Cette semaine, nous avons rencontré Mme Dora Milad, présidente nouvellement élue à la tête de la Fédération tunisienne de l’hôtellerie, à laquelle nous avons posé ces quelques questions :

Un mois après votre élection, comment vous sentez-vous dans cette nouvelle responsabilité ?

A vrai dire, j’y étais déjà préparée par mon expérience précédente à la FTH. J’ai été élue en 2017 en tant que représentante de la fédération régionale de Monastir et j’ai intégré, à ce titre, le Conseil national qui m’a ensuite accordé sa confiance pour le poste de trésorière générale et je me suis engagée aussi à présider la Commission formation et, vu l’importance de ce domaine dans l’activité hôtelière, cela m’a permis de rencontrer de nombreux partenaires de la FTH que ce soit dans le secteur public ou privé ou la coopération internationale, ce qui ne m’a pas empêchée, en parallèle, de participer à de nombreuses réunions sur des sujets très variés relatifs aux enjeux et défis de l’hôtellerie.

Il faut dire que j’ai eu le plaisir de faire partie d’une belle équipe dont le président, M. Khaled Fakhfakh, a toujours cru dans l’intérêt d’une gestion collégiale et participative de la Fédération, où presque tous les sujets étaient débattus ensemble en toute transparence, ce qui a facilité la transition et la continuité de la gestion de notre institution et je m’inscris ainsi totalement, aujourd’hui, dans cette approche.

Qu’est-ce que cela représente pour vous d’être la première femme élue à la présidence de la FTH, dans un milieu connu pour être presque exclusivement masculin ?

Je suis fière d’être la première femme élue à la présidence de cette vénérable institution, fondée en 1964, même si je ne pense pas que les membres du Conseil national, que je remercie pour leur confiance, m’aient choisie parce que je suis une femme.

Il n’empêche que l’énergie féminine, dans ce monde qui connaît des changements profonds, surtout depuis le début de la pandémie, peut contribuer, par son empathie, à trouver de nouvelles voies pour relever les défis qui attendent notre profession.

Je suis profondément consciente de la lourde tâche qui m’attend mais je sais aussi que je ne serai pas seule et que je peux compter sur le soutien de tous les membres de la Fédération et de tous les autres acteurs du Tourisme car seule l’unité donne la force nécessaire pour affronter les temps difficiles.

Vous venez de citer la pandémie. quel impact le Covid-19 a eu sur le tourisme tunisien ?

Le Covid-19, c’est la crise de trop. Comme vous le savez, depuis 2011, le tourisme tunisien souffre des répercussions à l’international de l’instabilité politique. Malheureusement, l’image qu’avait la Tunisie, d’un pays tolérant et ouvert aux différences culturelles, a été mise à mal de manière récurrente dans les médias des principaux marchés émetteurs, ce qui a diminué fortement l’attractivité de la destination. La série d’attentats de 2015, et particulièrement celui de Sousse, ont été catastrophiques pour un secteur qui commençait à se relever en 2014. Beaucoup d’hôtels, qui restaient ouverts, ont dû fermer, depuis, leurs portes en basse saison.

Il a fallu de nouveau faire preuve de beaucoup de résilience pour attendre la levée des interdictions de voyage vers la Tunisie. Au bout de 4 ans, la saison d’été 2019 s’annonçait comme la confirmation de la reprise, malheureusement assombrie par la faillite du grand tour-opérateur Thomas Cook, qui a laissé de lourdes ardoises auprès d’hôtels qui comptaient parmi les meilleurs produits de la destination.

Aujourd’hui, la crise du Covid-19 achève un secteur exsangue après un an d’activité réduite à l’extrême : fermeture hivernale suivie du
déconfinement, et d’une saison estivale de 2 mois avec un recul de 80% du nombre de nuitées par rapport à 2019, fermeture de nouveau dès fin septembre pour beaucoup d’hôtels balnéaires.

Afin de pouvoir évaluer l’impact économique et social de la perte d’activité due au Covid-19, la FTH a commandé une étude auprès d’un groupe d’experts encadré par le professeur d’économie à l’Université de Tunis, M.  Abderrahmen Lahga. Les résultats sont alarmants. D’ici fin 2020, il y aura un recul de 66% de l’apport du secteur hôtelier en termes de valeur ajoutée, plus de 27 000 emplois permanents seront perdus, ce qui représente 45% de la population employée. Près de 6 familles sur 10 dont le chef de famille travaille dans l’hôtellerie vont entrer dans la pauvreté et 40% d’entre elles dans l’extrême pauvreté, d’après les seuils définis par l’Institut national de la statistique.

