Le 18 janvier, à l’aube, Bourguiba et ses compagnons du Néo-Destour étaient arrêtés. C’était le signal pour le déclenchement de la Révolution.


Le 13 janvier 1952, quelques instants avant qu’il ne prenne la parole, dans un meeting  à Bizerte, Bourguiba reçut une communication téléphonique l’assurant que le courrier régulier d’Air-France venait de quitter l’aéroport d’El-Aouina avec, à son bord, Salah Ben Youssef et Mohamed Badra partis faire parvenir la requête tunisienne à l’ONU. Il l’annonça à son auditoire tout au début du discours.

Mais un autre évènement, qui s’était produit quelques heures auparavant, fut l’arrivée, au port de Tunis, à bord d’un navire de guerre, le croiseur Marceau, de Jean de Hauteclocque, nouveau résident général. Il était précédé en Tunisie de la réputation d’un homme dur et obstiné. Mais l’allure martiale qu’il choisit de se donner et le déploiement de forces qui entoura son arrivée, ne pouvaient être imputés seulement à son tempérament. Ils étaient révélateurs de la politique que le nouveau résident était chargé de suivre en Tunisie. C’était la politique de la force, dite politique de fermeté, par opposition à celle de son prédécesseur, Louis Perillier, dont la volonté de dialogue et la tendance à la conciliation lui avaient valu la colère des Français de Tunisie.

S’attaquer aux symboles du Néo-Destour

Le changement de résident comportait donc un changement de politique. Jean de Hauteclocque tint à le souligner, dès le départ, dans ses rapports avec le Bey. A Hammam-Lif où il se rendit, comme de tradition, juste après son arrivée, pour présenter ses lettres de créance au Souverain, il s’abstint de toute déclaration et prit un air ostensiblement froid et hautain, à la limite de l’insolence et de l’intimidation. Ses rapports avec le Palais en furent marqués pendant tout le temps que dura son proconsulat. Mais le changement de politique ne visait pas tant le Bey, qui ne disposait d’aucun pouvoir réel, que le Néo-Destour, redouté pour son emprise sur les masses et sa capacité, tant de fois prouvée, de « troubler l’ordre public ». C’était à lui qu’il devait s’attaquer, sans tarder.

Le premier coup que le nouveau résident s’avisa de lui porter, fut d’interdire son congrès prévu pour le 18 janvier 1952. Rendue publique, le 16, cette décision portait également interdiction de toute activité du Parti dont, en particulier, les réunions publiques et les manifestations de rue. La veille déjà, la police l’ayant prévenu de la tenue d’une réunion pour la constitution d’une cellule féminine à Béja, il lui donna l’ordre de s’y opposer et d’engager des poursuites contre les responsables de cette réunion. Mais comme la réunion avait déjà eu lieu, la police ne trouva pas mieux pour procéder à ces arrestations que de bloquer les sorties de la ville, vers Tunis pour empêcher le retour de la délégation féminine qui en était venue dans la matinée. Parmi cette délégation, il y en avait au moins deux connues pour leurs liens avec Bourguiba.

Les femmes défient les autorités coloniales

La première, Wassila Ben Ammar, était déjà connue pour lui avoir inspiré depuis 1943, le grand amour de sa vie. La deuxième, sa propre nièce, Chedlia Bouzgarrou, n’était pas à sa première action militante, et c’est d’ailleurs, à son initiative que la délégation choisit de se rendre en cortège, accompagnée d’un grand nombre de militantes et de militants de Béja, au-devant du barrage dressé par la police, plutôt que de chercher à éviter l’affrontement et à regagner la capitale, en passant par Mateur. A la volonté du résident général d’entraver l’activité du Parti, s’opposait le mot d’ordre lancé déjà par Bourguiba aux militants de passer outre et d’en profiter même pour provoquer des incidents.

