La révolution n’a pas changé la donne : les inégalités urbaines dont sont victimes les jeunes continuent toujours à conditionner leur marginalisation sur la scène politique et à faire du terrorisme l’expression de la civilisation opposée, celle d’un peuple non éclairé…

Qu’est-ce qu’être jeune, aujourd’hui, dans le contexte de la Tunisie post-révolution? Urbains et ruraux vivent-ils les mêmes expériences ? Cette population est-t-elle à l’écart de la politique, de la religion et de l’économie, marginalisée de par son statut et son éducation ? Ce sont autant de questions que l’étude « Des jeunes dans les marges », qui constitue le fruit d’une enquête réalisée dans le cadre du programme d’International Alert sur les diverses formes de vulnérabilité qui frappent encore les jeunes (entre 18 et 34 ans) de Tataouine-Nord, Kasserine-Nord et de la cité de Douar Hicher, perçues comme un haut lieu de la contestation sociale, mais aussi comme des régions associées au ‘’salafisme’’.

Des jeunes écartés…

L’un des auteurs de l’étude, le chercheur et universitaire Mohamed Ali Ben Zina, précise que le choix du titre désigne à la fois un aspect géographique (des villes et des localités qui sont marginalisées et pauvres, dont certaines sont situées sur les frontières et qui sont menacées par le terrorisme et l’extrémisme violent), mais aussi social avec les considérations économiques et institutionnelles implicites qui y sont liées.

« Les jeunes de ces régions vivent dans des situations loin d’être idéales et aisées. Frappés par plusieurs formes de vulnérabilité, de discrimination et de régression, leur implication dans les sphères politique et religieuse est peu visible, bien que leurs régions aient été le théâtre de plusieurs changements aussi rapides que contrastés pendant les années qui ont suivi la révolution. Ces mêmes jeunes ont joué un rôle précurseur dans le soulèvement populaire du pays, au cœur duquel ils se sont imposés comme un acteur social central. Mais le fait d’être écartés, aujourd’hui, de la sphère politique, économique ou religieuse suscite des inquiétudes sérieuses sur les risques de la politique et de la religion dans ces régions. Donc, l’objectif de cette étude est d’identifier quels types de problèmes ces changements peuvent engendrer et de savoir si ces jeunes ont perdu contact avec la religion et la politique. L’étude reflète, entre autres, les convictions des jeunes quant à la place de la politique et de la religion », explique Ben Zina.

Des chiffres qui disent beaucoup, mais pas tout

Les chiffres publiés font ressortir qu’un jeune sur cinq a été arrêté ou incarcéré, ce qui explique la dégradation du climat social actuel qui reste toujours tendu, l’encombrement des prisons tunisiennes qui dépassent de loin leur capacité d’accueil et donc l’évolution, pendant ces dernières années, du taux des crimes commis avec violence.

Un autre chiffre qui fait froid dans le dos : l’exposition aux risques de terrorisme chez les jeunes dans ces régions varie entre 5 et 18%. Le taux le plus élevé est celui de Kasserine Nord (18,4%), suivi de Douar Hicher (10,9%). Quant aux violences, un jeune sur quatre dit avoir été victime d’une violence physique.

Les affaires religieuses suscitent, également, un vif intérêt parmi les jeunes interrogés dans les trois régions : pas moins de 24% des jeunes comptent sur les fatwas pour déterminer le comportement. Toutefois, la plupart des jeunes sondés considèrent que les fatwas émises par le mufti de la République ne sont pas importantes. Ils interprètent à leur manière mais font souvent appel à l’imam du quartier pour demander des consultations, ce qui confirme que la confiance des jeunes dans «l’Islam officiel» a été ébranlée (72% à Douar Hicher contre 84,8% à Tataouine-Nord).

Le djihad est-il une obligation religieuse ? À cette question, les réponses ne manquent pas, et chacun sur ce sujet a son opinion. 63,6% des jeunes de Tataouine-Nord disent non, contre 56% pour les jeunes de Douar Hicher et Kasserine-Nord. Toutefois, plus de 43% des jeunes dans ces deux régions le considèrent comme une obligation religieuse, ce qui signifie que le djihad est une idée dominante dans le Sud du pays. Pour le port du voile, 55,5% des jeunes à Douar Hicher l’exigent contre 52,6% à Kasserine-Nord et 43,6% à Tataouine-Nord.

D’autres attentes…

Les données de l’étude montrent la fragilité persistante du  train de vie des jeunes dans ces régions. La grande majorité de ceux qui ont quitté les murs des établissements scolaires se sentent écartés. Ces jeunes ont été coupés de l’école, avec ce que cela signifie symboliquement pour eux en termes de sentiment d’échec qui caractérise la première étape dans le chemin de leur intégration sociale.

Par ailleurs, avec les difficultés économiques et sociales qui persistent et un taux de chômage qui ne cesse d’augmenter d’une année à une autre, les jeunes de ces régions restent en dehors de la sphère économique, ce qui pose des questions sérieuses sur l’utilité et l’efficacité des politiques publiques dans ce domaine après près de dix ans de révolution, étant donné que les faibles opportunités d’emploi dans le secteur public poussent la majorité d’entre eux à travailler dans des secteurs marginaux qui n’ont souvent même pas de couverture sociale.

Les résultats de l’étude confirment déjà le niveau élevé de violence dans ces régions ainsi qu’un pourcentage important des jeunes qui ont été soumis à des arrestations et des incarcérations, ce qui soulève des questions sur le rôle de la gouvernance sécuritaire dans les zones urbaines et semi-urbaines, qui sont marquées, malheureusement, par l’absence de l’État social. À la lumière de cette situation, la migration à l’étranger (notamment clandestine) reste la seule alternative pour les jeunes de ces régions.

Sur le plan politique, les chiffres confirment que les jeunes accordent plus d’attention aux affaires publiques et à la vie politique, à travers le fort taux de participation aux élections de 2019, la mobilité sociale, leur grande implication dans les manifestations appelant à l’amélioration de leur situation sociale…

Ce qui fait que les inégalités urbaines, dont sont victimes les jeunes de ces régions, continuent à conditionner leur marginalisation sur la scène politique légitime.

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