Par Boujemaa REMILI

La Chine est en passe de dominer le monde au moyen d’un modèle économique libéral et compétitif, mais avec au pouvoir un parti communiste autoritaire, censeur et centralisateur, qui est aux commandes de l’Etat et des principaux choix économiques et sociaux. Certains, même parmi les plus libéraux, l’envieraient pour cette «facilité» de gouvernance dont ils ne disposeraient pas.    

Chez nous, en Tunisie, se développe de la nostalgie pour un pouvoir capable de «tenir le pays», ce qui explique le succès de certains porteurs de ce genre de message au niveau de l’opinion publique, du moins tel que cela s’exprime à travers ls réseaux sociaux, en grande partie télécommandés, alors que les sondages d’opinion indiquent que trois quarts des Tunisiens se détachent de la chose politique, mais ça personne ne veut trop en parler.

Pour notre cas national spécifique, nous serions en train de perdre de vue un premier constat important, lié au fait que l’Etat et le dispositif politique de l’autoritarisme avaient pu fonctionner pendant très longtemps, rodé leur manière de faire, concrétisé beaucoup de réalisations d’envergure et étaient devenus pour la société une sorte de seconde nature. Sachant également que l’autoritarisme n’était pas dénué de tout projet économique, social et national, et arrivait même à prendre en compte les contradictions, mais à la seule mesure de son propre dispositif et à la discrétion de sa manière de distribuer les avantages.

Le deuxième constat en passe de nous échapper se situe au niveau d’une illusion d’optique, nous faisant croire qu’il suffirait qu’il y ait des élections, parfois libres mais «de tout engagement», pour que l’on soit capable de bâtir tout un système alternatif, apte à la gestion de contradictions et déséquilibres de toute sorte. Alors que tout ce qu’a permis le processus du 14 janvier jusqu’à aujourd’hui, c’est de faire éclater les contradictions, ce qui aurait pu être utile comme entrée en matière pour toute reconstruction sur de nouvelles base. Mais ce qui s’est passé, c’est que la déconstruction s’est bel et bien faite alors que la reconstruction est restée suspendue.

Les démocraties dites avancées, parce qu’elles sont là depuis parfois deux siècles et plus, sont celles qui ont réalisé à la fois la déconstruction et la reconstruction, et ne sont pas intéressées par un retour en arrière, parce que cela serait régressif par rapport aux avancées réalisées. En revanche, ce à quoi aspire ce genre de sociétés, tel que cela s’exprime à travers la multitude de mouvements de contestation, de toutes catégories et partout, c’est de renégocier la reconstruction, parce que pour beaucoup, il y a eu trop d’objectifs mirobolants de droits de l’homme, liberté et démocratie, qui se sont avérés comme n’étant que des cache-sexes pour organiser la discrimination, l’injustice et l’exclusion. Néanmoins, ces sociétés utilisent les principes de la liberté, les droits de l’homme et la démocratie pour réaliser de nouvelles conquêtes, et ne sont donc en aucun cas prêtes à les remettre en question.

En revenant au cas de la Chine, le pouvoir s’était opposé par le feu et le sang à la volonté de libéralisation politique, en considérant qu’il y avait derrière cela de l’ingérence extérieure pour affaiblir la Chine, ce qui peut ne pas être faux pour ce pays-continent aux performances économiques et commerciales exceptionnelles, mais l’essentiel se trouve ailleurs, le pouvoir chinois considère qu’il ne peut pas assumer une libération politique et sociale qui risquerait de partir dans tous les sens. Ce qui n’est pas faux également.

Mais la différence entre la Chine et la Tunisie, juste pour ce qui nous intéresse pour la thématique évoquée, c’est que le Tien-An-Men tunisien a pu aboutir au renversement du pouvoir. Ce sont les deux seules vérités qui comptent. Une résistance du pouvoir chinois et une chute de celui de la Tunisie. Cela amène à dire qu’il ne s’agit pas d’un jeu de Monopoly, pour voir quel est le meilleur choix entre autoritarisme et démocratie. Ce n’est que d’une dure réalité qu’il s’agit, celle du tout début de construction, très difficile, d’un système de «démocratie de gouvernance et de société», pour un pays dont deux générations entières n’ont connu toute leur vie que l’autoritarisme. Et nous ne serions aujourd’hui en train de supporter avec stoïcisme la douleur de ce genre de transition ultra déstabilisatrice que c’est parce nous considérons que, après tout ce qui s’est passé et sans possibilité de retour en arrière, c’est le seul investissement dans l’avenir qui vaille autant de sacrifice. Il s’agirait alors juste de considérer, mais c’est important, que c’est au seul bénéfice de la génération qui vient.         

B.R.

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