L’affrontement

Ce fut donc l’affrontement. Wassila Ben Ammar et Chedlia Bouzgarrou furent arrêtées, avec seize autres manifestants, femmes et hommes, pour être traduites, le lendemain, devant le tribunal correctionnel de Bizerte. Dans cette ville qui résonnait encore de la voix du leader et où, trois jours auparavant, il avait exhorté son auditoire à la lutte, et remué dans toute sa profondeur la conscience de tous les patriotes, ce procès ne pouvait  passer inaperçu. La population descendit dans la rue, défiant le service d’ordre, pourtant renforcé à cette occasion. Plusieurs affrontements se produisirent alors devant le tribunal et aux environs de la prison. Bilan officiel : cinquante-quatre blessés. Dans la nuit, à travers toute la région, cent cinquante destouriens furent arrêtés préventivement.

La rébellion s’étend

Loin d’être contenue par ces mesures, la rébellion allait se confirmer et s’étendre. Le lendemain, 17 janvier, la population de Bizerte n’était plus la seule à descendre dans la rue. Celle de Mateur et de Ferryville en firent autant. Au bilan de la journée, il n’y eut pas alors que des blessés graves.

Plusieurs morts étaient dénombrés parmi les manifestants, dont trois à Bizerte et un à Ferryville.  C’est dans cette ville et en s’adressant à ce prolétariat que Bourguiba allait, en fait, donner son dernier coup de semonce au régime du Protectorat. En y arrivant de Bizerte, le 13 janvier à la tombée de la nuit, il y trouva à son attente une foule immense particulièrement enthousiaste et excitée. Le langage qu’il lui tint, n’était pas de nature à la calmer. En des termes à peine voilés, il appela son auditoire à la lutte, au sacrifice et à une agitation qui ne prendrait fin qu’avec la satisfaction des revendications nationales. Celles-ci, expliquait-il, ne seraient jamais réalisées, si le peuple tunisien et, plus particulièrement, les masses laborieuses qui en constituent le fer de lance, n’étaient pas disposés au sacrifice. « Nous vous avons compris, lui dit, le soir, après le dîner, un militant de grande valeur, Taïeb Tekaya, qui était à l’époque ouvrier à l’arsenal de Ferryville et président-fondateur de sa cellule. S’il faut que le sang coule, il en coulera bientôt ».

Le 17 janvier, le sang, dont en particulier celui de Taïeb Tekaya, coula à Ferryville.  Le sang versé à Ferryville, ce jour-là, ne l’avait pas été  vain. Il détermina le résident général à mettre en application, sans tarder, les mesures dont le principe avait été arrêté et soumis, à l’approbation du gouvernement français, deux jours auparavant.

Arrestation de Bourguiba et de ses compagnons

Le 18 janvier 1952, à l’aube, la demeure du chef du Néo-Destour, rue Jamaa el-Haoua, fut assiégée. Des policiers conduits par un commissaire de la DST   y firent irruption. Ils y trouvèrent Bourguiba réveillé. «  Je suis prêt, leur dit-il; je vous attendais. » Dehors, plusieurs voitures militaires, le moteur en marche, étaient prêtes à démarrer, pour conduire le déporté vers une destination qui devait lui rester inconnue jusqu’a l’arrivée. C’était la règle, il ne l’ignorait pas. C’est la troisième fois, depuis 1934, qu’il était arrêté et, à chaque détention, il lui est arrivé souvent de changer de prison.

L’homme était donc habitué à se voir emporter vers une destination inconnue. Mais, l’important pour lui n’était pas de s’assurer de sa propre destination. C’est la destinée de la cause nationale qui l’intéressait, au premier chef.

Ce jour-là, 18 janvier, il en était particulièrement préoccupé. Il savait que l’épreuve de force qu’il venait d’engager serait, pour lui, la dernière, mais il ne pouvait en connaître l’issue. Celle-ci dépendait, en premier lieu, de la volonté de lutte des Tunisiens et de leur capacité à résister à  la répression. De leur volonté de lutte, il ne doutait point, et il savait même de quelle manière ils allaient réagir à la nouvelle de son arrestation. Mais, il restait à savoir comment ils se comporteraient, une fois que la répression les aurait durement frappés. Pour lui, aucun doute n’était permis sur la sévérité de cette répression et le degré de brutalité qu’elle allait atteindre.

Une répression brutale

La répression s’annonçait donc brutale, extrêmement dure, systématique.

Le risque était grand de la voir sinon écraser l’ensemble des militants, du moins entamer la volonté de lutte de certains d’entre eux.

