Ils sont presque une centaine de milliers de jeunes talents qui sont partis, depuis une dizaine d’années,  à l’étranger pour faire carrière et saisir de nouvelles  opportunités. Une fois éclos, ces talents, avec leurs savoirs et leurs expériences acquises, constituent une richesse intarissable pour leur pays natal. Revers de la médaille, la Tunisie fait face à un tarissement de compétences et les ponts avec cette diaspora sont très peu développés.  Pourquoi ces talents quittent-ils le pays ?  Peut-on les retenir ? Par quels moyens? Comment faire face à cette hémorragie de compétences? Mme Emna Khrouf, présidente de l’Atuge, nous répond.

Selon les statistiques officielles, plus de 95 mille compétences ont quitté le pays depuis 2011. Par quoi peut-on expliquer cet exode massif des talents tunisiens ?

C’est une tendance mondiale. Il y a une mobilité de talents dans le monde et le Covid a montré qu’on est, de toute façon,  un petit monde. Les talents tunisiens sont recherchés parce qu’on a une compétence reconnue dans des domaines de pointe comme les technologies ou la santé. La formation tunisienne est une formation de qualité. Aussi, l’ouverture d’esprit des Tunisiens est très recherchée parce que le Tunisien sait s’adapter et sait être agile. Tout ça fait que l’attractivité de la compétence tunisienne par rapport à l’international est importante. S’ajoute à cela un autre élément qui résulte du fait qu’on est en train de créer un sentiment d’échec ou de non succès en Tunisie qui pousse les gens à estimer que l’herbe est plus verte ailleurs et que les opportunités de développement à l’étranger vont être plus intéressantes. Donc, on peut dire que, d’une manière générale,  il y a un appel au recrutement des Tunisiens parce qu’ils ont des qualifications intéressantes, de surcroît,  il y a un contexte local qui ne favorise pas la promotion  des opportunités de travail et qui trahit  un dénigrement de tout le  potentiel de développement de la Tunisie. Ce qui amène un jeune, ou un moins jeune à se dire “il vaut mieux que je parte ailleurs et que, c’est sûr ailleurs va être beaucoup mieux”.

Ce concours de circonstances favorise cette migration de talents. Nous  à l’Atuge, on voit qu’il y a une mobilité dans les deux sens. Il y a des compétences qui partent et d’autres  qui reviennent. Malheureusement, ceux  qui reviennent sont de moins en moins nombreux parce qu’ils constatent que le marketing de la destination Tunisie n’est pas bon. On n’est pas en train de marketer la destination tunisienne qui est un élément-clé et dont l’objectif est de pouvoir attirer que ce soit des Tunisiens de la diaspora, des investisseurs potentiels ou d’autres talents qui souhaitent travailler en Tunisie. Bien sûr, en recrutement on a beaucoup de difficultés à  trouver les compétences d’autant plus qu’une fois un talent arrivé à une certaine compétence, il va tout de suite être dans une logique de partir à l’étranger.

Sur un autre plan, beaucoup pensent que la mobilité des compétences est importante dans la mesure où elle permet l’éclosion des talents et constitue un gage du transfert du savoir…

Effectivement, c’est une richesse d’avoir des Tunisiens qui travaillent à l’étranger avec une reconnaissance et  des postes d’emploi intéressants … etc. C’est  une fierté. Mais après, il y a deux éléments à prendre en considération. Tout d’abord, si on accepte cette tendance mondiale, il faut qu’on accepte aussi de recruter des étrangers en Tunisie, ce qui n’est pas le cas. On ne peut pas continuer de subir  le fléau si en contrepartie on ne tire pas l’avantage de cette nouvelle tendance qui est mondiale. En Tunisie, on n’a pas assez fait évoluer nos réglementations et législations pour pouvoir capter les talents étrangers qui veulent travailler en Tunisie.

Vous entendez par non-Tunisiens des Subsahariens?

Oui, à titre d’exemple. Pourquoi des subsahariens ? Parce qu’ils sont beaucoup à venir en Tunisie pour faire leurs études et à vouloir  ensuite faire carrière en Tunisie, comme c’est le cas pour nous Tunisiens lorsqu’on part à l’étranger, notamment en France  pour faire nos études et qu’on aimerait bien ensuite nous intégrer professionnellement dans ces pays-là. Si on n’autorise pas de telles intégrations  aux étudiants qui viennent faire leurs études en Tunisie, on ne tirerait pas, alors le positif  de cette tendance.

Le deuxième élément auquel il faut s’intéresser et qu’on continue à négliger, c’est le développement de la relation avec la diaspora. On n’est pas en train de valoriser et de créer des ponts avec cette diaspora qui part à l’étranger et qui s’investit dans de grandes entreprises, dans des métiers et dans  des savoir- faires intéressants. Au niveau de l’Atuge, on essaie de mettre en place des canaux de communication dans ce sens  mais c’est loin d’être suffisant.

Justement, l’Atuge est l’une des rares associations qui regroupent et réunissent  des compétences tunisiennes diplômées des grandes écoles en vue de débattre de la chose publique et des sujets d’actualité, notamment, économique. n’est-ce pas assez suffisant pour faire bouger les choses ?

