Même après un premier choc sanitaire, la Tunisie n’a toujours pas de doctrine claire et efficace sur les mesures qu’elle doit prendre et mettre en place pour mettre un terme à la propagation du coronavirus dans le pays. La fermeture des établissements scolaires et universitaires est une piste pour agir, mais pas la seule, étant donné que ces établissements ne constituent pas le seul moteur de la propagation de la pandémie, mais que leur fermeture menace directement la santé, la sécurité et le bien-être des enfants. De l’avis de Moez Cherif, une telle situation est non seulement inédite, mais surtout elle confirme l’échec des mesures préventives sur lesquelles on a compté depuis mars dernier.

Afin d’éviter la propagation du Covid-19, le gouvernement a pris, la semaine dernière, une série de mesures, dont la suspension des cours dans tous les établissements scolaires du 14 au 24 janvier. Jugez-vous cette mesure suffisante et efficace pour contenir le risque de propagation ?

Tout d’abord, il est important de souligner qu’aujourd’hui, tout le monde est tombé d’accord sur un constat préoccupant : la deuxième vague du coronavirus est beaucoup plus atroce que la première. Mais face à la gravité de la situation, à son ampleur inédite et à l’augmentation du nombre de personnes contaminées, il est urgent de réagir. Mais comment, par quoi commencer, et avec quels moyens ? C’est en répondant à ces questions que nos décideurs peuvent élaborer une véritable stratégie, capable de minimiser et contenir le risque de propagation du coronavirus dans le pays. Est-ce le cas dans notre pays ? Evidemment que c’est non, et ce reconfinement est la preuve d’une gestion désastreuse de la crise sanitaire de la part des autorités.

Au milieu scolaire et universitaire, la situation ne diffère pas très largement de celle qui prévaut au niveau national, étant donné qu’il n’y a pas de vraies mesures pour essayer de freiner l’épidémie. Ce reconfinement et cette suspension —encore une fois— des cours en sont la preuve de l’échec de la politique sanitaire de notre gouvernement, de son imprévoyance, de l’absence d’anticipation, du manque de concertation…Ces demi-mesures, qui fâchent tout le monde et qui nous épuisent, ne donneront que des demi-résultats et ne résoudront rien à notre sens.

Est-ce qu’on a veillé au respect des mesures d’hygiène au sein des établissements scolaires et universitaires ? Qu’en est-il du respect de la distanciation socio-physique, qui était quasiment absente ? Les prélèvements obligatoires de la température aux entrées de ces établissements sont-ils respectés par tout le monde ? Le port obligatoire et correct du masque, le lavage, ainsi que la désinfection régulière des mains sont-ils toujours contrôlés ? La désinfection de ces espaces est-elle toujours au rendez-vous ? Il ne fait pas l’ombre d’un doute que c’est «Non» avec un grand N ! La meilleure preuve en est, les derniers chiffres de cas des malades enregistrés dans les milieux scolaires et universitaires pendant les dernières semaines démontrent que le virus circule intensément.

En se préparant à la reprise des cours, peut-on considérer le transport en commun ou public comme une bombe à retardement?

Absolument ! A ce tableau noir, on ajoute les moyens de transport publics ou en commun dans lesquels on constate un non-respect de la distanciation sociale et physique.

Important à ce niveau-là de signaler que jusqu’à présent, cette deuxième vague n’a pas encore atteint son pic. On prévoit une augmentation significative du taux de contamination en début février, suite à ces demi-mesures qui ont été mises en place. Faut-il rappeler qu’à la veille de la rentrée, il y aura une nécessité de se déplacer entre les régions, ce qui exige l’utilisation des moyens du transport publics ou en commun. Et avec ce comportement irresponsable, qui manifeste la propagation du virus dans les quatre coins du pays, la situation devrait se compliquer davantage. Qu’est-ce que nous préparent les autorités pour éviter ce scénario catastrophique ? Rien du tout ! Ce qui confirme que les autorités n’ont pas la volonté de faire respecter et d’appliquer la loi dans son intégralité, pour une raison ou pour une autre.

