Homme de formation, bâtisseur sur le long terme, technicien du long terme, l’enfant de Bizerte et du CAB, Larbi Zouaoui, met en garde contre l’impact incontrôlable du résultat. «Le football doit rester un jeu, ce n’est pas une question de vie ou de mort, rappelle-t-il dans notre entretien. Je suis un bâtisseur, comme quelqu’un qui construit une maison pierre par pierre». A seulement 27 ans, le frère de Youssef, ancien sélectionneur national, entraînait déjà l’équipe fanion de son club de toujours, le CA Bizertin.

C’est dire…

Larbi Zouaoui, le parfum de la capitale du Nord, Bizerte, nous étourdit dès que nous citons le nom de Zouaoui. Que représente pour vous cette ville ?

Un point de repère «universel», le seuil qui permet de retrouver ses racines parmi des milliers de rencontres. Celui qui n’a pas d’appartenance n’a pas d’identité.

En fait, vous étiez deux frères à avoir évolué ensemble au Club Athlétique Bizertin dans les années 1960…

Oui, Youssef était avant-centre, et moi ailier gauche. Bien entendu, on s’entendait comme deux larrons en foire. J’ai évolué cinq saisons au CAB, dont trois avec Youssef avant d’arrêter ma carrière à seulement 22 ans pour aller en Allemagne de l’Est poursuivre mes études de sport à la faculté DHFK de Leipzig. Je marquais aussi en partant de mon aile. J’étais rapide, rugueux et combatif; mon marquage était difficile. Après la bataille de l’Evacuation, l’été 1961 à Bizerte, on est remonté en première division.

Que ce soit en tant que joueur ou en tant qu’entraîneur, vous n’avez remporté aucun titre. Ressentez-vous de la frustration ?

Non, pas vraiment, car j’ai compensé cela par de grosses performances qui valent des titres. Former une équipe et accéder avec elle est tout autant valorisant. Déjà, à 27 ans, j’entraînais l’équipe première du CAB, avant d’assurer l’accession du Stade Africain de Menzel Bourguiba en L1. J’ai d’ailleurs vécu mes meilleures années dans le club maritime. On disait sur le coup : «Larbi perd la raison, il passe de la L1 à la L3». Eh bien, de la 3e division, nous allions franchir les marches de la gloire une à une. On m’a confié par la suite la sélection nationale juniors qui préparait la première coupe du monde 1977. L’honneur de son organisation échut alors à la Tunisie. C’était la génération des Ben Yahia, Hergal, Belhoula, Ben Fattoum, Chargui, Naïli, Zarga, Dakhli, Zarrouk… Nous avions entamé la préparation en novembre 1976, un peu tard, je crois. 

La Tunisie, le moins qu’on puisse dire, n’a pas brillé dans ce Mondial. Pourquoi ?

Depuis, j’ai appris à avoir toujours un plan B. En huit mois de préparation, j’ai axé le travail sur notre avant-centre Habib Soudani, le frère de Hafedh (SRS). C’était un avant-centre athlétique et qui possédait une bonne détente. Avec lui, nous avons privilégié le deuxième ballon. Cela marchait bien. On a fait des stages en Bulgarie, au Koweit, en Arabie Saoudite et en Iran. Comme le veulent les règlements, quelques jours avant le coup d’envoi de ce Mondial, je devais arrêter la liste définitive des convoqués. Mon adjoint, Moncef Melliti, me dit, étonné : «Que fait Hadfedh Soudani dans notre liste ?». Je ne l’avais pourtant guère convoqué. Nous avions suffisamment de milieux de terrain. Nous saisissons la Fifa. Sepp Blatter, qui était alors secrétaire général, nous répond : «Nous, votre Habib Soudani, on ne le connaît pas. Vous nous avez envoyé le nom de Hafedh Soudani, vous ne pouvez plus le changer». Et c’est comme cela qu’à notre corps défendant, nous avons été contraints d’aligner un milieu offensif au poste d’avant-centre. Je n’avais pas de Plan B. C’est la première fois que je révèle cette grave erreur administrative au niveau de notre fédération : un H.Soudani peut en cacher un autre. J’ai préparé Habib Soudani pour le Mondial, et voilà que je me retrouve avec Hafedh Soudani sur les bras !

