Les problèmes structurels de la Tunisie se sont amplifiés après la révolution. Tous les experts s’accordent à dire que notre pays se caractérise par une absence totale de politiques sectorielles et de priorités nationales. Aucun gouvernement n’a pensé à mettre en place des politiques ciblées comme les politiques industrielles ou agricoles et encore moins des visions stratégiques pour sauver le pays. Même au niveau  régional, les mécanismes de marginalisation des régions de l’intérieur et du Sud sont toujours les mêmes.   


« En Tunisie, on a échoué à établir une égalité de développement entre les régions alors que la dimension régionale doit être prédominante dans tout modèle de développement », ce constat a été fait par plusieurs économistes, analystes et experts. Pour eux, aucune stratégie nationale pour répondre à cette marginalisation et aucune réforme valable n’ont été initiées par les gouvernements qui se sont succédé depuis 2011.

Au lendemain de la Révolution, le développement régional est devenu la nouvelle priorité. Aujourd’hui, ce sont les autorités de la région qui doivent promouvoir la croissance de leur région. Désormais, les modèles de développement régional ne doivent plus émaner d’un pouvoir central bureaucratique qui impose aux régions les projets et les programmes à mettre en œuvre, bien au contraire, il faut  qu’ils proviennent de la région elle-même, de manière à faire assumer à chaque région sa destinée. Ainsi, il est important de préciser que le développement régional ne peut être l’œuvre du secteur privé. Il doit être la responsabilité du secteur public et doit s’inscrire dans le cadre d’une vision de développement claire, d’une bonne gouvernance, d’une allocation optimale des ressources humaines et financières et d’une décentralisation efficace. Il faut arrêter de croire que le secteur privé peut, à lui seul, assurer la prospérité des régions. Celui-ci n’est généralement concerné que par les projets les plus rentables et les moins coûteux, projets qui ne sont pas souvent disponibles dans les régions intérieures du pays. Il est, par conséquent, clair que le développement régional est l’affaire de l’Etat.

Impardonnable

Hélas, chaque gouvernement qui arrive ne s’occupe que de sa pérennité, de son maintien au pouvoir. S’ils en avaient eu la volonté, ils auraient pu faire mieux. Selon les économistes, « les investissements publics envers ces régions n’ont jamais été une priorité nationale. Même les grands travaux, comme les grands barrages, dans les régions de l’intérieur sont des projets à caractère national, et non régional ». Ils estiment que le maintien dans un état de délabrement des infrastructures routières, ferroviaires et énergétiques des régions intérieures affaiblit totalement l’attractivité de ces zones pour les investisseurs étrangers et locaux.

Les disparités existantes entre les régions de l’intérieur et les régions côtières ne finissent pas de se creuser. Elles concernent notamment : la pauvreté qui est davantage concentrée dans les régions ouest du pays. L’écart de la moyenne de consommation des ménages entre le Grand-Tunis et la région du Centre-Ouest a atteint, d’après les statistiques de 2017, environ 56%. Le chômage a,  lui aussi , affecté essentiellement  les régions les plus pauvres du pays. L’accès aux services éducatifs qui n’est pas uniforme : la région du Centre-Ouest est particulièrement marquée par l’analphabétisme ; elle affiche le taux le plus élevé du pays. L’accès aux services de santé  n’est pas le même niveau de qualité. Les taux de mortalité maternelle dans les zones rurales sont trois fois plus élevés que dans les zones urbaines. La connexion au réseau de l’eau courante  n’est que de 55% seulement dans les zones rurales. La connexion au réseau de l’assainissement  se limite à 12% à Sidi Bouzid contre 97% dans le Grand-Tunis.

L’indicateur synthétique de développement régional, élaboré en 2012 par l’Institut tunisien de la compétitivité et des études quantitatives, révèle que les régions intérieures (Kasserine, Sidi Bouzid, Le Kef, Siliana, Jendouba et Gafsa) sont les régions les plus défavorisées par rapport au reste du pays.

En Tunisie, le problème de l’aménagement territorial a toujours handicapé le développement des régions intérieures. Cela a créé une injustice sociale observée au niveau des ressources humaines, notamment avec l’augmentation du nombre des personnes déscolarisées. La deuxième injustice, causée par une fausse politique d’aménagement territorial adoptée depuis les années de l’indépendance, s’est traduite par l’absence de ressources humaines qualifiées dans les régions intérieures du pays. Bref, cette politique défaillante s’est transformée en malchance pour ces régions intérieures.