Pendant cette pandémie, les hôteliers ont été attaqués pour leur frilosité à participer à l’effort national de solidarité lors du confinement et pour leur responsabilité dans la seconde vague de contamination du Covid-19. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?

Contrairement à ce qui a été dit et repris, les hôteliers se sont immédiatement mobilisés dès le mois de mars en créant un fonds à la FTH qui a financé rapidement les achats d’équipements de protection et même de matériel, pour répondre aux appels de détresse des hôpitaux à Tunis et dans toutes les régions où nous étions sollicités. Des milliers de masques, de gants, de blouses et de produits désinfectants ont été fournis ainsi que des lits et des respirateurs.

A cela s’ajoute la mise à disposition de plus de 15 000 lits à titre gracieux, pendant la première période de confinement, pour les personnes qui arrivaient de l’étranger et qui étaient obligées à un confinement dans des centres dédiés sous le contrôle du ministère de la Santé. Sans parler de l’opération « FTH-Solidarité Blouses Blanches », lancée le 23 mars afin d’héberger gracieusement les équipes médicales et paramédicales pour leur éviter de prendre le risque de contaminer leurs familles. 35 hôtels répartis sur 7 régions y ont participé en offrant plus de 21 000 nuitées. Je les remercie encore pour leur engagement qui honore notre profession.

Quant à la rumeur sur la pression qu’auraient exercée les professionnels du tourisme pour la réouverture des frontières, elle est infondée. Il y a eu en effet des pressions pour permettre le retour au pays de nombreux compatriotes qui étaient bloqués à l’étranger ou qui voulaient rendre visite à leurs familles. Ce droit de retour à la patrie a été pris en considération par le gouvernement. Après l’ouverture des frontières tunisiennes suite à la réouverture des frontières de certains pays européens, il n’y a eu aucun cas de coronavirus dans les hôtels, qui se sont engagés à appliquer les règles du Protocole sanitaire du tourisme tunisien (Pstt). Comme vous le savez, les foyers de contamination se sont déclarés dans des régions peu touristiques, suite à des mariages et rassemblements familiaux où les règles de prévention sanitaire n’ont pas été correctement appliquées.

Ce qu’on a appelé la deuxième vague s’est produit dans de nombreux pays dans le monde et je m’étonne que ce soit seulement chez nous qu’on cherche un bouc émissaire à un phénomène mondial.

Est-ce que les mesures annoncées par le gouvernement en avril et dernièrement en novembre sont suffisantes ?

Les premières mesures ont été pré-annoncées le 30 avril et ce n’est que le 26 mai qu’elles ont été précisées. C’étaient des mesures pour compenser les mois de confinement et elles ont été calibrées sur l’hypothèse d’un retour à l’activité à partir de fin juin 2020. Or, cette reprise n’a pas eu lieu car les pays européens, qui représentent 80% de notre marché, ont découragé leurs ressortissants de voyager pour préserver et booster leur propre tourisme intérieur, également mis à mal par le confinement, ce qui fait que notre clientèle a été essentiellement locale, concentrée en majorité sur la période du 20 juillet au 25 août avec encore une deuxième concentration sur les week-ends. Il faut savoir que le séjour moyen des familles tunisiennes dépasse à peine les 2 jours. Comment les hôtels peuvent-ils faire face à leurs charges et salaires le reste de la semaine en tournant à vide ? Un certain nombre d’hôtels ont même choisi de rester fermés l’été dernier pour ne pas accroître leurs pertes et ceux qui ont eu le courage et la résilience d’ouvrir ont juste diminué un petit peu leurs pertes puisque la reprise attendue à la fin de la saison n’a pas eu lieu.

Les mesures ont consisté principalement en une indemnité de 200 D par employé pour avril et mai, qui a été versée avec beaucoup de retard et certains attendent encore celle de mai, 6 mois après. Et la garantie de la Sotugar, pour faciliter l’octroi de crédits à taux bonifié, par les banques aux entreprises, n’a pas eu l’effet escompté. La convention entre la Sotugar et les banques n’a été signée qu’en octobre dernier et, à ma connaissance, si des hôtels ont eu des crédits, c’est en suivant la procédure habituelle au taux du marché. Quant aux mesures annoncées le 16 novembre dernier, la FTH remercie le gouvernement et les ministères du Tourisme, des Finances et des Affaires sociales pour leur prise en considération de la crise exceptionnelle et de la situation de force majeure. Ce sont des mesures à court terme qui doivent être mises en place urgemment pour atténuer l’impact social de l’arrêt presque total de l’activité. Pour les employés, l’indemnité de 200 D a été reconduite pour la période de chômage et ceux qui suivront une formation recevront une fois une indemnité supplémentaire de 300 D. Quant aux entreprises, comme demandé, elles seront exemptées de cotisations patronales pour le T4 2020 et les T1 et T2 2021. Nous appelons les autorités concernées à simplifier les procédures pour que ces mesures ne restent pas au stade d’annonces, la situation sociale étant très préoccupante et ne permettant pas de retard dans la mise en œuvre de ces mesures de soutien.

