La crise du coronavirus et la période de confinement étaient l’occasion pour de nombreux Tunisiens de revoir leurs priorités en matière de consommation, ce qui confirme qu’il y aura un avant et un après-Covid. Mais attention, ces changements ne sont pas toujours synonymes de pensées positives : la plupart des gens ont commencé, depuis quelque temps, à grignoter leurs économies pour boucler leur fin de mois. Et quels que soient  les scénarios possibles, certes et sans doute, 2021 sera l’année de tous les dangers : toujours rien à l’horizon et les gens commencent à désespérer…

En faisant un petit tour à l’avenue principale du Centre-Ville de Tunis, on ne peut que voir des gens qui courent derrière le temps, derrière leur pain quotidien et derrière leurs rêves s’ils avaient un tout petit peu plus de patience et faisaient plus d’efforts. Sur leur visage se dessine à peine un sourire, accompagné d’une douce tension et d’une inquiétude totale car ils ne savent pas ce qui les attend dans un futur proche et dans un pays où la société se défait. Mais ce qu’il faut retenir de tout cela c’est que la crise sanitaire du coronavirus a transformé nos vies et, avec elles, de nombreuses habitudes, dont celles de consommation.

Revoir certaines dépenses

Amira, une maman de deux enfants âgés respectivement de 8 et 5 ans, indique que, depuis son adolescence, elle était amoureuse de la mode, et plus particulièrement du prêt-à-porter. Mais par faute de moyens financiers, elle décide, aujourd’hui, de revoir ses priorités et de rogner sur certaines dépenses pour faire face à cette crise sanitaire, et ce, afin de répondre aux besoins les plus urgents de ses enfants.

« En tant que parents, nous sommes tous conscients que, dans un contexte exceptionnel comme celui que nous vivons actuellement, certains besoins sont plus importants et urgents que d’autres. Assurer une éducation de qualité pour nos enfants, réserver le montant nécessaire pour couvrir les dépenses des cours particuliers tout au long de cette année scolaire (malgré le flou qui règne encore à ce niveau-là), assurer nos besoins en alimentation, en soins, en communication…est plus prioritaire que les achats sur la garde-robe », précise la jeune maman.

Elle ajoute que dans ce contexte particulier, les parents sont en train de revoir leurs priorités, ce qu’elle peut considérer comme un bon indicateur, mais c’est encore insuffisant face à un pays au bord de la faillite économique. « Cette crise sanitaire ne fait qu’aggraver nos conditions de vie et de travail et nul ne sait quel sera son terme. Aujourd’hui, à vrai dire, je redoute les dépenses de l’éducation et de la santé de mes enfants, étant donné que ces dépenses peuvent vite grimper. Pour l’éducation, à titre d’exemple, avec le nouveau système d’enseignement par groupes et un jour sur deux, les cours particuliers deviennent, pour nous, une solution pour rattraper le retard. Donc, je n’hésite pas à mettre la main à la poche pour garantir à mes enfants l’aide nécessaire. Mais à ce niveau-là, il faut tirer la sonnette d’alarme car les cours particuliers deviennent monnaie courante, du moins pour ceux qui n’en ont pas les moyens. Je ne sais pas combien de temps peut-on résister encore face à la crise et à ses multiples effets indésirables ? », ajoute-t-elle.

Auparavant, les Tunisiens n’hésitaient pas à vivre au-dessus de leurs moyens…

« Si vous me posiez la question un an auparavant, je vous répondrais que le Tunisien est devenu un gros consommateur et dépense beaucoup plus qu’il ne gagne et s’endette par inconscience. En cause ? Le changement du comportement du consommateur tunisien qui vit, depuis des années, au-dessus de ses moyens. Cela est  dû à plusieurs facteurs, essentiellement les apparences, le shopping excessif et le ‘’vice’’ social. Donc, auparavant, le Tunisien n’hésitait pas à vivre au-dessus de ses moyens et à chacun de changer sa façon de consommer. Aujourd’hui, cette frénésie d’achat a connu une baisse considérable due à de nombreux facteurs, dont notamment le contexte économique et social difficile et délicat par lequel on passe actuellement, suivi par cette crise sanitaire sans précédent », précise Béchir, propriétaire d’une start-up dans le domaine de l’agriculture intelligente et père de deux filles de 8 et 5 ans.

