Quand il remonte le fil du temps et égrène ses souvenirs de robuste défenseur axial de la scintillante Etoile des années 1970, Habib Bicha a la gorge serrée et des larmes dans la voix tellement l’émotion l’étrangle. «Chaque fois que je revois les enfants de mon quartier, Adhouma et Habacha, je constate que notre amitié est toujours aussi profonde et désintéressée, se réjouit-il. Là, je me dis que c’est le plus grand gain. Quand nous nous déplaçons à Ksar Helal, Gabès ou Kerkennah…, vous ne pouvez pas imaginer à quel point les gens nous entourent de leur amour, appréciant chez notre génération son dévouement, sa discipline et sa générosité à une époque où nous étions de vrais amateurs, et pratiquions le sport pour le sport».

Habib Bicha, dites-nous d’abord, quels souvenirs gardez-vous de votre finale de coupe de Tunisie 1974 où vous n’étiez pas, au départ, favoris ?

Cette année-là, le Club Africain avait déjà été sacré champion de Tunisie. Naturellement, nous ne partions pas favoris. Mais l’Etoile Sportive du Sahel, coachée par Abdelmajid Chetali avait fière allure avec les Amri Malki, Mohsen Habacha, Othmane Jenayah, Slah Karoui, Abdessalam Adhouma, Samir Bakaou… Nous avons honoré notre sacre au championnat national 1972 aux dépens d’un ensemble qui passait en ce temps-là pour être le spécialiste numéro un de la coupe. Cela donne immanquablement une saveur particulière à ce triomphe.

Et la coupe 1975 ?

Blessé, je n’a pas disputé cette finale-là. Lors de la première édition, nous avons été accrochés par El Makarem de Mahdia (0-0). Le Premier ministre de l’époque, Hedi Nouira, était présent. Lors de la deuxième édition, le président Habib Bourguiba était cette fois au stade. Lors de la remise du trophée, après lui avoir serré la main, j’ai reculé pour rentrer dans le rang. Toutefois, Bourguiba me tira de la main et me chuchota: «Voyez-vous, je vous ai porté chance mieux que Hedi Nouira !». Je l’en ai remercié tout en étouffant de rire….

Quel est le secret de ce double triomphe ?

Notre entraîneur Abdelmajid Chetali a sa propre manière de préparer ses joueurs, surtout volet psychologique. Il vint me dire en aparté: «Habib, il faut que tu puisses compter davantage sur toi-même. Ton copain de l’axe défensif, Mohsen Habacha, commence à vieillir, ses réflexes ne sont plus aussi vifs qu’auparavant.» Puis il va dire le contraire à Habacha, toujours en aparté: «Eh Mohsen, ton copain Habib Bicha, il ne faut plus compter beaucoup sur lui…». Par hasard, nous avons fini par découvrir qu’il nous jouait le tour de l’automotivation. Pour vous donner un moral de fer, il ne vous dit pas après un match où vous avez excellé: «Bravo, vous avez été très bon aujourd’hui». Non, il tourne la remarque d’une autre façon en vous lançant : «Dites donc, les gars, Temime, est-ce qu’il était sur le terrain aujourd’hui ?». Il veut dire par là que celui qui était en charge de marquer Temime a été très bon, impeccable. Cela vous donne un mental de fer.

Vous avez appartenu à la génération qui vécut la bien triste légende des «Trente-trois étoiles perdues». Parlez-nous de ce moment bien pénible pour vos supporters…

Un bien triste souvenir, au vrai. Cela remonte à l’année 1967 lorsque trois équipes de l’ESS ont perdu la même année leurs finales de coupe de Tunisie: l’équipe Espoirs (1-0) contre le CSHL, Séniors (2-0 après prolongations) contre le CA, et Juniors (6-2) face au CSS des Agrebi, Abdelmoula…. J’ai joué cette dernière finale. Mohamed Laâjili était capitaine, et moi vice-capitaine. Pourtant, nous avons commencé par mener (2-0). L’entraîneur russe Aleksei Aleksandrovich Paramonov a pris une étrange décision, un choix aberrant qui a précipité ce naufrage. Il a décidé, avant toutes ces finales, de renforcer chacune de nos trois équipes finalistes par deux ou trois joueurs issus de la catégorie d’âge inférieure. Ainsi, l’équipe juniors a été privée des services de ses deux meilleurs éléments, un avant-centre et un demi, Othmane Jenayah et Laâroussi Chouchane. A leur place, il a complété notre effectif par deux éléments qui n’avaient pas joué de toute la saison.

Comment êtes-vous venu au football ?

