Dans «Nouba», Abdelhamid Bouchnak dépeint en volontaire « dyschroma » impur saturé de rouge, de vapeur d’encens et de larmes épaisses, l’histoire non officielle, non musicologique, purement fictionnelle, mais totalement vécue par l’inconscient collectif et par les quelques initiés et témoins. Chants longtemps tus, chants de douleur et d’amour, chants doux et violents, profanes et soufis, où les éloges du sacré côtoient la langueur des désirs étouffés, musique politique, ironique et chargée. Chant triste et majestueux, banal comme la mort quotidienne des bannis, bandits et des âmes égarées dans ces débuts des années 90, au cœur de Tunis…

« …. Et si tu es heureux, pourquoi chanterais-tu le Mezoued »? Avez-vous une réponse Abdelhamid Bouchnak?
Une réponse… Oui, j’en ai écrit un feuilleton…Nouba est cette même question testamentaire, et la réponse y est, chaque personnage de Nouba y répond, ou tente de le faire.

Nouba, ce mot que vous choisissez comme titre, que signifie- t- il ?
Nouba est l‘état de transe, un état critique et fugace mais presque constant dans notre société. Nous, Tunisiens, sommes perpétuellement dans cette zone rouge du sentiment, nous aimons, haïssons, pleurons et rions à outrance, nos émotions sont presque toujours des transes, paradoxales et critiques. Nouba est cet état où la conscience laisse place à ce qu’il y a d’humain pur en chacun, et la musique, le Mezoued pour le cas, en est le lieu. C’est un état mystérieux d’extase indicible parce que personnelle, mais que la musique en général, le Mezoued en particulier, peut permettre.

C’est donc une fiction autour de la musique ?
La musique est le cœur de Nouba .L’âme du Mezoued, ses chants et ses musiques tristes douloureuses, qui semblent accessibles, mais qui sont très codées. C’est une contre-culture libre et violente qui nous a tous construits, par adhésion ou rejet. C’est aussi ce moment précis, cette année 1990-1991 à la fois cadre et véritable personnage vivant du feuilleton comme pourrait l’être la mémoire.

Le succès de Nouba est réellement palpable, tant chez les critiques que parmi le public, comment le vivez-vous ?
Je suis à la fois transporté de joie, terrifié et reconnaissant. Cela c’est passé très rapidement, et c’était d’autant plus brutal que les chiffres de l’audimat, d’après les sondages plus ou moins objectifs, ne reflètent pas réellement le succès du feuilleton. Après un premier film à succès “Dachra”, j’ai appréhendé la suite, mais j’ai su garder pour but de réussir chaque œuvre, comme si c’était la première, comme si c’était la dernière sans conditionnement, librement. Mais ce que j’espère, c’est d’entretenir la connexion que j’ai avec le public car c’est à lui que je m’adresse. On ne crée des histoires que pour raconter, attirer et rencontrer l’autre et c’est d’autant plus difficile avec le public tunisien, curieux et grand consommateur de fiction. Quand le public est au rendez-vous, qu’il se reconnaît, c’est là pour moi la vraie réussite et, jusque-là, Nouba y parvient.

Quelles sont les réactions qui vous ont particulièrement touché?
Toutes sans exception, par exemple, un Tunisien expatrié qui m’a écrit ,me disant que le feuilleton l’a décidé à rentrer après des années d’absence, ou des jeunes qui m’ont remercié d’avoir montré que quelque chose de beau subsiste et que… tout est encore possible et tout reste à faire. Je suis profondément optimiste pour la Tunisie, par nécessité plus que par idéalisme.

On parle également d’une esthétique nouvelle, et d’une grande technicité dans votre feuilleton.
C’est un défi de plus justement avec un public de plus en plus averti. Mais pour ma part, l’essentiel est ailleurs. Je peux citer de très belles œuvres comme un feuilleton des années 90 “Layyam kif errih” d’Essid où, malgré des techniques rudimentaires, l’image du Directeur de photographie Youssef Ben Youssef était très belle. La prouesse technique et la beauté de l’image peuvent dans certains cas compenser la faiblesse d’un scénario, mais je m’inscris dans un autre registre. Par ailleurs, la qualité des œuvres pour cette saison ramadanesque montrent que nous avons de très bons spécialistes de l’image d’un très haut niveau, ce qui en soi est rassurant et positif.

