Par Mustapha Ben Jaâfer*

Dix ans après la Révolution, la Tunisie peut présenter une  image en clair-obscur. En comparaison avec les   autres pays touchés par la vague du « Printemps arabe » de 2011,  elle a réussi à garantir les libertés, établir un pluralisme politique même s’il apparaît parfois débridé, tenir des élections périodiques débouchant sur des alternances pacifiques… Cependant, parallèlement, on note qu’une sorte de malaise s’est infiltrée au fil des années, nourrie par certains retards pris dans la mise en place des institutions démocratiques et par l’absence de réponses aux questions sociales essentielles  à l’origine  du  déclenchement de la Révolution. Nous référant à nos valeurs, défendues tout au long de la dictature, nous avons pu croire que le dynamisme de la Révolution allait entraîner la participation de tous pour  faire réussir le changement. Cependant,  nous savions bien que le seul départ du dictateur ne pouvait  éradiquer un système installé depuis plus de trente ans. Et, effectivement, dix ans après la Révolution  certains nostalgiques du régime déchu se retrouvent au premier rang pour fustiger tantôt la Révolution, tantôt la Constitution, qu’ils jugent  responsables de tous les maux actuels. Des réflexions aussi absurdes que « La démocratie, à quoi bon ? », ou « C’était mieux avant » sont reprises sans retenue. Bien sûr, tous  savent que cela est faux : les difficultés conjoncturelles ne peuvent remettre en cause un message historique ou des valeurs universelles. Et si ce discours peut aujourd’hui être entendu, s’ils peuvent s’organiser et se faire élire, c’est bien grâce à la Révolution et aux libertés consacrées par la Constitution. Actuellement, chacun  assiste, en direct à travers les télévisions, au spectacle désolant de chamailleries entre parlementaires, au défilé de gouvernements sans vision ni programme…

Cette  crise est d’abord liée à la  paralysie de la vie politique avec un paysage fragmenté et des majorités parlementaires faites de coalitions hétéroclites et instables.  Il est indispensable d’assainir la situation, d’assurer une démocratie au sein des partis, de sévir contre  le nomadisme entre partis et groupes parlementaires. Trop de représentants du peuple  se prennent pour des acteurs de série B avec des comportements indignes de leur mandat, à l’origine de l’instabilité et des blocages que nous vivons. Ces dysfonctionnements, comme a pu le rapporter récemment la Cour des comptes, discréditent les élections et, par conséquent, nos institutions représentatives.  Il est essentiel  de finaliser la mise en place des  instances prévues par la Constitution ­— La Cour constitutionnelle, organe fondamental de toute démocratie, doit enfin voir le jour ­— de même que  la loi sur les partis et les associations tandis que la  loi électorale doit être révisée. La crise est aussi liée au fait que, si depuis 10 ans, le régime politique a changé les problèmes économiques et sociaux à la base de la Révolution n’ont jamais été vraiment résolus et se sont même aggravés: des pans de plus en plus larges de la société sont  touchés, pauvreté, chômage, disparités régionales, précarisation des classes moyennes, avec des répercussions intolérables sur le quotidien de citoyens animés par une exigence forte de dignité et de justice sociale.  De nos jours, la pandémie accentue encore  les inégalités. Les indicateurs économiques sont au rouge. Il faut tout faire pour éviter la récession, remettre notre système productif en marche et infléchir la courbe ascendante de notre endettement qui constitue une véritable menace pour notre souveraineté nationale. Dans ce contexte, l’appel de l’Ugtt à un «dialogue national» est le bienvenu. Car le contexte pervers actuel  offre un terreau favorable aux discours populistes et contre-révolutionnaires. La crise a duré assez de temps pour que s’installe le sentiment diffus d‘absence de perspectives et,  plus grave,  d’impuissance de l’Etat. Il y a urgence.

Il faut enfin admettre que si le pays a vécu des alternances il n’y a pas eu de véritables alternatives. Les réponses adéquates  pourraient venir de l’option sociale–démocrate. Il est vrai que nos forces progressistes, en raison de leur désunion, ont essuyé un échec cinglant lors des scrutins de 2014 et 2019. Ont-elles appris de leurs erreurs ? Elles doivent se concerter et se réorganiser. Pour cimenter leur union, le projet social-démocrate traditionnellement enraciné dans l’histoire politique et syndicale tunisienne  est le plus adapté pour combattre les inégalités. Il a été inaudible au cours de  la période précédente en raison  du vacarme de la bipolarisation « identitaire », développant un  discours de division et de haine. Notre devoir est de réconcilier les citoyens avec la vie politique, de comprendre les raisons de l’abstention des jeunes et de mobiliser tous ceux et toutes celles qui croient en ce projet alternatif salvateur.

Ne baissons pas les bras, tout reste possible si la volonté est là. Il ne faut pas oublier que, pour rompre définitivement avec la crise éthique et politique que nous vivons actuellement, il est nécessaire d’œuvrer pour une vraie réconciliation nationale. Ce n’est pas un simple slogan. Fondée sur le principe de l’acceptation de l’Autre et l’inclusion de Tous et Toutes, elle est toujours à l’ordre du jour. Permettant de gérer nos différences, elle reste la base  incontournable pour un fonctionnement démocratique de nos institutions et l’efficience de tout projet de développement.

* Fondateur du parti Ettakatol, président de l’Assemblée nationale constituante (2011-2014)

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