Quelles sont les mesures à moyen et long terme que vous préconisez ?

A moyen terme, il faut permettre aux entreprises hôtelières d’accéder à des liquidités pour faire face à leurs engagements financiers et sociaux, en l’absence de revenus, vu la cessation d’activité. Beaucoup d’hôtels n’ont pas attendu l’annonce des mesures et ont continué, en dépit des difficultés de trésorerie, à verser un minimum de salaire à leurs employés. Cette responsabilité sociale a un coût, celui d’un endettement hors activité, qui va peser sur l’avenir de ces entreprises et leur capacité à rembourser des crédits qui s’accumulent d’année en année pour financer les investissements nécessaires à la rénovation et à l’entretien des installations ou même à l’exploitation suite aux crises successives qu’a connues le secteur. C’est pourquoi une restructuration financière est nécessaire pour assurer la pérennité des entreprises fragilisées et la FTH a travaillé sur un Livre Blanc qui a été approuvé par notre ministère de tutelle, par l’Association professionnelle des banques (Aptbef) et la Banque Centrale (BCT). Pour le mettre en œuvre, nous avons proposé des outils financiers tels que le dégrèvement fiscal financier, condition sine qua non pour attirer des capitaux frais ainsi que la réactivation du fonds Siyaha.  Pour encourager le tourisme local, nous portons aussi le projet des chèques vacances, qui fait partie des recommandations de l’OMT pour relancer et redresser le secteur du tourisme.

La mise en place des chèques vacances présente un double avantage pour les autorités publiques : c’est à la fois une amélioration du pouvoir d’achat dédié au départ en vacances et une promotion du tourisme sur tout le territoire national, ce qui permettrait de créer ou de sauver des emplois et indirectement de soutenir le développement de l’activité économique.

Cela nécessite un aménagement législatif pour accorder aux chèques vacances les mêmes avantages qu’aux chèques restaurant, en termes d’exonération fiscale et de charges sociales pour l’employeur et l’employé.

Beaucoup pensent que le secteur touristique et surtout hôtelier a eu beaucoup d’avantages depuis l’indépendance. Et on parle, entre autres, de l’octroi de terrains par l’Etat à des prix bradés. Comment voyez-vous cela ?

A vrai dire, je suis étonnée qu’on fasse aujourd’hui ce genre de procès a posteriori sur les choix stratégiques de l’Etat tunisien. Permettez-moi de rappeler qu’au lendemain de l’indépendance de notre pays, les moyens financiers de l’Etat étaient très limités et sur les conseils d’experts de la Banque mondiale, le tourisme a été choisi en tant que secteur prioritaire car porteur de croissance économique et sociale, ayant un effet d’entraînement sur tous les autres secteurs de l’économie nationale, créant des emplois et de la valeur ajoutée et surtout générant des devises étrangères, vitales pour le pays et en grand déficit à ce moment-là. L’Office du tourisme a préparé un plan d’aménagement territorial qui a déterminé les zones à développement touristique ainsi que la vocation des terrains qui ont ensuite été achetés par l’Etat pour être revendus aux promoteurs intéressés. En 1959, 96% de la capacité hôtelière était publique et le reste appartenait à des étrangers. Il fallait renverser cette proportion et attirer des capitaux privés, ce qui a été difficile au début et n’a pu se faire que par l’octroi d’avantages à l’investissement. Aujourd’hui, il est primordial que l’Etat décide si le tourisme est encore un axe de développement pour notre pays, car son avenir dépend de choix stratégiques comme la libération du ciel pour permettre l’accessibilité et la dérèglementation pour faciliter l’activité dans un environnement très concurrentiel, sans aucune protection et sans aucune barrière.

Au début de votre mandat, vous avez signé une convention avec une association d’hébergement alternatif. Pourquoi et quel avenir pour cette union ?

