Décidément, Tunis-Carthage est l’aéroport de toutes les polémiques, étant donné que son extension, une question en débat depuis plusieurs années, continue toujours de diviser la classe politique et sociale entre ceux qui applaudissent cette extension et ceux qui considèrent que la capitale doit récupérer ce site de plus de 700 hectares pour bâtir les bases de la métropole de demain : Tunis Smart City !


Tunis a-t-il besoin d’un nouvel aéroport ?
Le constat n’est pas nouveau mais il commence à inquiéter sérieusement professionnels et politiques : l’aéroport international de Tunis-Carthage fait face, depuis un bon moment, à un taux d’accroissement constant et à une hausse de l’effectif des arrivées des touristes… et donc à une capacité d’accueil qui touche à ses limites. Mais les problèmes ne se limitent pas à cela. L’image de cet acquis historique de la Tunisie a été dégradée et mise à mal ces dernières années à cause d’une infrastructure obsolète, des terminaux engorgés, des perturbations régulières…Et ce n’est qu’à partir de ce moment-là que les décideurs du pays ont commencé à poser des questions sérieuses sur l’avenir de Tunis-Carthage. Et depuis, la polémique fait rage entre l’extension de l’aéroport (tout en gardant son emplacement actuel) et la construction d’un autre au Nord de la capitale.

Sur un autre plan, la crise sanitaire liée au Covid-19, qui a frappé la planète entière depuis le début de l’année 2020, était la goutte qui a fait déborder le vase, étant donné que, selon des études internationales, le trafic mondial a chuté de plus de 70% et il n’y aura pas de reprise (au taux de 2019) avant 2025, ce qui remet en cause les hypothèses avancées pour défendre le projet d’extension.

Par ailleurs, et malgré le fait qu’au 27/07/2017, un Conseil des ministres restreint présidé par le Chef du gouvernement à l’époque a acté le lancement des démarches et des études appropriées pour le transfert de l’aéroport au Nord de la capitale et de trouver une solution provisoire et économique pour améliorer les conditions de travail et d’accueil à l’aéroport de Tunis-Carthage, le sujet de son extension alimente de nouveau les débats, ces derniers moments : à l’heure où les professionnels du secteur étaient dans l’attente du lancement du plus grand projet d’aménagement du territoire et de création d’infrastructures économiques intégrées dans l’histoire du pays « Tunis Aeroport City », le ministère du Transport a annoncé, depuis quelques mois, et contrairement à toute attente le lancement de la première phase de l’extension onéreuse de l’aéroport actuel de Tunis-Carthage, pour un montant de 500 millions de dinars. Un projet qui sera voué à l’échec d’après les mêmes études qui ont amené le Conseil des ministres à acter la décision du transfert !

Levée de boucliers

Outre le fait que l’annonce d’extension est attaquée par les spécialistes pour sa non-pertinence en tant que décision décisive, le sujet a pris un autre tournant après avoir lancé, par l’Office de l’aviation civile et des aéroports (Oaca), l’appel d’offres de l’extension de l’actuel aéroport pour une présélection des candidats à la réalisation de l’extension du terminal 1 de l’aéroport.

L’Ordre des ingénieurs tunisiens (OIT), l’Ordre des architectes de Tunisie (OAT) et la Fédération nationale des entrepreneurs de bâtiment et des travaux publics (Fnebtp) ont exprimé, pour la première fois et à l’unisson, leur rejet de la formule « Clés en main » dans ledit appel d’offres. Dans un communiqué conjoint, ils ont réclamé une modification de la forme et du contenu, considérés comme une porte ouverte à tous types de dépassements et d’abus…

Les deux corporations d’architectes et d’ingénieurs tunisiens s’opposent, également, à la proposition de l’extension de l’aéroport de la capitale. Largement controversé, cet avis, aussi discutable que le projet d’extension en soi, est motivé par un souci de pertes de parts de marchés dans ces affaires dites « Clés en main ». Ces derniers confirment, également, que les explications fournies par le ministère du Transport sont loin d’être convaincantes.