Pourquoi on organise ces débats? Parce qu’on a tous cet intérêt à avoir et découvrir  des points de vue différents entre  des Tunisiens installés en Tunisie qui connaissent parfaitement l’environnement tunisien avec ses points forts et ses faiblesses et une diaspora qui partage les mêmes valeurs, et qui peut nous éclairer en se référant à des benchmarks internationaux. Et cet échange permet d’abord d’apporter des réponses différentes riches par rapport à cette préoccupation quel que soit le thème: investissement, développement, etc, mais aussi de maintenir un lien avec une diaspora qui est reconnue dans son pays hôte et qui n’est pas forcément toujours reconnue dans son pays natal. Mais l’Atuge ne représente qu’un segment qui est les Tunisiens diplômés des grandes écoles, ce partage de savoir -faire peut être intéressant, également, pour d’autres catégories socioprofessionnelles comme les artistes, les artisans, les médecins, etc.

Est-ce que le salaire est la principale raison qui pousse les jeunes compétences à quitter le pays pour décrocher des emplois à l’étranger ?

Je pense qu’il ne s’agit  pas uniquement du salaire. La rémunération, il faut la rapprocher au  niveau de vie. Vivre à New York , à Paris, à Tunis ou à Sfax ne représente pas du tout le même coût de la vie. Bien sûr on peut être de facto attiré par un salaire beaucoup plus intéressant mais il y a  encore un confort de vie dans notre pays qui est différent de celui  sous d’autres cieux. Vivre à Paris dans 10 ou 15 mètres carrés, c’est pas agréable. En Tunisie, on n’imagine pas des conditions de vie similaires. On les accepte à l’étranger parce qu’on se dit qu’on est dans une phase d’investissement et qu’on va faire des économies. Après il n’ y a pas que la rémunération, il y a d’autres motifs, comme la reconnaissance, l’encadrement, la valorisation et même  la culture au sein de la société et  de la famille. On est quand même dans des approches où partir travailler à l’étranger est synonyme de réussite comme si rester en Tunisie traduit un échec. Ce qui est faux en termes de raisonnement. A l’Atuge, on a voulu donner des éclairages, à cet égard,  en lançant les sessions inspiring Atuge où on met en avant des gens qui ont réussi en Tunisie et d’autres qui ont réussi à l’étranger pour montrer qu’on peut réussir ici et ailleurs. Ce sont des parcours différents, mais on ne peut pas dire qui est le meilleur, puisque  chacun a évolué. Je tiens à noter qu’en Tunisie, on est 1 sur 100 diplômés, alors qu’en Europe on est 1 sur 100 mille, c’est dire  qu’il y a une suroffre de  compétences, d’expertises, etc.

Selon vous, quelles sont les solutions envisageables pour retenir les compétences en Tunisie — du moins pour faire face au tarissement de la main-d’œuvre hautement qualifiée —? Et par quels moyens cette diaspora peut-elle soutenir la Tunisie, en ces temps de crise ?

Il est impossible de retenir quelqu’un qui a décidé d’aller à l’étranger, c’est juste impossible! Sur le plan économique, on voit le potentiel de l’entreprise et on n’arrive pas à trouver des talents, la solution est, donc, d’autoriser le travail des étrangers qui veulent faire carrière en Tunisie. Aujourd’hui, la crise du Covid a montré qu’un talent en Tunisie peut travailler un peu partout. Cette tendance migratoire des jeunes talents, qui était avant une mobilité physique, deviendra, dorénavant, virtuelle et va être, donc, de plus en plus forte. C’est illusoire d’imaginer qu’on peut retenir les gens en Tunisie. Il faut garder ça en paramètre et trouver des solutions, notamment en adaptant notre réglementation, à notre siècle. Il faut autoriser   le travail des compétences étrangères qui sont nécessaires pour notre développement. Aujourd’hui, on voit énormément d’étrangers qui travaillent en Tunisie mais au noir! C’est hypocrite de ne pas les autoriser par la loi d’occuper des postes en Tunisie. Ensuite, pour que la diaspora continue à s’intéresser au pays,  je pense qu’il y a un élément-clé qui est le branding de la Tunisie, il faut donc renforcer  notre branding pour attirer de nouveau  la diaspora. Il y a aussi énormément d’associations ou de think tank comme l’Atuge qui joue ce rôle de communauté de partage pour maintenir  ces liens.

Un mot à ajouter par rapport aux activités de l’Atuge en matière d’échange et de partage d’expériences ?   

On est 8.000 Atugiens dont 2.000 uniquement installés en Tunisie. On considère que c’est une richesse et c’est  à nous de faire en sorte qu’on puisse créer ce partage et cet échange entre différents Atugiens. On est implanté dans trois pays, à savoir la Tunisie, la  France et le Royaume-Uni et on est en train d’ouvrir un quatrième  bureau en Asie pacifique. C’est tout le rayonnement de l’Atuge. On est, également,  en train de faire un partenariat avec TAYP (Tunisian American Young Professionals) pour que ce partage entre communautés s’enrichisse  et s’élargisse. Cela va permettre  à l’Atuge d’être un think tank de plus en plus contribuant  à apporter des réponses intéressantes à la chose publique et aux questions de  développement  économique et social de la Tunisie. Cela permet aussi aux Atugiens d’avoir un réseau large et un rôle de plus en plus impactant. On a, également, un cycle de bâtisseurs de l’Atuge pour reconnaître tout ce qui a pu être fait par des Atugiens. La reconnaissance est aussi un élément important parce que je pense qu’il y a beaucoup de gens qui ont contribué à bâtir de ce qu’on a. C’est une pratique qui peut être généralisée dans tous les domaines, par exemple  les médecins vont s’intéresser à leurs prédécesseurs, etc. Elle permet d’honorer  mais aussi de tirer les leçons des expériences de ceux qui nous ont précédés.

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