La mort tragique du Dr Badreddine Aloui, jeune médecin résident à l’hôpital de Jendouba, continue de remuer le couteau dans la plaie. Ses amis et collègues étant, depuis, sous l’effet du choc, alors que toute la corporation bouillonne dans la douleur. Tristes, las, les médecins ont observé, hier, une journée de colère nationale, en réponse à l’appel de leur Conseil de l’ordre qui l’avait déjà annoncée dans un récent communiqué. En fait, tous nos hôpitaux publics semblaient quasiment sous haute tension.

Hier, à 10h00 du matin, médecins, tous corps confondus, infirmiers, professionnels de la santé, syndicalistes et étudiants en médecine, tous, en blouses blanches, étaient dans la rue. Descendant de la faculté de Médecine de la place, ils se sont donné rendez devant le ministère de la Santé, sur la colline de La Rabta, où les cris de détresse retentissaient dans tous les coins. Dans le brouhaha, ils ont, ainsi, manifesté pour réclamer davantage de moyens et de considération. Et la colère gronde, un peu partout dans la république. « Aujourd’hui, on proteste contre l’état dans lequel se trouvent nos hôpitaux. L’hôpital public, celui qui a tant formé bien des élites trop sollicitées à l’étranger, court à sa perte. Au bout de ces derniers dix ans, sa dégringolade n’est plus à démontrer », déplore Dr Slim Ben Salah, président du Conseil national de l’ordre des médecins (Cnom). Pour lui, il faut parer à l’urgence : la mise en en application immédiate des décisions prises à l’issue du dialogue social, tenu en 2019 à l’échelle des 24 gouvernorats, pour la réforme du système de la santé et l’amélioration des prestations fournies aux citoyens. Le débat était, alors, lancé sur le droit d’accès aux soins médicaux, la couverture sanitaire, l’assurance maladie, la gouvernance dans les hôpitaux, la pénurie de médicaments et bien d’autres doléances qui préoccupent encore le secteur. Ce sont là autant de revendications anciennes-nouvelles auxquelles la profession revient à chaque fois. Sans résultat. Un constat si honteux qu’il est temps de le changer.

Et la foule gronde, brandissant des banderoles et pancartes à l’effigie de feu Badreddine Aloui, décédé, vendredi dernier, suite à une chute dans une cage d’ascenseur de l’hôpital de Jendouba. Moult slogans ont été scandés, donnant l’alerte sur une crise sanitaire meurtrière. Cela ne peut plus continuer ainsi, lancent, de loin, les manifestants. « Sauve ton hôpital, sauve ta vie », « la santé publique en chute libre », « personnel fatigué, hôpital en danger », voilà des slogans qui font appel à des interventions en urgence. Halte aux solutions de bricolage ! Et de hausser le ton, les médecins protestataires ont sollicité la démission du ministre de la Santé. Ils lui ont scandé « Dégage », le fameux mot de la révolution. Car, à leurs yeux, un ministre qui n’ose pas prendre des décisions à temps doit rendre son tablier. Unis comme un seul homme, ils se sont montrés, plus que jamais, déterminés à aller plus loin, dans leur combat contre toute forme de négligence et de corruption. « On est face à un secteur de santé complètement pourri, cédant la place à des bandes de criminels et de mafieux qui courent toujours dans l’impunité totale», fustige le syndicaliste Othmane Jallouli, secrétaire général de la Fédération générale de la santé, relevant de l’Ugtt. Et d’ajouter que la santé publique est un secteur malade et sinistré, du fait des politiques fausses et de l’hégémonie des trafiquants qui défendent leurs intérêts étriqués. Voire un secteur qui a perdu son credo, d’autant plus qu’il a dérogé aux moindres règles de la déontologie médicale. Le citoyen-patient en est, hélas, le bouc émissaire.

L’Ugtt solidaire !

Souvenons-nous, encore, de la mort suspecte de 15 nourrissons à La Rabta, l’affaire des stents périmés, le trafic de médicaments et bien d’autres accidents mortels survenus dans nos hôpitaux. Le dernier en date causant la mort d’un jeune médecin, au début de sa carrière, Dr Aloui, est aussi un drame de trop ! Emue jusqu’aux larmes, sa fiancée avait pris la parole pour déplorer son cher regretté qui, dit-elle, s’est sacrifié sur l’autel de son devoir professionnel envers son métier et ses patients. « L’hôpital de la mort », comme l’ont, d’ailleurs, qualifié les professionnels de la santé, ne peut pas continuer à fonctionner avec un budget honteux, rappelant à cet égard que le budget du ministère de la Santé représente à peine 5% de celui de l’Etat. La corporation se sent offensée d’en parler ainsi, mais c’est une vérité qui dérange beaucoup. De son côté, le secrétaire général adjoint de l’Ugtt, Sami Tahri, a souligné que l’accès à la santé est un droit constitutionnel. De même, l’hôpital public, poursuit-il, est un héritage médical qui se transmet de génération en génération. En guise de recommandations, Tahri a appelé à la fin de l’impunité afin que les responsabilités soient délimitées dans la mort de Badreddine Aloui. Il s’agit également de doubler le budget du ministère de la Santé pour l’exercice 2021 et de mettre en place une stratégie de restructuration de la santé publique.

Le président du Cnom, Dr Slim Ben Salah, a repris la parole pour s’adresser au gouvernement : «Stop ! Arrêtez de dévaloriser la santé. On en a marre de telles conditions de travail misérables qu’il faut améliorer, à tout prix ». A la fin de son mot, maintes fois applaudi, Dr Ben Salah a dit que le combat va continuer jusqu’à la satisfaction des revendications professionnelles. Cette journée de colère a été, ensuite, suivie d’un mouvement de protestation à La Kasbah, où le message a été adressé au chef du gouvernement.

 

crédit photo : © Abdelfetah BELAÏD

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