Nouvel aéroport… Il est temps d’atterrir !

De l’avis de Borhène Dhaouadi, architecte – expert en politiques urbaines et président de l’association « Tunisian Smart Cities », avant de prendre des décisions aussi stratégiques qu’impactantes pour la capitale Tunis, le ministère du Transport doit en principe se concerter avec la mairie de Tunis et l’ensemble des parties prenantes pour bâtir une vision inclusive du développement urbain de la future métropole: Tunis Smart City !

Ainsi, le ministère de tutelle est appelé à travailler dans la transparence la plus totale et à réaliser des études comparatives entre les divers scénarios avant de s’engager dans des investissements lourds de ce type, en prenant en considération le manque à gagner et les nuisances pour la capitale Tunis du fait que l’aéroport soit devenu au centre-ville (servitudes aériennes, étalement urbain, sécurité, pollution, transport…).

« Cette mesure d’extension n’est qu’un gaspillage de l’argent public…Il est prévu de dépenser 500 millions de dinars sur l’aéroport actuel, dont les limites sont perceptibles à l’œil nu sans compter les risques d’une intervention en site occupé sur les délais et sur les coûts…Et je parie que ce projet finira par au moins de 40% de surcoûts à travers des avenants…Bien entendu, une amélioration de l’état sécuritaire et celui des commodités pour le bien-être des usagers de ce dernier est à prévoir pour une période de 4 à 6 ans avec des dépenses mesurées à 150 millions de dinars…

En tant qu’architectes, nos questions s’articulent autour d’une problématique liée au développement de la desserte aérienne en Tunisie et surtout celle des régions du Nord, qui regroupent la moitié des habitants, et donc la moitié des richesses et plus de la moitié des sans-emplois… », précise Dhaouadi, dans une déclaration accordée à La Presse.

L’architecte ajoute que le ministère du Transport dispose d’études stratégiques, qui datent d’environ 20 ans, dont les conclusions de l’époque collent parfaitement avec la réalité actuelle (en l’occurrence le Plan directeur des aéroports à l’horizon 2020 -novembre 1997- et l’Etude de l’avenir de la desserte aérienne de la région de Tunis -juillet 1996-). Par ailleurs, et afin de faciliter à nos décideurs la prise d’une décision historique qui va leur permettre d’absorber plus de la moitié des sans-emplois des régions citées plus haut, une réflexion argumentée leur a été remise par des acteurs de la société civile qui travaillent sur cette problématique depuis 2012.

« A ce niveau-là, nous nous adressons à nos décideurs pour qu’ils puissent nous répondre à ces questions : qu’est-ce qu’ils attendent pour annuler le gaspillage des deniers publics, prévu pour l’extension sur l’aéroport actuel de Tunis-Carthage, dévoué à une délocalisation inévitable pour 2026/2028 ? Qu’est-ce qu’ils attendent pour annoncer officiellement et avec beaucoup de courage que le site qui va accueillir le nouvel aéroport se situe entre les gouvernorats de Bizerte, La Mannouba et l’Ariana et que ce dernier aura une capacité initiale de 10 millions de passagers, qui pourrait atteindre les 20 millions à l’horizon 2050 ? Qu’est-ce qu’ils attendent pour annoncer au peuple tunisien que l’aéroport de la capitale Tunis ne peut en aucun cas être celui d’Ennfidha ? », demande-t-il.

Dans le même sillage, il ajoute que pour mener une politique urbaine sensée, en adéquation avec la situation actuelle de notre pays, nous sommes dans l’obligation de créer des emplois là où le chômage atteint ses pics… Ainsi, nous devons créer des équipements et des infrastructures pour servir les villes existantes et améliorer le quotidien de la population et offrir de l’emploi…et non pas réaliser des infrastructures et des équipements pour créer des nouvelles villes qu’il faudrait 50 ans pour peupler…

Quid de Tunis aéroport City ?

