Les récents incidents nocturnes, marqués par des actes flagrants de violence et de pillage dans plusieurs régions de la République, continuent à faire du bruit et pousser à s’interroger sur leurs tenants et aboutissants. Même leur attribut qualificatif, émeutes ou protestations, a également suscité un débat houleux. Deux positions contradictoires qui ont dû nourrir divisions et confusion. Soit un constat qui prête à plusieurs interprétations. Uni et unanime sur la même cause, un collectif associatif, regroupant le Snjt, le Ftdes, la Ltdh, Femmes démocrates, Psychologues du monde et autres a tenu, hier matin au siège du Snjt à Tunis, une conférence de presse pour dire les quatre vérités et exposer leurs  positions sur les derniers événements.

Ces organisations de la société civile sont du même avis : «Ces expressions de colère ne sont rien d’autre qu’une traduction de la violence, de la répression, de la stigmatisation et de la poursuite des politiques de marginalisation et d’appauvrissement qu’ont subies ces groupes des jeunes». Le président du Snjt, Mohamed Yassine Jelassi, a vivement dénoncé les interventions musclées et répressives de la police lors d’affrontements avec les manifestants. « Un usage excessif de force et une réponse policière à outrance, suivie des arrestations arbitraires et à l’aveuglette, ciblant même ceux qui n’avaient pas participé aux protestations», juge-t-il. De telles pratiques sécuritaires si provocatrices, fustige-t-il, avaient jeté de l’huile sur le feu et exacerbé la colère de la société civile. Et d’ajouter que ces dernières protestations nocturnes auraient dû être traitées et résolues loin des solutions sécuritaires. Surtout que ces jeunes n’ont réclamé que leur droit à la dignité et à l’emploi. L’Etat est appelé à être à leur écoute, afin de leur apporter des réponses adéquates  à des revendications, aussi légitimes soient-elles.

La genèse de la colère?

Dignité et emploi furent, alors, le fer de lance d’une révolution inachevée, déclenchée il y a maintenant dix ans. Depuis, tous les gouvernements successifs n’ont pas donné suite à ces demandes. C’est pourquoi, déclare Abderrahmane Hedhili, président du Ftdes, il y a toujours du feu qui couve sous la cendre. L’homme s’est dit n’être plus surpris par une telle explosion sociale. C’était prévisible, révèle-t-il. «Même dans nos communiqués des derniers mois de 2020, on a prévu que janvier serait aussi chaud qu’on le pense», rappelle-t-il, d’emblée. Et de poursuivre que dans la foulée d’énormes tentatives de migration non organisée constatées au cours de l’année passée, l’on se rend compte que la situation allait de plus en plus empirer. Et les chiffres sont têtus : « Plus de 25 mille jeunes avaient tenté de migrer dont plus de 12 mille ont réussi à regagner l’autre rive de la Méditerranée. A cela s’ajoutent l’abandon scolaire (100 mille chaque année) et la recrudescence du suicide et des tentatives de suicide. Donc, des bombes à retardement dont la majorité étaient des mineurs. Des 15 à 18 ans qui se sont trouvés, alors, livrés à eux-mêmes, sans ambitions. « Un si important potentiel des jeunes en mal d’encadrement et qui se sentent aujourd’hui en rupture totale avec leur Etat et ses institutions», déplore-t-il, soulignant que leurs derniers mouvements sont la résultante d’une politique d’exclusion persistante. De même, le modèle social et économique n’a pas changé, en dépit de ses limites.

Violence de l’Etat !

Et partant, ces jeunes manifestants ont-ils, vraiment, raison ? M. Hedhili et ses partenaires ont osé justifier ce que d’autres qualifient d’injustifiable. Car, protester n’est pas manifester pour saccager les biens publics et privés. En tout cas, la défense des droits des jeunes pour l’emploi et le développement se poursuit, assure-t-il, en conclusion. Sur sa lancée, Bassem Trifi, président de la Ltdh, a dénoncé la manière avec laquelle les forces de l’ordre avaient fait face aux revendications des manifestants. «Honte à un Etat, où un millier de jeunes voulant s’exprimer sont actuellement détenus dans les prisons», lance-t-il, rejetant un tel traitement sécuritaire en déphasage avec la réalité de ces quartiers insurgés. «Une telle réponse policière si barbare n’aurait jamais résolu le problème. Elle va aggraver la crise», estime-t-il. Son premier message est destiné au gouvernement, l’exhortant à revoir sa politique sociale. Le second se veut un conseil d’amis aux magistrats. Il les appelle à ouvrir une enquête sur les pratiques sécuritaires portant atteinte aux droits des personnes et des nombreux mineurs arrêtés. A cet effet, Neïla Zoghlami, de l’Association tunisienne des femmes démocrates, a indiqué avoir constitué un comité d’avocats pour les défendre.

De son côté, Rim Ben Smail, de «Psychologues du monde», est revenue sur la question des protestations, dans ses dimensions psychosociologiques intrinsèques. Elle a exposé une enquête sociale faite sur la violence chez les jeunes. Il s’agit d’une étude parmi d’autres réalisées depuis 2013. Elle a ciblé 800 jeunes résidant à El Kabaria, Sidi Hassine, El Mourouj et à El Menzah. Il en ressort qu’il y a une certaine «pensée sociale homogène». «Faute de justice et d’équité, cette catégorie se sent frustrée et exclue. D’autant plus qu’elle a du mal à se faire entendre», explique-t-elle. Ce qui a suscité chez eux un comportement de violence pour manifester et s’exprimer. En fait, l’injustice depuis l’enfance, argue-t-elle, est de nature à forger sa personnalité et façonner son profil identitaire. Selon un échantillon représentatif, la majorité des jeunes sondés ont répondu que cette injustice ressentie est aussi perçue en tant que violence de l’Etat.

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