D’un autre côté, les garderies, les crèches et les jardins d’enfants fonctionnent pendant ce confinement ciblé. Une telle mesure pourrait-elle faire plus de mal que de bien ?

Pour ces établissements qui fonctionnent sous la tutelle du ministère de la Femme, de la Famille et de l’Enfance, ils sont, cependant, de nouveau ouverts —à partir du lundi 18 janvier— pour les parents qui sont vraiment dans l’impossibilité de garder leurs enfants, tout en veillant au respect des mesures sanitaires. Tant que les parents sont amenés à rejoindre leurs postes de travail, ils ont besoin d’avoir une solution alternative pour la garde des enfants, surtout les tout-petits qu’on ne peut pas laisser seuls à la maison. Donc, c’est absolument normal que ces établissements travaillent. Mais l’essentiel, c’est de trouver les solutions pour les aider à mettre en œuvre toutes les actions contribuant à limiter la propagation du coronavirus.

Toutefois, il est important de souligner qu’il existe d’autres familles, qui travaillent et qui vivent dans des endroits où il y a une forte concentration humaine, notamment dans les cités populaires. Ces parents n’ont pas suffisamment de moyens et ne peuvent pas faire recours à cette solution de garde. Dans ce cas, les enfants sont livrés à eux-mêmes, et on revoit, de nouveau, l’augmentation du risque de l’accident domestique, le risque de voir les enfants dans les rues, le risque de leur exploitation…

Face à une telle situation, l’éducation privée est-elle accusée de discrimination ou on parle de discrimination entre les enfants scolarisés suivant que leurs parents ont un emploi salarié ou non?

Les deux ! Il est tout d’abord important de préciser que la pauvreté et l’exclusion sociale des familles et des enfants augmentent les risques des inégalités et de discrimination. Si on ajoute à cela le fait que les parents les plus pauvres ne sont pas en mesure d’aider leurs enfants dans leurs apprentissages, on comprend que cette question de discrimination constitue un enjeu essentiel et prend plus d’ampleur dans notre pays, notamment dans les régions les plus défavorisées.

Sur un autre plan, dans les structures privées, les enfants continuent à avoir un enseignement à distance, alors que ce n’est pas le cas pour les structures publiques où il existe une suspension totale des cours. Ce gap, qui ne cesse de se creuser entre les deux secteurs, a approfondi la discrimination et l’inégalité des chances entre les enfants, que ce soit au niveau de l’apprentissage ou de la protection en général (sanitaire en particulier)…

Bien que le constat ait été fait pendant la première période du confinement général —au mois de mars dernier—, nous nous sommes, aujourd’hui, rendu compte qu’il n’y a même pas un cadre légal capable d’encadrer l’enseignement à distance. Important ici de souligner que l’enseignement à distance pratiqué par les structures privées est un ensemble d’initiatives personnelles, qui ne sont pas couvertes par un cadre légal. Alors qu’au niveau de l’enseignement public, il n’existe pas une possibilité d’assurer un enseignement à distance, vu la difficulté d’accès des enfants à l’outil informatique. Même les formateurs ne sont pas encadrés et formés pour accorder un enseignement à distance, dont le contenu lui-même n’a pas été précisé.

Depuis le mois de mars dernier à nos jours, on a l’impression qu’au niveau du ministère de l’Education, il y a une parenthèse qui n’a pas été ouverte et qu’il n’y a pas un vrai respect sur la mise en place d’un cadre légal pour l’enseignement à distance et l’adaptation du contenu éducatif en fonction des différents niveaux et des moyens de l’enseignement à distance.

Mais en ce moment-là, l’annonce a été faite pour le démarrage prochain d’une chaîne de TV éducative. Qu’en pensez-vous ?

