Par Rejeb HAJI

«Le budget perd de plus en plus son caractère d’acte de pure gestion pour devenir avant tout un acte de politique générale, celui dans lequel se reflètent immanquablement les tendances profondes du gouvernement» Habib Bourguiba, le 1er novembre 1932, articles de presse.

Le nouveau commandant, avec son nouvel équipage que nous avons applaudi, nous a  profondément déçus, depuis sa prise de fonction. Notre bateau Tunisie chavire et s’éloigne dangereusement des rivages. La houle trop forte et les tornades chaotiques et répétitives lui assombrissent l’horizon. Ils l’empêchent d’embarquer à bon port. Le mystère tunisien de gouverner en s’appuyant sur des partis politiques d’idéologies différentes, voire  contradictoires, a été un échec patent.  Pour être crédible, il faut le reconnaître et l’assumer avec courage et dignité. Les chiffres sont là pour en témoigner, s’il le faut.  De toute évidence, pour la majorité des Tunisiens, le pays  est aux abois, au bord de la faillite et même à l’agonie. En effet, les années de récession se succèdent, un chômage massif, une inflation forte, un dinar en dérision, des finances et des  entreprises publiques en déficit, un Etat hyper-endetté, dépensier de surcroît, un monde des affaires en déperdition, un pouvoir d’achat érodé, une classe moyenne en voie de disparition, une banqueroute d’Etat à notre porte, une perte de souveraineté au profit des institutions financières qui cogitent des plans d’ajustement structurels  et dont les états-majors en sont les vecteurs…

Réforme fiscale et de sécurité sociale    

Ces derniers veulent nous dicter un nouveau modèle, avec comme ligne directrice la suppression des restrictions à l’initiative privée aussi bien nationale qu’étrangère. La révision du code des investissements déjà réalisée. La réforme fiscale et celle de la sécurité sociale devenant  une obligation. La compression des effectifs de  l’Administration et la suppression des subventions des prix demeurent des recommandations répétées. Soit un arsenal de mesures recommandées à mettre en œuvre au plus vite. Leur exécution à la lettre est suivie de près par des équipes d’experts. Ces derniers viennent épauler ceux  qui sont déjà en place, dans des bureaux qui leur sont réservés  dans nos prestigieuses institutions de souveraineté. Leur rapport, faut-il le mentionner,  conditionne l’octroi des prêts actuels et futurs.

Et encore… un pouvoir législatif avec un Président aux anges d’avoir atteint ses objectifs. Il laisse s’instaurer un bavardage incessant, ne trouvant pas la voie du salut.Ces députés cherchent la meilleure combine politique pour continuer à être présent. Ils bénéficient ainsi des avantages, des indemnités, de surcroît, de l’autorité et de l’immunité. Certains parmi eux ne jurent que par le peuple, alors que leurs partis défaillants ont été balayés. Leurs déclarations de revenus, les sources de financement de leurs organisations et même les comptes de leur dernière  campagne électorale sont encore aux abonnés absents.

Combler les lacunes     

Qu’on arrête de crier sur tous les toits que nous avons une constitution parfaite, au-dessus de tout soupçon ? Qu’on ait le courage de clamer  sa révision afin de combler ses lacunes et l’adapter à son temps ? Qu’en est-il de la loi électorale et de ses déboires qu’il faut amender en priorité ?  Le dernier  rapport de la Cour des comptes est édifiant  au sujet des financements des campagnes électorales et de leur déroulement. Il doit être le repère  de ces élections transparentes, nous dit-on! L’arrêt de légiférer est une nécessité.  Même les lois votées à la hâte  sont en souffrance, encore dans les tiroirs, faute de parution de décrets d’application. Faut-il  juste, en finir avec la mise en orbite des  institutions prévues dans la constitution! Notre arsenal de lois est amplement  suffisant et couvre tous les domaines. Il suffit de l’actualiser ! Et pourtant dans un pays en souffrance,une poignée de responsables s’offrent des salaires mirobolants. Vu la situation économique du pays, on ne peut les considérer que comme indécents. Les  détenteurs de fortune devraient donner l’exemple de leur solidarité. Nul besoin de déballage, les dirigeants de la Banque centrale doivent en  assumer le contrôle. Comment notre pays est-il arrivé à avoir un bilan aussi négatif, donc  aussi lourd de conséquences ?  Aux erreurs et aux excès de plusieurs équipes inexpérimentées du pouvoir, se sont ajoutés des binationaux, en services commandés. Tous se glorifient encore de leurs exploits d’avoir mis le pays à genoux. Ils sont incapables de citer une réalisation au cours de la gouvernance des dix dernières années ! 