Dhaouadi propose de profiter de ce qui se passe actuellement pour lancer le grand programme ‘’Tunis Aeroport City’’, avec une douzaine de composante (terminal Aéroportuaire, Automotive City, Aéroport City, Centre international de tri postal…), en mode PPP (partenariat public-privé), avec toutes les formes possibles. Cette démarche vise à créer un maillon fort dans la connexion Nord-Sud qui relie et rapproche les deux rives méditerranéennes, en créant un hub international de transport aérien et un pôle industriel et compétitif à l’échelle méditerranéenne.

« Tunis doit profiter pleinement de son histoire et de sa position géostratégique en Méditerranée, car ce projet ne s’adresse pas forcément au marché tunisien mais plutôt au monde entier puisqu’il prévoit la mise en place des prémices d’une Giga-Factory tunisienne aux portes de l’Europe et de l’Afrique, située sur les autoroutes de la mer et celles du ciel. Et donc, le nouvel aéroport sera l’occasion de développer toute une ville qui comporte un centre international de transport, d’industrie et de logistique », souligne-t-il.

Charger plus d'articles
Charger plus par Meriem KHDIMALLAH
Charger plus dans à la une

2 Commentaires

  1. walii eddine

    10/01/2021 à 10:25

    Trois remarques à même d’enrichir le débat:
    1. L’extension de Tunis-Carthage sous forme d’un 2ème satellite identique à l’existant est prévue par le plan-masse de l’aéroport et permettrait de porter la capacité de l’aérogare à 7,5 millions de passagers par an sans dépense excessive. Cette solution s’impose actuellement compte tenu des incertitudes sur la reprise du secteur des transports aériens post Covid.
    2. le transfert de l’aéroport sur un nouveau site en vue d’ouvrir l’emprise actuelle à l’extension urbaine n’est pas, de mon point de vue, une bonne solution en raison de son coût prohibitif, d’une part, et du surcroît de trafic automobile que le nouveau centre urbain ne manquera pas d’ajouter à un réseau routier déjà saturé, d’autre part.
    3. A terme, un nouvel aéroport sera nécessaire pour garder à Tunis une vocation de hub régional mais pas sur le site actuellement retenu qui ne ferait que dupliquer les inconvénients de l’actuel aéroport. Le site le plus indiqué me paraît être celui de Borj El Amri à proximité – voire même à la place – de l’actuel aéroport militaire. Ce site proche de l’autoroute A3 permettra de desservir l’ensemble des gouvernorats du Nord Ouest mieux que ne le fait actuellement l’aéroport de Tabarka.

    Répondre

  2. ALAIN CORBIZ

    10/01/2021 à 18:47

    L’extension est une aberration : Un aéroport en pleine ville est dangereux. C’est le cas actuellement
    il n’y a qu’a regarder par le hublot avant l’atterrissage.
    De plus l’excentrer à Borj El Amri cela veut dire que les couloirs aériens vont survoler Tunis et cela est aussi dangereux et c’est une région mal desservie par la route.
    Je suis convaincu que la solution Utique est meilleure :
    a) Proximité de l’autoroute A 4 pour irriguer vers le Sud et l’Ouest ;
    b) C’est une région peu peuplée ;
    c) Cela réduirait les durées de vol donc de kérosène et si des transports en commun performants sont crées entre Utique et Tunis cela diminuera significativement l’impact carbone et fonctionnerais 24/24 ;
    d) L’aéroport peut y être installer aujourd’hui et avec la place qu’il y’a autour nous avons la possibilité de faire une dizaine d’extension si la théorie de Walii eddine sur sa vocation de hub régional se vérifie.
    Mais je n’y crois pas du tout (Alger est en train de construire un méga aéroport et le Maroc va suivre pour les destinations subsahariennes).

    Répondre

Laisser un commentaire