Ce quadragénaire ajoute que même si cette règle ne concerne pas tout le monde, elle ne fait pas plaisir à personne et ne constitue qu’une obligation de moyens, rien n’empêche de voir les choses autrement : le Tunisien d’aujourd’hui, avec ses points forts et ses faiblesses, n’est pas celui d’hier ni de demain.

« Comme tous les parents issus de la classe moyenne, je suis en train de me serrer la ceinture et de faire des arbitrages pour essayer de préparer un avenir plus serein pour mes filles, en évitant les dépenses supplémentaires lourdes (réduire les vacances et les voyages, sélection de lieux de loisirs selon les prix les plus avantageux, diminuer la fréquentation des restaurants et bars…).

Pour moi, à tout prix, il faut éviter de se trouver dans un cercle vicieux quasi infini, alimenté par les dépenses quotidiennes, les échéances de remboursement des crédits, les impôts, les factures…Je sais que le chemin n’est pas si évident, mais du moins, on a essayé de le faire pour l’avenir de nos enfants…Je pense que, dans une telle situation, le sacrifice et l’anticipation restent le meilleur moyen pour dépasser l’une des périodes les plus critiques dans notre histoire.

Mais malheureusement, parfois nous nous retrouvons dans une situation d’impuissance totale face aux crises engendrées par la volonté de nos enfants d’avoir un tel ou tel objet aussi lourd dans leur poche. Et, en tant que parents, on ne peut qu’accepter de faire une exception et de vivre avec de toute manière, malgré qu’un tel pas puisse nous coûter cher…», explique-t-il.

L’épargne, un luxe oublié

Pour Ilhem et Salah, un couple marié depuis 10 ans et parents d’un garçon de 8 ans, parmi les signes palpables qui montrent qu’on vit au-dessus de nos moyens, il y a le zéro compte d’épargne, l’incapacité de payer nos factures à temps, aucune économie…  «Cette pratique nous empêche d’avoir une indépendance financière et de préparer les terrains pour les futures générations. Cela fait plus de 10 mois que je n’arrive pas à effectuer des versements dans le compte ‘’épargne’’ pour mon enfant, faute de moyens financiers suffisants », souligne la mère.

« Un autre constat alarmant, mais aujourd’hui plus que réel : les crédits à la consommation et le rouge sont devenus les recours automatiques des familles tunisiennes, qui ne savent plus où donner de la tête ni comment gérer leur budget, face à un Etat tout aussi impuissant et écrasé sous le poids de ses propres dettes…Il est vrai que cette alternative est le chemin le plus court et le plus facile pour avoir plus de confort, mais ce cadeau empoisonné cache derrière lui de nombreux pièges dont il faut se méfier », explique, pour sa part, le jeune père.

Pour ce couple, cette crise sanitaire ne fait qu’aggraver la situation et il faut craindre, dans un futur proche, une situation plus inquiétante que les chiffres fournis par l’Etat, avec notamment la détérioration du pouvoir d’achat et l’augmentation du taux d’inflation, ce qui explique plus la vie au jour le jour que la projection vers l’avenir.

« Même si on constate, aujourd’hui, un changement radical du mode de consommation, les parents doivent porter une double casquette pour sensibiliser leurs enfants, les aider à faire des arbitrages nécessaires, les préparer à un futur flou…et faire restaurer la confiance perdue entre les deux générations. Quand un jeune ne voit pas la lumière au bout du tunnel, c’est difficile. Désormais, la survie par tous les moyens est un combat au quotidien », précise Salah.

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