La foi que le leader avait dans le peuple, l’incitait à croire que celui-ci tiendrait bon, tant que ses chefs n’auraient pas faibli. Les défections, si elles devaient se produire, viendraient d’abord d’en haut. Or, à ce niveau, la tendance au renoncement existait. Elle résidait dans sa connaissance profonde de la France, de la psychologie de son peuple ainsi que de ses institutions, de leur mode de fonctionnement et de la contribution de chacune d’elles à l’élaboration de la décision. Seulement, pour tirer profit de cette connaissance, il lui fallait rester à l’écoute de l’opinion publique française, suivre ses pulsions, afin de pouvoir agir à temps et encourager les tendances qui inclineraient au dialogue et à la paix. Là aussi, donc, le problème était pour lui de pouvoir maintenir le contact, à partir de son exil avec l’opinion publique française. Y réussira-t-il? Et les nombreux amis qu’il comptait en France, seront-ils toujours disponibles et suffisamment motivés pour aider à la diffusion de ses idées et infléchir la politique française dans le sens d’un règlement équitable du problème tunisien?

Telles étaient les questions qui soutenaient la méditation  du chef du Néo-Destour, alors qu’il était en route vers Tabarka qu’il atteignit au lever du jour et où, à ce moment-là seulement, il lui fut signifié qu’il y était assigné à résidence, pour une période indéterminée.

La mesure, se voulant habile et bien dosée, laissait apparaître deux soucis, au moins. Le premier, dicté par le fait que «  l’agitateur impénitent » que l’on cherchait à mettre hors d’état de nuire, avait déjà eu le temps et les qualités pour acquérir une large audience auprès de l’opinion mondiale et en France même, commandait, en premier lieu, que la sanction prise à son encontre parut la moins dure et la moins brutale. Le deuxième souci, plus lié au choix de Tabarka et destiné visiblement à agir sur le moral de l’homme qui prétendait incarner la Tunisie, était de lui démontrer qu’il pouvait, sans la quitter, s’y sentir étranger, dans un milieu hostile. Car, précisons-le ici, la population de Tabarka était alors essentiellement française, les autochtones ayant été, depuis des décennies, chassés des plaines de la région et contraints de vivre dispersés dans la forêt de chênes-lièges, sur les hauteurs de Kroumirie.

En même temps que Bourguiba, fut déporté le jour même à Tabarka, Mongi Slim, directeur du Parti. Ils furent hébergés à l’hôtel des Mimosas avant d’être transférés à l’hôtel de France, le seul autre établissement hôtelier de la ville. Le chef du Néo-Destour continua, pendant soixante-sept jours, à diriger l’épreuve de force dont son arrestation avait donné le signal.

La tension monte d’un cran

Le 18 janvier, en effet, la tension qui ne cessait de monter depuis des semaines, atteignit le stade de l’explosion. La nouvelle de l’arrestation du leader, bien qu’elle ne fut pas annoncée officiellement, se répandit très tôt le matin, dans les villes et les campagnes, à la vitesse et avec l’effet d’une flamme sur une traînée de poudre. Partout où elle leur parvint, les Tunisiens en colère arrêtèrent le travail et descendirent dans la rue. L’Ugtt,   appela à la grève et les commerçants baissèrent les rideaux de leurs magasins. Dans la plupart des villes, des manifestations eurent lieu que les forces de police, renforcées par l’armée, s’employèrent à contenir en montrant toutefois qu’elles avaient ordre d’user davantage de l’intimidation que de la violence. Toujours mal renseignées et prenant leurs désirs pour des réalités, les autorités croyaient, jusque-là, pouvoir assurer l’ordre, en se contentant de mettre hors d’état de nuire « les agitateurs et les hommes de main du Néo-Destour ». Leur consigne était donc d’éviter les affrontements et de procéder à l’arrestation des meneurs, sur la base de listes préparées à l’avance, après une étude minutieuse et selon un dosage savant.