Financement occulte

Pourtant, des «médias de la honte» les glorifient et célèbrent encore leur avènement. Ils en sont leur relais et leur suppôt. L’imaginaire est devenu leur champ d’action et le financement occulte leur véritable soutien. Mettre fin au chaos économique et aux alliances occultes, tel pourrait être le mot d’ordre du pouvoir dans son ensemble. Ce mot d’ordre qui fut le justificatif de tous les errements du passé, va-t-il être  encore celui du futur? Avec les signaux envoyés   jusqu’alors, l’espoir que les capitaux vont affluer s’amenuise de jour en jour. Faut-il encore croire à cette diplomatie parallèle et à ses effets plutôt négatifs. Aucun signe de début de redressement ne voit le jour. Le budget 2021 est un budget de riches, préparé dans les secrets des cabinets ministériels. Il accable la classe moyenne qui tend à disparaître et protège les hauts revenus. La composition de ce énième gouvernement, avec une nouvelle coalition inédite, n’est pas à la hauteur de sa tâche et ne constitue aucun garant suffisant de relance économique. Il est à ce jour sans bilan de lutte contre le Covid-19. Il a plutôt  fait semer un peu plus le  doute et assombri encore plus l’horizon. Le ministre de la Santé s’en est chargé pour le faire. On ne sait plus à qui on a affaire et qui dirige le combat contre le virus. La nécessité d’une commission d’enquête sur la gestion de cette épidémie doit être à l’ordre du jour.     

Une nouvelle composition du conseil scientifique indépendant du pouvoir et composée de nos meilleurs spécialistes s’impose !  Une gestion nationale et non régionale devrait être sous la responsabilité de l’un de nos meilleurs spécialistes. Le chaos régne sans ligne directrice et sans commandement adéquats. A la lumière de la gouvernance du pays, où la place est occupée par des amateurs à la tête des différents  ministères, sans perspectives, ni horizons d’avenir.  Des novices pour couvrir si besoin est des scandales à répétition au niveau des gouvernances… Tout cela au nom  de « la cohérence»  et de  «la jeunesse au  gouvernement » omettant que les 60 ans et plus représentent 11,38% de la population tunisienne (recensement général de la population et de l’habitat 2014)! Ce sont là de nouveaux mystères qui s’ajoutent aux existants, l’apparition du virus les a mis à nu!

Projets rentables

A titre indicatif, que faire et comment répondre au remboursement de la dette qui atteindra son paroxysme dans les années à venir? A notre avis des voies sont encore envisageables et il faut les répertorier. Il faut décaisser en urgence le montant de 945 millions de dollars provenant des fonds alloués par la Banque mondiale pour les investir dans des projets rentables, dans les gouvernorats défavorisés. Une action salutaire serait d’auditer  la dette, chose que nous avons suggérée, parce que la suffisance des gouvernants était la règle et le service à rendre à leur parti  la priorité. Puis, un contact personnalisé des différents prêteurs pour les mobiliser autour de notre révolution, en leur rappelant leurs engagements solennels. Enfin le recours à l’Europe dont dépend notre avenir. Un appel aux amis européens de la Tunisie pour que leur continent intensifie son soutien, en reconvertissant ses dettes en investissements et en facilitant la récupération des  capitaux placés sur leur territoire. Nous appelons aujourd’hui à oublier les rancœurs du passé et nous affirmons que  la période est trop courte pour  juger une révolution populaire. Mais honnêtement qu’attendre d’un échiquier politique qui va nous promettre encore monts et merveilles ?  Qu’ils commencent par mettre en musique «le discours de vérité » dans leur curriculum vitae et dans la déclaration de leur patrimoine? Qu’ils les rendent publics à l’exemple du gouvernement français et ce serait  à leur honneur? Qu’ils donnent l’exemple dans la conduite des affaires de l’Etat et laissent respirer l’Administration à son propre rythme ?

Nouveaux venus au gouvernement

Cette Administration qu’on essaie  d’égratigner à tour de bras et qui dans sa grande majorité mérite estime et considération. Qu’on reconnaisse que notre pays, édifié au cours des siècles, a connu des décadences et qu’il les a toujours surmontées. Ces nouveaux venus à la gouvernance sont là pour remettre le pays sur les rails c’est-à-dire innover,  convaincre et assumer les échecs avec dignité!  Notre pays est magnifique, il mène un combat d’un nouveau genre dans lequel la politique devient un métier. Ce métier de sacrifice effroyable où l’on se dépense sans compter !

Alors que les Tunisiens rejettent en bloc, aujourd’hui, la classe politique parce qu’ils estiment qu’elle a failli dans ses missions et oublié ses principes, ses idéaux et ses responsabilités, voire perdu son honneur. Ils ont besoin plus que jamais de se serrer les coudes et de se retrouver unis face aux défis qui les guettent pour inscrire leur révolution avec ses réussites, ses failles, ses faiblesses et ses déceptions dans la durée, le  budget  2021 est, malheureusement, loin de répondre à ces exigences !

 *Dr d’Etat en économie, Dr en statistique, diplômé de l’Institut d’administration des entreprises de Paris, diplômé de l’Institut de défense nationale (4e promotion), chef de cabinet de Mohamed Sayah, chargé de mission  auprès de Mohamed Ennaceur, ex-président de l’ARP, premier maire de Melloulèche, formation à Harvard University

N.B : Les articles écrits dans cette rubrique n’engagent que leur auteur et ne reflètent ni le point de vue ni la position du journal la Presse

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