C’est le quartier qui m’a donné goût au football. Le mien se situe au bord de la Corniche qui a sorti les Mohsen Habacha, Raouf Ben Amor, Mouldi Gnaba, Abdessalam Adhouma… L’homme à tout faire de l’ESS, Hamda Denguezli, m’a découvert et piloté vers l’Etoile. Il était tout à la fois dirigeant, entraîneur, recruteur des jeunes talents et même garde-matériel, et faisait tout cela bénévolement. A bicyclette, il parcourait les quartiers à la recherche de talents. Il donnait la priorité aux études des jeunes licenciés. Il est vrai que les dirigeants étaient d’une toute autre carrure. Notre président feu Hamed Karoui, une grande figure sportive, était l’exemple même de la discipline. Des gens comme Karoui, Denguezli, Abdelhamid Limam, Mahmoud Sghaier, Hédi Mlika, Anane Babou, Mahmoud Driss…, nous leur devons tout.

Vos parents vous ont-ils encouragé à embrasser une carrière sportive ?

Mon père Houcine, chauffeur de taxi, ne s’intéressait presque jamais au football; ma mère Aicha, non plus. Par contre, mes deux frères Bouraoui et Mounir ont joué à l’ESS dans toutes les catégories des jeunes.

Qu’a représenté l’Etoile pour vous ?

Un grand refuge contre la délinquance. Sans elle, je n’aurais pas été à ce point aimé par les gens. Non, je ne regrette pas mon choix d’avoir renoncé à la Sncft et à jouer au CSC.

Cela aurait été un contre-sens. J’ai obtenu le bac en 1966, mais j’ai dû arrêter mes études pour des raisons matérielles. Dieu merci, j’ai trouvé par la suite ma voie. Je suis retraité depuis 2008. Mon temps libre, je le passe aujourd’hui dans la lecture des grandes revues économiques et financières: Capital, SIC, Le Francilien… Je veux être à la page.

Je n’aime pas aller dans les cafés car on y perd son temps. A la TV, je ne regarde que les programmes «à valeur ajoutée», ceux qui m’enrichissent. Presque jamais les chaînes tunisiennes. 

Qu’avez-vous fait dans la vie ?

J’ai été directeur financier dans une société privée, puis dans une entreprise touristique. 

Quels furent vos entraîneurs ?

Le meilleur a été le Yougoslave Bozidar Drenovak qui exerça à deux reprises avec nous: en 1960-1965 et 1969-70,et avec lequel l’Etoile a réalisé en 1962-63 un record difficile à battre: le doublé, tout en terminant la saison invaincue. Il a procédé à un rajeunissement, lançant dans le grand bain Adhouma, Jenayah, Malki, Anouar Cherif et moi-même. J’ai évolué durant leurs deux dernières saisons avec les Chetali, Mohamed Zouaoui, Hédi Sahli et Raouf Ben Amor. J’ai eu également comme entraîneurs le Russe Alexaï Paramanov, Abdelmajid Chetali, Raouf Ben Amor, les Hongrois Turay et Bella Herzag, Béchir Jerbi, Habib Mougou… 

Vous avez effectué un crochet par le Club Sportif des Cheminots sans pour autant avoir joué pour ce club….

En 1967, j’ai été nommé cadre financier à la Sncft dans l’administration qui se trouve avenue Farhat Hached, à Tunis. Ahmed Bellil était le PDG de la Sncft et en même temps président du CSC. Il m’a proposé de porter les couleurs de son club alors que je n’étais pas encore seniors. Mais au bout de deux mois, j’étais revenu à Sousse, renouant logiquement avec l’ESS, le seul club pour lequel j’ai joué. Personnellement, j’ai toujours privilégié la carrière professionnelle à partir du constat que celle sportive est tout à fait fragile et éphémère.

Avez-vous toujours joué stopper ?

Oui, presque toujours. Parfois, je joue à gauche ou j’avance un peu pour devenir pivot, comme Gnaba. Tout jeune, j’étais petit de taille. Hassouna Denguezli, voyant que je jouais trop, y compris au quartier, m’a conseillé de prendre de longues vacances. «Votre corps a besoin de repos pour achever sa croissance», m’avait-il glissé. J’ai passé tout un été et un début de saison au repos. Le résultat ne s’était pas fait attendre, j’ai vite grandi. Cela devenait tellement flagrant que notre entraîneur hongrois Turay allait nous écarter, Mohsen Habacha, Béchir Jabbès et moi-même de l’axe défensif parce qu’il nous trouvait trop grands de taille !

Quelles sont les qualités d’un bon stopper ?

Le flair, l’anticipation et la couverture puisqu’il permute très souvent avec le libéro. Je citerais également la détente. Quand vous devez disputer une balle aérienne avec Mohamed Ali Akid ou Moncef Khouini, il faut vraiment être costaud et connaître les ficelles pour dominer de tels spécimens dans les airs. Delhoum, Tlemçani, Braiek, Mougou et consorts étaient capables de planter 20 ou 30 buts par saison. Pas comme aujourd’hui où l’on termine meilleur buteur de la saison avec 8 ou 9 buts !