Incidents sanglants

Mais  la consigne ne pouvait être rigoureusement respectée. Le jour-même, dans la capitale, des incidents sanglants étaient enregistrés, faisant un mort et de nombreux blessés. A partir du 19 janvier, le bilan sera plus lourd et le sang coulera partout, dans un pays en révolte qui restera longtemps le théâtre de troubles graves, opposant l’escalade de la résistance à celle de la répression. Car, une fois l’épreuve de force déclenchée, le résident général ne pouvait reculer sans perdre la face.

Ayant sous-estimé la représentativité du Néo-Destour et la combativité de ses militants, il n’avait plus d’autre choix, pour assurer l’ordre, que de frapper dans le tas, de réprimer aveuglément.

En effet, le Néo-Destour, loin d’être intimidé, n’a fait que durcir sa position. Son congrès, quoique interdit, se tint à la date fixée, le 18 janvier, sous la présidence de Hédi Chaker. Les délégués, arrivés la veille de toutes les régions, alertés tôt le matin de l’arrestation du Combattant Suprême, réussirent à déjouer la surveillance de la police et se rendirent, pour la plupart, à la rue Garmattou où devait se tenir le congrès. L’heure n’étant pas à la discussion, la réunion fut brève. Elle dura le temps de la lecture d’une motion et d’une courte allocution du président du congrès qui rappela aux présents que, désormais, leur devoir les appelait à retourner chez eux et à passer, sans tarder, à l’action.

Dans la motion, votée à l’unanimité, il était fait d’abord état de l’échec de la mission de négociation du gouvernement tunisien et de l’attachement du Parti à l’indépendance nationale. Il y était précisé, en outre, qu’une coopération amicale et féconde entre la Tunisie et la France ne serait possible qu’avec l’abolition du Protectorat et la conclusion, sur un pied d’égalité, d’un traité établissant entre les deux pays une association sur les plans de la défense, de l’économie et de la culture. La motion renouvelait, par ailleurs, la confiance des congressistes au Bureau politique et l’invitait à entreprendre toute action de nature à aboutir à une révision des rapports franco-tunisiens. Pour terminer, les congressistes élevaient une protestation énergique contre les mesures frappant les dirigeants du Parti et mettaient en garde les autorités contre les conséquences fâcheuses que pourrait engendrer la poursuite de la répression.

Hédi Chaker arrêté

Le surlendemain du congrès, Hédi Chaker était arrêté et, lui aussi, assigné à résidence à Tabarka. Il en était de même de la plupart des délégués au congrès  qui, appréhendés les jours suivants, furent conduits les uns en prison, les autres dans des camps de concentration.

Seulement ces mesures, loin de briser l’insurrection, ne faisaient que l’alimenter. Dans l’immédiat, la révolte comme la répression montaient chaque jour d’un cran. La grève générale décrétée par le Parti et l’Ugtt, le 18 janvier, se poursuivit le lendemain, accompagnée, dans de nombreuses régions, de manifestations violentes. La presse, qui en fit état laconiquement, signalait, notamment des blessés graves à Bab Souika, un tramway brûlé à l’Ariana, des morts à Nabeul et Hammamet, un gendarme tué à Porto-Farina. Les incidents les plus graves se produisirent à Mateur où près de deux mille manifestants prirent d’assaut la caserne de la gendarmerie. La riposte fit huit morts et vingt-trois blessés.

Plusieurs morts et blessés

A partir du 22 janvier, d’autres affrontements, plus sanglants encore, allaient se produire au Sahel et au Cap Bon. Ce jour-là, à Sousse, une manifestation à laquelle participait la population des localités avoisinantes, tourna à l’émeute. Devant la foule en furie que les forces de police n’arrivaient pas à contenir, l’armée, appelée à la rescousse, prit position à l’entrée du quartier européen. Loin d’être intimidés, les manifestants s’agitèrent davantage et réussirent à forcer le barrage des forces de l’ordre, juste au moment où le colonel Durand, commandant de la garnison de Sousse, s’avança vers eux pour les sommer de se retirer. En faisant état de sa mort, le communiqué de la Résidence prétendait que « le colonel avait été atteint de deux coups de feu, alors qu’il parlementait avec les manifestants ». La réalité est que le colonel était mort des suites de coups de gourdin en bois d’olivier qu’un manifestant lui assena à la tête, après que l’officier eut fait usage de son arme et que celle-ci se fut enrayée. A la fin de la fusillade, on dénombra, parmi les Tunisiens, douze morts et une trentaine de blessés.