C’est la recette habituelle du laxisme dont est toujours friand notre football. Vous subissez d’entrée, le 27 juin 1977, une sévère correction (6-0) face au Mexique, le futur vainqueur de l’épreuve (11 penalties à 10 en finale face à l’ancienne Union Soviétique)…

Oui, c’était la débandade, un choc terrible. Pourtant, nous terminons la première période à égalité (0-0). Ensuite, nous prenons quatre buts en dix minutes au début de la seconde période. La suite sera pourtant respectable : on perd face à la France (1-0), avant de conclure par une victoire (1-0, but de Ben Fattoum) devant l’Espagne. 

Pourtant, assurant l’intérim à la tête de l’EST, vous avez disputé une finale de coupe de Tunisie et étiez à deux doigts de dompter enfin un trophée ?

Oui, contre l’Espérance de Zarzis, nous avons malheureusement perdu (2-0) cette finale 2005. Nous restions sur 16 matches de championnat sans défaite. Le lendemain de cette amère désillusion, j’étais au Parc, je reprenais mon boulot de directeur technique. Personne ne m’a insulté ou fait une remarque désobligeante. Je suis d’ailleurs reconnaissant à l’EST où j’ai travaillé avec des gens très corrects. En dehors, il y a toujours un impact incontrôlable des résultats.

Au niveau des jeunes, un sujet qui vous passionne, la question de l’aménagement du temps scolaire reste une préoccupation majeure et récurrente qui se pose depuis plus d’un demi-siècle…

Il s’agit d’augmenter le volume de travail chez les jeunes. Moyennant un arrangement avec la direction régionale, j’ai pu à Bizerte régler ce problème pour «abuser» de mon statut d’inspecteur pour rassembler dans des classes les jeunes footballeurs. Des cours de rattrapage sont toujours possibles. Il faut absolument compléter la formation du jeune et éviter de cueillir le fruit alors qu’il n’a pas encore mûri. Lancer quelqu’un dans le grand bain est un art difficile. A l’Espérance, nous avons mis en place une cellule d’accompagnement pour préparer le joueur et lui éviter des expériences désagréables. Il faut travailler par cycles  de quatre ans : un groupe pour la formation, un autre pour la préformation. A l’EST, nous insistions sur la valeur technique et en mouvement. 

Quel est le meilleur joueur tunisien de tous les temps ?

Noureddine Diwa. Lors du premier match que j’ai disputé contre lui, j’ai passé mon temps à l’admirer ! Il y a aussi Farzit, Haj Ali, Ben Nacef, Chaibi, Tarek…

Et le meilleur entraîneur ?

Guy Roux et Arsène Wenger pour les qualités de longévité et de travail sur la durée.

Le meilleur souvenir ?

Le sauvetage miraculeux du CAB en 1993. Mais aussi le défi sur deux ans 2008-2010 pour mettre en place une équipe jeune au CAB. Je suis toujours redevable à ces jeunes qui m’ont redonné goût au travail. D’entraîner sur fond d’un projet mis en place, les Ben Mustapha, Baratli, Mbarki, Jaziri… La première année, j’ai lancé dans le grand bain douze joueurs de 17 à 21 ans.

Et le plus mauvais souvenir ?

Le titre de champion perdu en 1992 face au CA, et la relégation avec le SAMB face au ST dans des conditions particulières car l’arbitre Ali Dridi a eu des décisions le moins que je puisse dire extravagantes.

Comment voyez-vous l’évolution de notre football ?

Il y a de petites choses qui freinent son évolution. Le foot doit rester un jeu où il y a la victoire et la défaite. Il faut chercher à plaire, avoir l’efficacité et l’envie de réussir afin de former un citoyen équilibré. Le foot ne doit pas être perçu comme une affaire de vie ou de mort.

Que représente pour vous la famille ?

Je ne vois pas comment je pourrai survivre sans ce «périmètre de sécurité» où je trouve équilibre et paix. Elle me donne toujours davantage de ressources. J’ai vécu dans une famille appartenant à la classe moyenne avec un père marchand de poissons. Ma mère est décédée dans les Lieux Saints en 2003. Avec Zineb Klouz, femme au foyer, nous avons fondé en 1975 un foyer qui comprend aujourd’hui deux garçons et une fille : Moez, qui a un projet de chantier naval, Tahar, qui suit des études de gestion, et Wafa, prof de sport.

Enfin, comment voyez-vous l’avenir du pays ?

Je ne veux pas croire que la révolution n’ait réussi à produire qu’un interminable et fâcheux effet boomerang. Je fais appel aux gens sages pour qu’il n’ y ait pas recul des libertés alors que nous avons longtemps lutté pour les acquérir. Il y a d’innombrables menaces qui pèsent sur notre pays. Il nous faut une bonne communication pour retrouver la paix et le bien-être.

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