qui plonge de 12% durant le premier semestre, de l’emploi dont le chômage monte à 18% de la population active à fin juin 2020, de l’investissement dont la tendance est de nouveau à la baisse, des exportations de biens qui accusent une contraction de 16.6 % pour les 9 premiers mois ainsi que du budget de l’Etat dont le déficit augmente à fin juillet 2020 de 85% par rapport à la même période de 2019.

Il y a, certes, un ralentissement de l’inflation entraînant une nouvelle baisse du taux directeur de la BCT de 50 points de base au début d’octobre après celle de 100 points de base en mars dernier. Il y a aussi une baisse significative du déficit courant de la balance des paiements de près de 1 100 millions de dinars durant les 8 mois de 2020 concomitamment à une augmentation significative des réserves de change de plus de 3 milliards de dinars. Mais c’est au prix d’une forte récession et d’une importante poussée du chômage et ne sont nullement le résultat d’une performance de l’économie tunisienne, dictant plus que jamais, outre la vigilance, l’accélération du processus de réforme et de restructuration pour créer les conditions d’une forte relance de l’économie dès que les conditions mondiales le permettront.

La récession s’avère beaucoup plus accentuée qu’initialement prévue

Après une baisse de 2.5% durant le premier trimestre 2020, malgré un excellent comportement de l’agriculture (+7.1 % en termes de glissement annuel), une forte contraction du PIB de 21.6% est relevée durant le second trimestre sous l’effet notamment du confinement général décrété par les autorités publiques entre le 22 mars et le 14 juin 2020. Il en ressort une contraction du PIB de 12.1% durant le premier semestre touchant, à des degrés divers, tous les secteurs à l’exception de l’agriculture (+5.9%) qui a bénéficié d’une excellente production d’olives à huile et, dans une moindre mesure, de la Poste et des télécoms (+1.9%), relativement épargnés durant la période de confinement.

Les contractions les plus fortes sont enregistrées dans les activités exportatrices, en l’occurrence notamment les textiles et l’habillement, les industries mécaniques et électriques et le tourisme, mais aussi dans les industries de construction et du bâtiment, touchées par le fléchissement de l’investissement.

La reprise relative des exportations de biens durant le mois de septembre, avec un niveau retrouvant celui de l’année dernière est de bon augure, permet de s’attendre à un mieux durant le second semestre de l’année en cours. Encore faudra- t-il que la seconde vague de Covid-19 que vivent la Tunisie et le monde ne perturbe pas trop les circuits de production et de distribution.

La récession pèse lourdement sur le marché de l’emploi

L’enquête sur emploi menée pat l’INS, relative au deuxième trimestre de l’année 2020, révèle d’importantes répercussions de la récession économique sur le marché du travail à travers notamment la perte de 161000 postes d’emplois dont 132 000 salariés, ramenant la population occupée de 3 528 000 au deuxième trimestre 2019 à 3 404 000 au deuxième trimestre 2020.  Les pertes de postes d’emploi se focalisent à hauteur de 32% au niveau des industries manufacturières, de 29% au niveau du secteur du bâtiment et des travaux publics et de 32.5% au niveau des services marchands.  Plus du tiers des salariés n’ont pas reçu leur salaire pour le mois d’avril et 13% n’en ont reçu qu’une partie.

De la sorte, la situation sociale est particulièrement tendue avec un chômage touchant 746 400 personnes, soit 18% de la population active. Elle est particulièrement préoccupante au niveau de trois catégories sociales, en l’occurrence les jeunes âgés de 15 à 24 ans dont le taux de chômage s’aggrave sur 12 mois de 2.1 points de pourcentage passant de 34.4% en juin 2019 à 36.5% en juin 2020.

Les femmes qui continuent, malgré leur faible taux d’activité (26.4% contre 69.4%pour les hommes), à faire l’objet de mesures discriminatoires au niveau de l’embauche de sorte que leur taux de chômage se situe globalement à 25% durant le second trimestre 2020, dépassant de près de 10 points celui des hommes (15.2%).  Les diplômés du supérieur dont le taux de chômage remonte à 31.2% en augmentation de 3.2 points de pourcentage ( soit 26 800 de plus) par rapport à celui atteint douze mois auparavant ; étant rappelé que comparativement à mai 2010 le chômage des diplômés du supérieur a augmenté de 123 000, soit de 12 300 personnes en moyenne par an entre 2010 et 2020.

En prenant en considération la renonciation d’une partie de la population faisant partie potentiellement de la population active à rechercher du travail, la situation du marché de l’emploi serait beaucoup plus tendue. L’INS estime le nombre de personnes qui, quoique voulant travailler, déclarent ne pas chercher à trouver du travail en raison de la situation sanitaire, à 74 000 durant le second trimestre 2020. Si on ajoute ce nombre aux chômeurs, le taux de chômage global atteindrait 19.4%. C’est dire l’urgence de l’accélération des mesures annoncées ou proposées se rapportant à la promotion du micro-crédit et à la résorption des goulots entravant les projets d’investissement.

Une autre indication sur la situation de l’emploi mérite, par ailleurs, d’être signalée car elle relativise les créations d’emploi durant les dernières années. Elle se rapporte à l’importance de la population occupée dans le secteur informel ne bénéficiant pas de couverture sociale. L’enquête de l’INS au titre de l’année 2019 révèle que sur 3 566 000 personnes occupées près de 1.6 million de personnes, soit 44.8% du total, relèvent du secteur informel, source de précarité et souvent de concurrence déloyale, contre un taux de 28% en 2010.