Les régions se mettent en branle

Le lendemain à Moknine, c’était jour de marché. Comme en septembre 1934 et en avril 1938, les militants des villages voisins s’y donnèrent rendez-vous et, ameutant la foule, ils obligèrent les agents de l’ordre à se réfugier au poste de police. Parmi les manifestants, quelques-uns étaient armés. Une fusillade éclata. Le bilan officiel fit état de trois morts parmi les forces de l’ordre et de quatre blessés parmi les assaillants. Mais l’affrontement ne s’arrêta pas là. Il se poursuivit, quelques heures plus tard, à Téboulba. En prévision de l’arrivée de renforts qu’ils savaient imminente, les militants de cette dernière localité prirent position sur les toits des maisons longeant la route qui conduisait à Moknine. Le premier convoi de gendarmerie engagé sur cette voie fut stoppé par une avalanche d’explosifs que certains des assaillants, marins-pêcheurs de métier, avaient l’habitude d’utiliser en mer pour attaquer les bancs de poissons. Avec l’arrivée de la troupe, l’accrochage se transforma en bataille rangée. Elle dura jusqu’à l’épuisement du stock d’explosifs, tard dans la nuit. Aucune mention n’était faite, dans le communiqué officiel, des dégâts subis du côté français. Nul doute qu’ils étaient importants. La population en subit les conséquences. Outre sept morts et une dizaine de blessés parmi les patriotes, des arrestations massives furent opérées, après que tous les habitants de la localité ont été conduits la nuit même, sur la place publique et soumis à toutes sortes de sévices.

Des accrochages

Le même jour, 23 janvier, un accrochage similaire se produisit à Beni-Khalled, au Cap Bon. Pour empêcher l’arrivée des renforts de police à une localité voisine, Menzel-Bouzelfa, où des arrestations étaient en train d’être opérées, les militants de Beni-Khalled, appuyés par la population, dressèrent un barrage au centre du village, sur la route que devait emprunter, nécessairement, tout convoi. Le premier véhicule arrivé était celui du lieutenant de gendarmerie, Jean Vache. Ne soupçonnant pas la présence d’hommes armés, il mit pied à terre et, dédaignant les jets de pierres qui venaient de la foule, il s’avança vers les manifestants. Il fut abattu par deux tireurs postés, l’un sur le toit et l’autre derrière la fenêtre d’un marchand de beignets. La population de Béni-Khalled subit le même traitement que celle de Téboulba, mais, tout comme dans cette dernière localité, ni les arrestations massives ni la torture infligée aux suspects n’aidèrent les autorités à identifier le responsable de la mort du lieutenant de gendarmerie. Mieux encore, ces représailles n’eurent aucun effet dissuasif sur les populations d’autres localités qui tenaient, les unes après les autres, à s’illustrer par des actes de résistance.

Le 24 janvier, ce fut le tour de Kairouan où une manifestation tourna vite à l’émeute. Des magasins d’Européens furent saccagés, avant que les forces de l’ordre n’aient fait usage de leurs armes et laissé sur place quatre morts et seize blessés parmi les Tunisiens.

Le même jour, à Kélibia, l’armée dut encore une fois, intervenir pour dégager un poste de gendarmerie et défendre des installations de radar contre l’assaut des manifestants. Parmi ceux-ci, certains, venus armés des villages voisins, dont en particulier, Menzel Témime et Hammam El Ghazez, firent preuve d’une admirable combativité. Bloquant à l’entrée de la ville les unités de l’armée venues au secours de la gendarmerie, ils ne furent contraints à se retirer que tard dans l’après-midi, avec l’intervention de l’aviation. Entre-temps, les manifestants qui s’étaient rendus maîtres de la ville, se proclamèrent, pendant quelques heures, indépendants.

