Photo : Abdelfettah BELAÏD


Au moment où le Chef de l’État a mis en garde contre toute instrumentalisation des jeunes dans les récents troubles qui ont dégénéré et se sont transformés en actes de vandalisme dans quelques régions, des partis politiques continuent à s’accuser mutuellement d’être derrière ces mouvements. Mais, pour la majorité des jeunes, il ne s’agit que de violentes protestations contre ceux qui les ont privés de travail et de dignité et ont brisé leurs rêves post-révolution, comme le confirment certains témoignages dans des quartiers défavorisés.


Un retour au calme relatif a été observé ces deux derniers jours après que des émeutes ont secoué diverses régions dans le pays et notamment les quartiers populaires. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, nos politiques se sont beaucoup plus interrogés sur les instigateurs  des troubles nocturnes que sur les raisons qui ont poussé jeunes et ados à  braver le couvre-feu et à affronter les forces de l’ordre. A défaut de dialogue, de tentatives d’apaisement en l’absence de ponts entre le monde de ces  jeunes survoltés, en perte de repères  identitaires,  et celui des décideurs, ce sont la répression, les condamnations et les arrestations  qui étaient au rendez-vous dans un climat anxiogène, le plus souvent alimenté par des doutes sur l’efficacité des décideurs à les faire sortir du bout du tunnel.

Non à l’instrumentalisation politicienne

Sur les réseaux sociaux, la tendance des alliés ou plutôt des «armées facebookiennes» sous les ordres de certains  partis politiques  à  s’accuser mutuellement a envenimé encore plus la situation générale dans le pays, comme si un remake du 14 janvier 2011 n’était plus à écarter. Pris de court par l’escalade de la violence, certains n’ont pas manqué d’afficher leur ferme volonté de défendre les locaux de leurs partis en cas d’attaque, politisant ainsi à tort et d’une manière précipitée les contestations des jeunes.

Le Président de la République, mieux informé sur la situation générale et les risques de débordements qui menacent la stabilité du pays, a eu le courage qui a terriblement manqué à nos politiques, et s’est rendu lundi à la cité Rafaha, à M’nihla, dans le gouvernorat de l’Ariana, où il s’est entretenu avec un groupe de citoyens de la région. Kaïs Saïed a réaffirmé à cette occasion le droit des Tunisiens à l’emploi, à la liberté et à la dignité. Les trois maîtres-mots de la Révolution tunisienne que semble aujourd’hui ignorer une classe politique  beaucoup plus préoccupée à se partager le pouvoir que d’être à l’écoute des jeunes touchés par la marginalisation, la pauvreté, le décrochage scolaire précoce dans les quartiers défavorisés. L’instrumentalisation de la misère à des fins politiciennes ne fera que semer le chaos  au lieu de répondre aux doléances des Tunisiens, a martelé le locataire du Palais de Carthage à l’adresse des citoyens lors de cette visite.   

Il va sans dire qu’instrumentaliser pareilles situations de détresse a toujours été le modus operandi favori de certains partis politiques en perte de vitesse et de popularité. Mais, dix ans après la Révolution, et suite au camouflet subi par des partis politiques durant les dernières législatives, il semble bien qu’il n’ait plus aujourd’hui question d’instrumentalisation, ces émeutes ne sont que le reflet d’un profond malaise social dans les quartiers défavorisés qui pullulent dans le pays.

Du côté des émeutiers  au Kram,  des jeunes évoquent la «hogra» et la marginalisation comme causes principales les ayant poussés à  manifester leur haine à l’égard du système en place. Des jeunes contactés à cet effet refusent de parler d’instrumentalisation politique. «Le pouvoir a volé nos rêves, on n’a pas de travail et nos diplômes ne valent plus rien», témoigne l’un des habitants du quartier Bir Lahlou au Kram. Non loin, et dans le quartier défavorisé des Frechiche, l’un des jeunes parle de  la détérioration de sa situation sociale et de l’extrême pauvreté. Un autre adolescent nous explique qu’il  a quitté les bancs de l’école depuis deux ans à cause de la précarité. «Oui j’ai pris part aux émeutes, pour manifester ma haine et mon refus au système en place », nous déclare-t-il.   

«Non, ces jeunes ne sont pas politisés, ils abhorrent les partis politiques. Ils ne pensent qu’à lutter contre la pauvreté et aspirent à  vivre dans la dignité, il faut leur offrir du travail  et de la dignité», peste un quadragénaire dans un café situé à l’emblématique rue 5-Décembre au Kram-Ouest (Farhat-Hached actuellement). Et d’ajouter qu’aucun magasin n’a fait l’objet de saccage au niveau de cette région  durant les dernières émeutes nocturnes. «Certes il y a eu des casseurs qui ont profité de la situation dans d’autres régions, mais il ne faut pas tomber dans le piège de l’extrapolation et botter en touche sur les vraies raisons qui ont poussé les jeunes à manifester leur colère à l’égard d’un système qui a montré ses limites après 2011 et brisé les rêves des jeunes», conclut l’un de ses amis, âgé d’à peine 20 ans.   

A signaler que des émeutes ont éclaté, depuis le 14 janvier, dans plusieurs régions du pays, en dépit du couvre-feu dans le cadre du confinement général décrété du 14 au 17 janvier. Plus de 600 personnes ont été arrêtées par les forces de police dans de nombreuses villes du pays, a informé le porte-parole du ministère de l’Intérieur Khaled Hayouni.

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