Avant même le lancement de cette chaîne, il y avait des émissions qui ont été diffusées sur la chaîne nationale, mais qui n’ont pas été développées depuis un bon moment. Pour le probable lancement de ladite chaîne, qui est en route, je vous dis que, de l’autre côté, il y a une inégalité des chances et il y a des enfants qui n’ont pas un environnement familial favorable pour faire de la télévision un deuxième espace de l’éducation (l’encombrement et le bruit, par exemple, pour une famille qui vit avec ses enfants dans une seule chambre)…

Ces derniers ne vont pas recevoir les informations de la même manière que des enfants dont les parents peuvent assurer un suivi et un accompagnement de cet enseignement sur une chaîne éducative. Face à une telle situation, on est extrêmement loin du principe des égalités des chances entre les enfants. Et donc, nous sommes toujours dans un cercle vicieux où on fait face toujours aux mêmes mesures discriminantes.

Il faut rappeler que les enfants sont la responsabilité de l’Etat, pas uniquement celle du ministère de l’Education. Et pendant toute cette période, on se demande du rôle que devrait jouer les autres institutions de l’Etat (ministère des Affaires sociales, de la Jeunesse et des Sports, de la Culture…). A travers toutes les institutions qui appartiennent à ces ministères, une politique intégrée, qui doit accompagner les mesures sanitaires et les décisions qui sont prises par le gouvernement, devrait être mise en place.

Toutefois, on a toujours l’impression qu’on continue de faire une approche sectorielle et que les mesures ne sont pas globales et qu’il existe une disparité des mesures entre les secteurs public et privé. Chose qu’on a constatée depuis le début de l’année scolaire. De toutes les façons, l’Etat a opté pour un système d’enseignement par alternance, adopté dans le cadre d’un protocole sanitaire, qui consiste en un jour d’études sur deux pour chaque groupe, soit trois jours par semaine, alors que dans le secteur privé, les enfants vont à l’école tous les jours. Face à une telle situation, même les mesures qui ont été annoncées dans le cadre du confinement ciblé, elles visent les structures publiques seulement.

Donc, on ne comprend pas l’utilité de ces mesures ou plus correctement de ces demi-mesures qui ne peuvent pas résoudre ce problème, étant donné que sur le terrain, on ne fait rien pour redresser la situation. Il faut appliquer le même régime à tout le monde et les structures privées ne doivent pas échapper à l’Etat, ce qui n’est pas le cas dans la Tunisie d’aujourd’hui.

A tout cela, on ajoute ce dernier remaniement ministériel dans un contexte très particulier !

S’il y avait le principe de la continuité de l’Etat, avec des décisions techniques qui relèvent des équipes compétentes, ce n’est pas le changement d’un ministre qui va changer les statistiques et la réalité sanitaire. S’il y avait une continuité de l’Etat, on ne serait pas inquiet du changement du ministre, qui, à chaque fois, sera malheureusement accompagné d’un changement de politique où on efface l’ardoise et on recommence à zéro!

Par ailleurs, dans ce contexte très particulier, ce n’est pas le nombre de cas positifs qui est inquiétant, mais plutôt le nombre de décès causés par le coronavirus. Si le ministère de la Santé nous communiquait tous les jours le nombre de cas journalier, il est de la même importance de nous communiquer l’âge des personnes décédées à cause du Covid-19, car tout au long de cette deuxième vague, les patients atteints sont de plus en plus jeunes et sans antécédents, et l’évolution de la maladie est de plus en plus rapide que d’habitude. Il faut le dire, la Tunisie s’attend à connaître des jours plus durs de la crise sanitaire.

Et pour revenir et conclure avec l’enseignement, je vous assure que si les autorités n’arrivent pas à mettre en place des mécanismes qui peuvent améliorer la situation, interrompre l’enseignement pendant une semaine et revenir au même point mort ne servent à rien, les élèves seront perdus au niveau de leur apprentissage et de leur formation, alors qu’on ne va pas gagner quelque chose de la même ampleur au niveau sanitaire. Donc, cette équation ne peut pas être résolue rapidement dans ce contexte particulier. A ce niveau-là, les autorités devraient réagir pour réajuster et remettre sur les rails toutes les mesures préventives pour, tout d’abord, sauver nos élèves et, ensuite, sauver cette année scolaire et universitaire.

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