«Nouba» de Abdelhmid Bouchneq. Avec Chedly Arfaoui et Meriem Ben Hussein

Comment expliquez-vous, justement, “l’effet Nouba”, et cet engouement autour de ce feuilleton malgré une concurrence sérieuse ?
Il ne s’agit pas de concours en vérité. Chaque œuvre porte en elle une âme, sa part de spirituel. Il ne s’agit même pas de comparer, mais de savoir distinguer et s’imprégner de l‘âme ou de l’énergie d’une œuvre. Je pense que Nouba a su offrir des couleurs, des odeurs, une chaleur et un imaginaire sincère comme pourrait l’être le rêve ou le souvenir d’enfance. Une présence invisible.

L’univers du feuilleton est une vraie expérience sensorielle, comment faites-vous pour transcrire exactement des ambiances parfois inconnues pour certains ?
Je suis illusionniste, c’est mon métier (rires). En réalité, je ne fais que suggérer des sensations qui sont enfouies dans notre inconscient collectif. L’encens, le jasmin, même si ça peut paraître banal, l’odeur de caramel saturé de colorant rouge aux abords du parc Belvédère ou de la friture émanant des immeubles, les soirs d’été… C’est tout cela l’âme du pays, c’est peut-être banal à dire, mais c’est un pays “explosif “de toutes ces odeurs et textures qui peuplent mon imagination depuis l’enfance. C’est par là qu’on entre dans Nouba et qu’on fait réellement l’expérience du souvenir. Cela résonne en chacun selon son vécu, mais personne n’en réchappe, c’est un piège beau et sain. Moi-même, je suis piégé quand je regarde certaines fictions.

Vous n’hésitez pas d’ailleurs à mettre en avant vos inspirations, parfois de façon presque imitative. Pourquoi ?
C’est un hommage nécessaire à ces magiciens du cinéma qui ont fait que ce métier soit le mien. De Mustafa Akkad, à Stanley Kubrick, Sergio Leone ou Tim Burton, mais aussi Tarantino et son Amérique profonde, ou Ferid Boughedir avec cette tunisianité qui déborde des toits de « Asfour Esstah », ou Hicham Ben Ammar et son Kafichanta où j’ai puisé pour réaliser Nouba… Tous ceux qui m’ont nourri à ce niveau se retrouvent mêlés à mes propres souvenirs et aux personnages créés au fur et à mesure.

Votre feuilleton est filmé un peu comme un film ?
Le cinéma est le seul langage que je connaisse et le projet de base est un film, mais le feuilleton permet justement une richesse en personnages, en décors et en narrativité difficilement réalisables dans un unique long métrage. Je ne sais pas filmer autrement qu’en cinéaste et je pense d’ailleurs qu’il est temps que le cinéma entre dans les foyers tunisiens, à travers la télévision, que le spectateur sache faire la différence et qu’il comprenne qu’il a droit à une meilleure image. Du fait de manque de salles, le spectateur tunisien est privé de cinéma. Par ailleurs, l’idée que le cinéma et la télévision sont irréconciliables est révolue : de grands réalisateurs de cinéma ont offert de grands moments de télévision, en séries ou en films. C’est une forme de démocratisation et d‘éducation à une esthétique de cinéma en format télé qui me semble légitime et nécessaire. Nouba est mon premier scénario de long-métrage écrit comme un film, réécrit pour une série télé et réalisé comme un film. Maher est un personnage que j’ai réellement rêvé d’être. Bien sûr, la fiction n’est pas une autobiographie, mais c’est ma vie rêvée. Je suis ce garçon d’El Menzah 6, qui ne pense qu’à aller vers ce monde interdit du Mezoued. Tous les personnages sont fictifs, mais tous correspondent et se nourrissent de personnes réelles, de mon entourage qui certainement se reconnaîtront.
Deux mondes que tout oppose mais qui se ressemblent beaucoup et qui se réunissent dans le personnage de Maher qui vit entre les deux dans un va-et-vient perpétuel.

Vous semblez avoir formé un noyau dur d’acteurs et amis depuis Dachra et jusqu’à Nouba, est-ce que c’est un choix délibéré, une façon de travailler en “famille”?
Oui et non. Dachra a été une formidable aventure humaine et cinématographique, mais c’est aussi l’affaire de grands acteurs et de grands interprètes. Bahri Rahali,Aziz Jebali, Yassmine Dimassi,Hela Ayed, Abdel kerim Banani, Mohamed Zarani ont chacun une place dans “Nouba” où ils occupent pleinement leurs rôles, mais le casting englobe également d ‘autres grands acteurs de talent comme Jamila Chihi,Chadly Arfaoui,Marouene Ariane ,Mhadheb Remili, Amira Chebli et Bilel Briki et Houcine Mahnouch dans un retour trés émouvant à la fiction. C’est l’alchimie qu’il y a eu sur le tournage qui a fait le reste.. Tous les rôles étaient principaux et les acteurs rivalisent de talent et d’intelligence, et même en les poussant au bout d’eux-mêmes, j’ai été parfois impressionné. J’ai également eu la chance d’avoir la musique de Hamza Bouchnak, mon frère, qui a su exactement trouver ce que j’attendais. Je me dois de saluer toute l’équipe de production et l’équipe technique, car c’est le pilier de tout tournage, Ilyes Ben Saber, directeur de production et ma première assistante Maroua ben Jemai et Béchir Mahbouli, merveilleux directeur Photo et son équipe; Aymen Toumi, ingénieur son, Randa pour les costumes, Sophie Abdelkefi pour le décor, Kamilia Boujenfa (maquilleuse) et Skander Mihoub, coiffeur et tous les techniciens. Netflix n’a qu’à bien se tenir devant cette armée de passionnés.