Quels sont les attaquants qui vous ont posé le plus de problèmes?

Je me rappelle surtout d’un petit lutin, court sur ses pattes, nommé Joulak, du Club Athlétique Bizertin. Grands de taille, ce qui constitue plutôt un handicap au marquage, il nous échappait comme un petit lapin à Habacha et à moi. Nous ne devions pas non plus céder un seul mètre à Akid, Temime ou Khouini, sinon, on ne les revoyait plus…

Quel est votre meilleur souvenir sportif ?

Quand je retrouve les enfants de mon quartier, Adhouma et Habacha, et que je vois que notre amitié est toujours aussi profonde et désintéressée qu’auparavant, je me dis que c’est le plus grand gain. Je m’étonne d’ailleurs que notre club ignore complètement ses anciens joueurs à l’occasion par exemple de l’assemblée générale. Les anciens n’ont-ils pas un point de vue? Ne savent-ils pas évaluer, eux aussi ? Il manque à l’Etoile cette continuité de générations, l’une prenant le flambeau de sa devancière. 

Quand nous nous déplaçons à Ksar Helal, Gabès ou Kerkennah…, vous ne pouvez pas imaginer à quel point les gens nous entourent de leur amour, appréciant chez notre génération son dévouement, sa discipline et sa générosité à une époque où nous étions de vrais amateurs, et pratiquions le sport pour le sport.

De quel ordre étaient les primes que vous perceviez ?

Deux dinars et demi pour un nul, cinq pour une victoire. La plus grande prime, nous l’avons touchée après avoir été champions de Tunisie 1972. Alors que nous nous trouvions dans un hôtel à Nabeul, la veille de notre rencontre face au ST, qui n’avait plus aucun intérêt puisque nous étions déjà sacrés, Raouf Ben Amor était venu nous annoncer que beaucoup de grands supporters ont participé à collecter notre prime qui était de 500 dinars. C’était quelque chose d’inimaginable en ce temps-là. Toutefois, le plus important, ce n’était pas tant l’argent, mais plutôt la sympathie et l’amour des gens.

Et votre plus mauvais souvenir ?

La fracture au bras contractée en août 1975, trois jours après la naissance de ma fille. Une blessure qui signa pratiquement la fin de ma carrière. A cause de cela, j’ai passé une dizaine de jours à l’hôpital.

Les joueurs sont-ils surpayés aujourd’hui ?

Il faut établir de nouveaux barèmes de salaires et de primes en fonction du rendement. Il faut ensuite rompre avec les recrutements intempestifs et à tout bout de champ, notamment des joueurs étrangers qui n’hésitent pas à reconnaître que notre championnat leur sert de simple tremplin.

Quel est le meilleur match de votre carrière ?

La finale de la coupe de Tunisie 1974 contre le CA.

Nourrissez-vous des regrets pour une carrière internationale plutôt discrète ?

Non, pas vraiment. J’ai été convoqué par les sélectionneurs Rado et Ameur Hizem sans disputer de rencontre avec la sélection A.

Par contre, j’ai appartenu à l’équipe Espoirs, et à la sélection Centre-Sud qui comprenait les Hlila, Tabka, Boussarsar, Chakroun, Adhouma, Jenayah… Nous avons joué contre Eintracht Brunshweig et contre un club anglais. Les critères de choix des joueurs étaient plus difficiles en ce temps-là car notre football grouillait de grands joueurs.

En tout cas, les coupes maghrébines m’ont permis de me rattraper de ce côté-là en jouant contre des monstres sacrés, les Algériens Mustapha Dahleb et Hacène Lalmas, par exemple.

A votre avis, quels sont les meilleurs joueurs de l’histoire du football national ?

Diwa, Braiek et Mohieddine (ST), Attouga et Chaibi (CA), Miohieddine Habacha, le frère de Mohsen qui, tout jeune, était capable de dribbler dix joueurs et de mettre la balle dans les filets, Agrebi, Sassi, Akid et Delhoum (CSS), Temime et Ben Mrad (EST), Youssef et Larbi Zouaoui (CAB), Tabka, Nouri Hlila (USM)…

Parlez-nous de votre famille…

J’ai épousé en 1974 Hedhilia. Nous avons deux enfants : Olfa, 43 ans, avocate, et Karim, 39 ans, expert comptable mémorialiste.

Enfin, comment trouvez-vous la situation générale de notre pays ?

On n’a pas le choix. De toute façon, il faut l’être. Il nous manque les hommes politiques vigilants que nous attendions.

Dans tous les domaines, il y a un laisser-aller et un laxisme révoltants, souvent sous le fallacieux prétexte du respect des droits de l’homme. Cela dure depuis une décennie déjà. Les gens attendent impatiemment de voir le bout du tunnel.

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