Bruit de bottes à El-Kamour pour contenir la colère des manifestants et les empêcher de fermer la vanne du site pétrolier, échange de déclarations à forte charge hostile entre les deux têtes de l’exécutif, des appels à descendre dans la rue pour une démonstration de force  en vue de saper la légitimité populaire du Président de la République, une économie en berne, les caisses de l’Etat à sec, voilà le cadeau de la Saint-Valentin que proposent les politiques aux Tunisiens en ce dimanche 14 février !

Dernier temple encore debout du Printemps arabe, la Tunisie est en train de vaciller. L’heure est grave. On danse sur un volcan en pleine activité et dont les éruptions seront meurtrières. Le blocage au sommet de l’Etat tourne au duel à mort. Chacun campe sur sa position et personne n’accepte de faire un pas en arrière. De part et d’autre, on prépare la bataille finale. On affûte les armes et on mobilise les partisans. Toutes les initiatives de médiation sont vouées à l’échec car on continue à faire la sourde oreille. Jamais les Tunisiens n’ont été aussi divisés sur une question aussi cruciale. Mais ils n’ont pas cherché à se mettre dans un camp contre un autre. Ils sont poussés dans les tranchées sans trop comprendre pourquoi ils vont se livrer bataille.

Après avoir envoyés des correspondances au Chef de l’Etat pour fixer une date à la cérémonie de prestation de serment des onze nouveaux ministres, qui sont restés lettre morte, le Chef du gouvernement a saisi le Tribunal administratif qui, à son tour, a déclaré son incompétence en la matière. En effet, jeudi dernier, le porte-parole du Tribunal administratif, Imed Ghabri a indiqué que « la chambre consultative du Tribunal administratif qui s’est chargée de l’examen des problématiques soulevées par le remaniement ministériel a jugé que seule la Cour constitutionnelle est habilitée à trancher ce genre de litige compte tenu de la nature des pouvoirs qui lui sont confiés ».

Brûler les vaisseaux

Ce qui a poussé Mechichi à sortir une dernière carte de sa manche en s’adressant au Comité provisoire du contrôle de la constitutionnalité des lois. Mais entre-temps, il signe et persiste : « Je ne démissionnerai pas », a-t-il asséné vendredi car pour lui « un soldat ne déserte pas ».

De son côté, le Président de la République réitère l’inconstitutionnalité du remaniement ministériel. Fort de sa légalité et de sa légitimité populaire, il a averti avec un ton grave ses adversaires : « la constitution est derrière vous et le peuple est devant vous, alors où est l’échappatoire ?», faisant allusion à une phrase célèbre prononcée par Tarik Ibn Zied à ses hommes après avoir brûlé les vaisseaux pour les obliger à ne pas faire demi-tour.

Pour sa part, le président du Parlement ne courbe pas l’échine. Au contraire, il continue à alimenter la tension en multipliant les interviews visant à rabaisser le rôle du Chef de l’Etat et limiter ses prérogatives.

Pourtant, à l’issue de la réunion de son bureau exécutif, le parti Ennahdha a joué à l’apaisement en estimant que « seul un dialogue sérieux et responsable entre les parties concernées est capable de résoudre la crise relative au remaniement ministériel opéré par le Chef du gouvernement Hichem Mechichi ».

Mais en même temps, le mouvement Ennahdha continue à mobiliser ses partisans pour une grande manifestation contre le veto qu’a opposé le Chef de l’Etat à un remaniement qui a rayé  de la liste les ministres « désignés » par Carthage. Face à ces appels que font miroiter les grandes pointures du mouvement Ennahdha, les partisans de Kaïs Saïed ont eux aussi annoncé une mobilisation de la rue pour soutenir le Chef de l’Etat. Quelle que soit la date qui sera fixée par le mouvement Ennahdha, il ne se retrouvera pas seul dans la rue. Une confrontation entre les partisans est à craindre, car inéluctable. Elle pourrait tourner à la guerre des rues et se dérouler dans les quartiers populaires sans que les forces de sécurité ne puissent intervenir à temps pour encadrer ces manifestations.

Les accusations fusent

On continue à charger à bloc les partisans et de part et d’autre, les accusations fusent à n’en plus finir. C’est désormais l’image écornée d’un pays en pleine ébullition, composé d’une mosaïque loin d’être harmonieuse, qu’on présente au monde. Pourtant, c’est l’image du pays et du peuple tunisien qui en pâtit.  Sommes-nous, à ce point,  incapables de montrer au monde l’autre image de la Tunisie et des Tunisiens ? Car ce besoin de croire à un avenir meilleur qui s’est exprimé si fortement durant la dernière campagne électorale s’est transformé en un cauchemar. Et face à cette crise politique qui a plongé le pays dans une immense tristesse, chacun des citoyens rentre chez lui avec un sentiment d’injustice et d’abandon.

Et c’est le pire des sentiments, messieurs ! En attendant les nouveaux rebondissements de ce conflit politique et institutionnel, croisons les doigts et espérons que la rue ne se transformera pas en une arène où l’on sacrifie non plus les rêves des citoyens mais les citoyens eux-mêmes.


Photo A. BELAID 

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