Vous avez oscillé entre la comédie romantique et le drame musical pour ce feuilleton ?
La comédie n’est pas le mot, mais les histoires d’amour, tous les amours surtout celles qui n’aboutissent pas, ces passions pures et idéalisées qui sont le vrai sujet de “Nouba”, et les chants du Mezoued ne traitent que de ça. El mezoued..non seulement la musique, mais surtout l’instrument, cette peau,”jelda” qui reçoit le souffle et le transforme en plainte. S’il était un personnage El Mezoued serait un homme triste, mais d’une bonté infinie. Il serait certainement un homme rejeté et mal jugé. Dès que le Mezoued s’exprime, il masque toutes les autres voix, mais ce n’est pas sa faute si la « Chakoua, » chante comme une plainte douloureuse et aiguë. Dans la joie, El Mezoued met toute son âme, aiguë stridente pour te faire décoller dans une transe. Nouba, c’est le Mezoued, ces chants sur l’infinie lourdeur d’être, les amours empêchées, les séparations, la prison, le désir de liberté la mère et les fils égarés. La véritable trame du feuilleton est une transcription de ces chansons en situations. Et rien n’est plus vrai, rien n’est plus réel ni universel que ces chants profonds du Mezoued qui ont pris corps et vie avec chaque personnage.

Les années 90 sont également l’autre héros réhabilité dans votre feuilleton, est-ce que c’est un tabou qui tombe enfin ? C’est une époque dont on n’osait plus parler depuis quelques années ?
Pour moi, c’est surtout mon enfance, j’étais immergé dans ce monde, fascinant, sans en comprendre les codes. Les coulisses de la Nouba, le spectacle, étaient, pour moi enfant, un univers magique. Les limites entre le rêve, le souvenir et la réalité sont poreuses, y traînent les chemises en satin colorées, l’art de tailler une moustache, la manière dont un machmoum de jasmin se pose sur une oreille.. Cette époque des années 90 dans mon souvenir d’enfant, il me semble avoir su en passer certaines sensations au téléspectateur.

Est-ce que c’est facile de diriger et de filmer, Lotfi Bouchnak?
J’avais beaucoup d’appréhension, c’était complexe, il jouait son propre rôle, non pas de père, mais de chanteur. Lotfi Bouchnak est un grand artiste extrêmement rigoureux et sérieux. Pour le fils que je suis, c’était un moment d’une grande, une réelle bénédiction paternelle. Je pense que c’est la plus belle des reconnaissances. Plus rien ne peut m’atteindre désormais

À qui dédiez-vous ce feuilleton ?
À tous les anonymes du Mezoued, toutes ces personnes qui consacrent leur vie à cet art. C ‘est à eux tous que je rends hommage. Il n’y a aucune facilité dans ce milieu, mais beaucoup de passion, et de discipline et de don de soi. Je me suis appuyé sur un documentaire de Hichem ben Ammar où défilent tous ces personnages. Ils font corps avec la musique et le Mezoued et en gardent tous des blessures visibles et invisibles. Moi, je les ai mis en fiction, mais je dédie ce travail à cette armée d’anonymes qui vivent sans reconnaissance et qui sont parfois méprisés injustement. Eux se voient  et se vivent comme artistes et le sont au prix du sang parfois, et de la mauvaise vie.

Nouba II, c‘est au programme?
Oui, c’est même une trilogie qui est prévue. Si nous disposons des moyens pour poursuivre le projet, on le fera.

Où puisez-vous la force de rêver, Abdelhamid Bouchnak?
Dans la passion pour ce que je fais, dans la synergie et l’amour que je reçois de tous ceux qui m’ont entouré sur ce tournage. Je puise également toute mon énergie dans l’amour des femmes de ma vie qui sont mon équilibre, ma mère Zoubéida El Faleh qui a su protéger ma sensibilité d’enfant, ma femme, inconditionnel soutien, et ma fille à qui je veux transmettre le meilleur de moi, ma passion et quelques images.

 

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