Même si la Tunisie a tenté à plusieurs reprises de décentraliser les systèmes administratif et budgétaire, le succès de ces réformes a été mitigé. Les mesures les plus importantes ont touché les pouvoirs des autorités locales en matière d’imposition. Les conseils municipaux élus ont vu leurs pouvoirs étendus et des impôts nouveaux ont été institués pour augmenter les recettes locales et renforcer les capacités des communes à entreprendre des actions de développement, mais en vain.  Les communes des zones rurales continuaient de dépendre des subventions nationales, ce qui n’a pas résolu le problème.

Le système d’incitation à l’investissement privé dans les régions les plus reculées du pays a également montré ses limites. Il est vrai que le code d’investissement considère ces régions comme prioritaires, en se contentant d’un peu plus d’exonération fiscale, mais cela n’a rien donné.

Quelles résolutions ?

Pendant les 30 dernières années, la politique de développement des villes tunisiennes a créé des pôles d’anarchie, notamment dans le monde rural. « La persistance de cette tendance risque l’aggravation de l’entassement des populations dans les régions côtières et le dépeuplement des régions intérieures », estiment les analystes. Toutes les politiques, les réformes et les mécanismes mis en place jusqu’à présent n’ont pas réussi à réduire les disparités régionales de façon significative et n’ont pas, non plus, été en mesure d’aider les régions à rattraper leur retard. Résultat des courses, un potentiel économique sous-exploité et des tensions sociales grandissantes qui risquent de porter atteinte à la cohésion nationale.

La Tunisie a besoin de régions compétitives et dynamiques pour atteindre ses objectifs économiques, sociaux et environnementaux. Les politiques de développement régionales sont complémentaires aux politiques macroéconomiques et structurelles. Le développement du potentiel économique des régions doit être un levier de la prospérité nationale. Par parvenir à cette fin, plusieurs facteurs sont à prendre en considération.

D’abord, il est important de penser, en premier lieu, aux régions elles-mêmes. Celles-ci doivent avoir la maîtrise de leurs décisions puisque  la nouvelle Constitution  garantit à la région une certaine autonomie, mais sa mise en place peine à se réaliser. Ensuite, ces régions doivent chercher les financements nécessaires et, pour cela, une région peut compter sur le rôle de l’Etat pour les projets stratégiques nationaux ou les équipements publics mais peut recourir aussi à une panoplie de mécanismes de financement alternatifs disponibles avec les nouvelles institutions (PPP, CDC…) et législations (décentralisation, code des collectivités locales…).

Sur le plan central, le gouvernement doit réfléchir à des stratégies bien établies avec des objectifs clairs et dresser une liste de priorités afin d’améliorer les régions de l’intérieur.  Il est nécessaire d’améliorer l’accessibilité de ces régions, à travers la construction de voies ferrées, de routes, ainsi que des infrastructures énergétiques et de télécommunication. Il faudrait ensuite améliorer le cadre de vie, pour pouvoir y retenir les populations. Il faut retenir et orienter des ressources humaines qualifiées vers les hôpitaux ou les lycées de ces régions, et ne pas se contenter des vacations. Il faut que la vie dans les régions les plus reculées soit aussi attractive et agréable que dans les grandes villes côtières. Il faut faire de sorte à ce que chaque médecin, ingénieur, fonctionnaire, investisseur… qui décide de quitter la ville pour aller travailler dans les régions puisse y habiter et trouver toutes les commodités pour sa famille.

Les politiques de développement de l’éducation et de la santé sont également primordiales. Il faut aussi inciter les habitants à transformer localement les ressources naturelles et agricoles. Et, enfin, organiser le secteur de l’économie sociale et solidaire au profit des petits agriculteurs, des paysans, des femmes, des pêcheurs… Les doter de structures d’appui public pour améliorer l’écoulement de leurs produits, au lieu de les laisser livrés à eux-mêmes.

Toujours selon les spécialistes, la Tunisie a encore besoin d’une bonne dizaine de réformes. Certaines à caractère économique ont déjà été unifiées. Des textes sont là, comme celui sur le partenariat public-privé, par exemple, mais aussi le nouveau code d’incitation aux investissements. Mais ces deux réformes n’ont aucun impact sur l’économie réelle.

Le gouvernement a aussi en mains au moins cinq textes de réformes arrêtées, bien conçues, et sur lesquelles il y a consensus. Elles ont trait à la fiscalité, à la formation professionnelle, a la stratégie pour l’assainissement des circuits de distribution, au système éducatif et à l’enseignement supérieur et la recherche scientifique. Ils attendent tous d’être présentés au Parlement.

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