Les manifestations de rue

Les jours suivants, en même temps que se poursuivaient, dans différentes localités, les manifestations de rue accompagnées de violence et d’effusion de sang, des actes isolés de sabotage faisaient leur apparition dans la campagne. La cible principale en était le réseau téléphonique et la voie ferrée. Des accidents de chemin de fer, causant des dégâts plus ou moins importants, étaient signalés aux environs de Kalaâ-Sghira, Msaken, Tunis, Kalaâ-Jerda, Feriana, Majen Bel-Abbès. Après dix jours de troubles et de manifestations tournantes à travers le pays, tous les Tunisiens étaient devenus suspects aux yeux des autorités coloniales. La répression sélective cédait alors la place au ratissage. Entamé au Cap-Bon et au Sahel, il devait s’étendre à l’ensemble du territoire. Les unités de l’armée appelées à y participer, furent invitées à user de tous les moyens pour que, une fois le nettoyage terminé, plus personne n’osât relever la tête.

Sévices abominables

C’est au Cap Bon surtout qu’elles sévirent de la façon la plus abominable. Sous prétexte de rechercher des suspects en fuite ou des armes non déclarées, elles se comportèrent comme en pays conquis.

Outre le pillage systématique et la destruction d’un grand nombre de maisons et de magasins, des dizaines d’arrestations furent opérées dans chaque village. Il était arrivé même, dans certaines localités, à des soldats en furie, de tirer à bout portant sur ceux de leurs otages qui leur paraissaient les plus récalcitrants. C’est dans ces conditions que furent exécutés, sans jugement, une douzaine de militants dont cinq à Hammam  El Ghazez, deux à Kelibia et les autres à Beni-Khiar, Maamoura, Tazarka et Oued-el-Khatf. Mais de toutes les exactions commises, au cours de cette expédition punitive, la plus intolérable était le viol des femmes et des jeunes filles par les soldats de la légion étrangère, et l’exécution de quatre enfants à Tazarka.

La nouvelle, répandue à travers le pays, ne provoqua pas que la colère et l’indignation. « Tout peut être sacrifié pour la patrie, mais pas l’honneur de la famille », disaient, la mort dans l’âme, les vieux parents.

Un sérieux coup de frein fut ainsi donné à l’agitation qui se poursuivait depuis deux semaines. C’était l’objectif visé par les services psychologiques de l’armée. Bourguiba, qui avait prévu toutes les formes de répression, ne s’attendait pas à ce que l’armée française se permit des actes aussi barbares. En apprenant la nouvelle à Tabarka, il en mesura les conséquences sur le moral de la population et en conçut une profonde inquiétude pour l’avenir de la lutte. Sa crainte fut confirmée le jour où il apprit que le chef d’un groupe de résistants parmi ceux qu’il avait lui-même constitués en 1950, Mohamed el-Kaouach, de Ras-Jebel, été allé se dénoncer auprès du contrôleur civil de Bizerte, en implorant son pardon.

Le Bey a peur

Un autre geste, révélateur de la peur qui s’était emparée de l’entourage du Bey, fut enregistré, deux jours après le déclenchement de ce ratissage. Lamine Ier qui avait refusé de recevoir les émissaires du gouvernement français, Jean Duhamel et Jean Lalloy, dépêchés auprès de lui, depuis une semaine, s’empressa, le 30 janvier, de leur accorder audience, en présence du résident général.

Le pays lui-même allait donner, pendant quelques jours, la pénible impression de se laisser aller à la peur et à la résignation. Mais c’est de l’extérieur qu’allait s’exercer la pression qui devait contraindre le résident général à arrêter l’opération du Cap Bon. Le mérite en revint à un journaliste américain, nommé Davidson, qui se trouvait a Tunis au moment du déclenchement de cette opération. Le premier flash qu’il fit diffuser à ce sujet ayant été démenti par les autorités coloniales. Davidson tint à se rendre sur place pour apporter la preuve de ses affirmations. Avec l’aide de Habib Chatty, à l’époque rédacteur au journal As-Sabah, il put alors se rendre à Tazarka pour recueillir les témoignages de la population et prendre de nombreuses photos des maisons et des boutiques éventrées, et rentrer à Tunis avant que les autorités militaires ne fussent alertées par son passage. Lorsque l’ordre fut donné de l’arrêter, le journaliste était déjà dans l’avion qui devait le ramener en Amérique, via Paris. Ses révélations, diffusées par l’Associated Press, ne pouvaient plus être démenties.