En fait, ce partenariat entre dans la stratégie initiée par le bureau exécutif élu en 2017, qui incluait une révision des statuts pour créer des chambres au sein de la FTH dans un esprit d’ouverture et de coopération avec d’autres acteurs de l’hébergement. L’association Edhiafa garde son indépendance et profitera de notre expérience et notre collaboration avec les différentes instances de l’Etat. Nous nous inscrivons ainsi de manière concrète dans la politique sectorielle de diversification du produit touristique et nous sommes solidaires avec tout type d’hébergement qui participe à la promotion de notre destination, à condition que ces nouveaux entrants dans le secteur soient soumis aux mêmes réglementations et aux mêmes obligations que nous.

Beaucoup de touristes viennent en Tunisie et sont déçus des services hors hôtels (transports, restaurants, shopping…) et surtout du manque de propreté de nos villes. Comment remédier à cela ?

Le tourisme ne se résume pas, en effet, à l’hôtellerie. Quand j’entends de plus en plus de voix s’élever pour décrier le tourisme de masse et appeler à un tourisme « haut de gamme », je ne peux m’empêcher de penser au premier choix de l’Office du tourisme qui avait opté pour un tourisme d’élite au début des années 60 en faisant construire par la Société hôtelière et touristique de Tunisie (Shtt) 4 « palaces », donnés en gestion à un groupe étranger qui a échoué à ramener une clientèle de haut niveau en nombre significatif alors qu’il y avait une forte demande pour des hôtels 3 étoiles. C’est le marché qui a déterminé l’offre d’hébergement. Pour drainer une clientèle, qu’elle soit à hauts revenus ou pas, et pour la satisfaire, l’Etat et les collectivités locales doivent investir dans l’environnement et les infrastructures para-touristiques et s’ils n’en ont pas les moyens, ils doivent faciliter l’investissement privé dans le cadre du partenariat public-privé et encourager toute initiative pour mettre en valeur les régions à tous les niveaux. Être une vraie destination touristique, c’est assurer une bonne qualité de service dès l’aéroport ou le port d’embarquement jusqu’au retour. C’est toute une chaîne de prestations et de valeurs où chaque maillon a son importance pour que le visiteur additionne des expériences positives et enrichissantes. Or, aujourd’hui, presque tous les maillons sont des maillons faibles et c’est encore grâce à son positionnement et son excellent rapport qualité-prix que le tourisme peut encore contribuer à hauteur de 14% au PIB. Mais le manque d’accessibilité à l’international et à l’intérieur, le manque de moyens dédiés à la valorisation du patrimoine et le peu de soin consacré à l’environnement obligent les hôtels à maintenir des prix bas qui diminuent leur rentabilité et leur capacité à investir dans la mise à niveau de leur produit, un cercle vicieux qui a besoin d’une impulsion pour redevenir un cercle vertueux. Redevenir une destination touristique de premier plan dans le bassin méditerranéen est de la responsabilité de tous, l’Etat et les organismes publics, pour élaborer une vision stratégique de la place du secteur dans l’économie, les professionnels de tous les métiers du tourisme, pour être plus créatifs et s’adapter aux nouvelles attentes de la clientèle nationale et internationale, et le citoyen, qui reste le premier ambassadeur de son pays et de sa région par la qualité de son accueil et de son hospitalité. J’aimerais que le Tunisien aime son pays comme l’aime celui qui le visite. L’aime-t-il quand il dégrade les infrastructures publiques ? L’aime-t-il quand il jette ses ordures n’importe où ?

Un dernier mot pour les lecteurs de La Presse ?

Je voudrais dire que parfois je suis triste de voir à quel point notre secteur est déprécié depuis quelques années, alors que j’ai encore en mémoire tous les sacrifices et les risques qu’ont assumé les bâtisseurs de l’hôtellerie tunisienne, qui à l’aube de l’Indépendance, se sont engagés corps et âme dans l’effort national et patriotique pour développer l’économie et participer à l’essor social du pays. L’un des défis de mon mandat sera de prendre une à une les idées reçues, reprises encore et encore, dans un esprit populiste, et d’expliquer pourquoi elles ne sont pas fondées sur la réalité du secteur.

Pour finir, j’aimerais que l’on ne cède pas à la division mais qu’on s’unisse pour rêver ensemble une Tunisie, fière d’être ce qu’elle est et fière d’accueillir le visiteur, pour lui offrir sa diversité et ce qui fait d’elle une destination d’exception.

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