L’investissement s’inscrit, de nouveau, dans une tendance baissière

Les prévisions de reprise de l’investissement (+2.9% en volume), établies dans le cadre du Budget Economique, ne semblent pas, à la lumière des indicateurs disponibles, se concrétiser. C’est plutôt une forte baisse du flux d’investissement, de plus de 10%, qui est actuellement attendue à la lumière des données disponibles relatives aux importations de biens d’équipement généralement corrélés avec le niveau global d’investissement ; celles-ci baissent de 24% en dinars constants (par rapport à l’euro) en glissement annuel en septembre 2020 ;  à l’ordonnancement des crédits budgétaires alloués au développement ; ceux-ci chutent à fin juillet de 20% par rapport à juillet 2020.  A ceux –ci s’ajoutent les flux des investissements directs étrangers qui se réduisent de 16.% durant les huit premiers mois de 2020 par rapport à la même période de 2019,  la décélération des crédits bancaires aux professionnels selon la dernière note de la BCT sur l’évolution économique et monétaire : soit +3.6% en mai 2020 contre +9.3% en mai 2019 malgré l’importante sollicitation en matière de consolidation des crédits impayés.

Les expectatives pour le reste de l’année ne permettent pas, a priori, d’entrevoir un redressement significatif de la tendance de l’investissement à la lumière de la quasi-stabilisation des déclarations de l’investissement dans l’industrie manufacturière et dans les services à fin août 2020, soit des niveaux en retrait respectivement de 26% et 30% par rapport aux déclarations de 2018.

La baisse des déclarations d’investissement dans l’agriculture et la pêche est de l’ordre de 28% passant de 953 MDT fin août 2019 à 689 MDT fin août 2020.

Stabilisation de l’inflation à 5.4%

Contrairement à la tendance fortement baissière dans le monde, sous l’effet de l’important repli des prix sur le marché international des matières premières (- 15%) et des hydrocarbures (-43%), le glissement annuel, quoique en repli pour le troisième mois consécutif, se stabilise à un niveau relativement élevé, à hauteur de 5.4% pour l’ensemble des produits, laissant entrevoir un glissement annuel à fin décembre proche de 5%. Comparativement à l’indice des prix à la consommation durant les deux années précédentes, il y a certes un net mieux avec un glissement annuel passant de 7.4 % en septembre 2018 à 6.7% en septembre 2019 et à 5.4% en septembre 2020, justifiant la baisse à deux reprises du taux directeur de la BCT pour le ramener de 7.75% en septembre 2019 à 6.25% au début d’octobre.

De nombreux facteurs ont contribué à cette relative détente parmi lesquels : le redressement relatif du dinar tunisien sur le marché de change entre la fin  septembre 2019 et la fin septembre 2020 avec une appréciation du dinar par rapport à l’euro de 3.7% et une dépréciation limitée du dinar par rapport au dollar américain (3.2%),  la poursuite du gel des prix des produits socialement sensible au prix d’une importante intervention de la Caisse générale de compensation, les ordonnancements effectués s’élèvent à 827 MDT pour les sept premiers 2020 contre 705 MDT durant la même période de 2019,  la baisse à trois reprises des prix des carburants à la pompe en application du mécanisme de révision mensuelle des prix sur la base de l’évolution des prix de l’énergie sur le marché mondial.

La situation du budget de l’Etat continue à subir d’importantes pressions sous l’effet de l’impact de la crise sanitaire sur les recettes propres de l’Etat et sur ses dépenses.

La contraction du PIB et des importations impacte négativement les recettes propres de l’Etat. Celles-ci accusent une baisse sur douze mois de près de 11% à fin juillet 2020 contre une prévision initiale de +11% pour l’ensemble de l’année.

Les baisses les plus importantes se localisent au niveau des recettes de la TVA (-15.5%) ainsi que celles au titre des impôts directs sur les entreprises (-24%) corroborant l’importance de la récession que connaît le pays. De la sorte et malgré un effort de compression des dépenses, obtenue à travers la baisse des ordonnancements au titre des dépenses d’investissement de l’Etat (- 14% pour les 7 premiers mois), le déficit budgétaire enregistre un quasi-doublement passant de 2.7 milliards de dinars à fin juillet 2019 à 5.1 milliards de dinars fin juillet 2020.

Le projet de loi des finances rectificative transmis au parlement réévalue de près de 8 milliards de dinars le recours aux emprunts par le budget de l’Etat compte tenu d’une révision à la baisse des recettes fiscales de 6 milliards de dinars et d’une révision à la hausse de plus 2 milliards de dinars des dépenses, ce qui porterait le déficit budgétaire à 13.4% du PIB et l’encours de la dette publique à plus de 90 % du PIB.

Le système monétaire et financier demeure fortement sollicité compte tenu des problèmes de liquidités des entreprises

Les indicateurs monétaires au terme des neuf premiers mois de 2020 révèlent que la situation monétaire demeure, dans l’ensemble, sous contrôle malgré les nombreuses pressions exercées sous l’effet notamment de la baisse du chiffre d’affaires des entreprises, en relation avec la situation économique difficile que vit le pays.

(Source : Forum Ibn-Khaldoun pour le développement)

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