La presse à grand tirage, particulièrement aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, leur réserva de larges échos. Des journaux, tels que le New York Times, le Washington-Post et le Daily Telegraph, saisirent l’occasion pour « déplorer l’attitude de la France qui, en s’accrochant à un colonialisme dépassé, finira par perdre le bénéfice de l’apport de civilisation qu’elle avait réalisé en Afrique du Nord ». Se faisant encore plus persuasifs, certains commentateurs d’outre-Atlantique exprimaient le regret de voir le même gouvernement français qui avait élaboré le plan Schuman et s’était montré capable de mettre fin à un siècle d’hostilités avec les Allemands, faire preuve de si peu d’imagination dans sa politique en Tunisie. Le Manchester Guardian, après avoir rappelé que Bourguiba souhaitait le maintien de rapports étroits entre la Tunisie et la France, constatait avec regret « qu’une expérience prometteuse et unique dans le monde arabe en matière de coopération, s’est vu porter un coup sérieux, et il ne sera pas facile de recoller les morceaux ».

Ces révélations et les commentaires qui les accompagnaient furent d’un grand effet sur la suite des événements. En Tunisie, l’opinion publique, un moment ébranlée, ne tarda pas à se ressaisir. Le 1er février, une grève générale décrétée par le Néo-Destour et l’Ugtt, était largement suivie par les fonctionnaires tunisiens. M’hamed Chenik, en accord avec le Bey, chargeait deux de ses ministres, les docteurs Materi et Ben Salem, de mener une enquête officielle. Tahar Ben Ammar, président de la chambre d’Agriculture, réputé pour sa modération, décidait, lui aussi, de mener une enquête sur les lieux.

En France, aussi, l’opinion ne restait pas insensible à ces révélations. Le 1er février, l’ordre vint de Paris d’arrêter la «  campagne du Cap Bon ». Mais c’était trop tard, la lutte armée pour la libération du pays était déjà enclenchée.

Source : extraits du livre « Bourguiba : ma vie, mon œuvre 1952-1956 »

La lettre de Bouhafa au président français
La réaction la plus prompte et la plus courageuse vint d’un kahia à la retraite, Jilani Bouhafa, dont les services rendus à la France pendant la guerre 1914-1918 lui avaient valu la distinction de chevalier de la Légion d’honneur. Le 1er février, il renvoya au président de la République Française ses décorations accompagnées de la lettre suivante : Monsieur le Président, Au moment où la légion étrangère s’acharne sur le peuple tunisien, luttant pour recouvrer ses droits à l’honneur et à la liberté, viole les femmes au Cap Bon, massacre les nourrissons à Tazarka, dynamite les mosquées de Maâmoura et profane notre religion, en foulant les livres sacrés et vénérés par des centaines de millions de musulmans, j’ai l’honneur et le regret de vous remettre, sous pli, l’insigne et le diplôme de la Légion d’honneur que le gouvernement français a bien voulu m’accorder, le 6 juin 1923, au titre de la guerre 1914-1918 et de mes services administratifs. Vous conviendrez, Monsieur le Président, qu’il m’aurait été difficile d’arborer une décoration que portent les profanateurs de nos mosquées et de nos mausolées, ainsi que de l’honneur de nos femmes et de nos filles. J’étais de ceux qui pensaient que de telles violations appartenaient à une époque révolue, surtout que la France a voté la Constitution de 1946 dont vous êtes gardien et depuis qu’elle a apposé sa signature au bas de la déclaration des Droits de l’Homme. J’ai dû, hélas, me rendre à l’évidence que tel n’est pas le comportement de ceux qui prétendent représenter la France dans notre malheureux pays et qui viennent d’écrire la page la plus sanglante de son histoire et la plus déshonorante dans les annales du Protectorat. Ma foi de musulman et mon cœur de père de famille se révoltent à l’idée que de tels actes aient pu s’accomplir, impunément, sous la France démocratique et me dictent mon devoir de l’honneur qui est de renvoyer à la Chancellerie de la Légion d’honneur, une décoration devenue sans objet ni signification. Veuillez agréer, Monsieur le Président, les assurances de ma très haute considération.

Jilani Bouhafa Kahia à la retraite Zarzis – Tunisie

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