Ceux qui observent le paysage éducatif tunisien notent qu’il n’y a plus rien à en attendre et que tout va de mal en pis…


Il y a près de 150 ans, Jules Verne publiait son roman «Le tour du monde en 80 jours». Il est question d’un gentleman anglais qui se lança un défi et le releva: faire le tour du monde en 80 jours. Plus proche de nous, des marins ont, également, réussi à faire le tour du monde à bord de bateaux à voile et en solitaires en 80 jours (à partir de la France). C’était au début  du mois de février 2021, date d’arrivée des premiers gagnants de la course. Si, dans le premier cas de figure, l’exploit des personnages de J.Verne relève du registre fictif, celui des navigateurs de la course du Vendée Globe est de la pure réalité. Il y a de quoi en être fier.

En Tunisie, le même exploit a été réalisé par des employés du ministère de l’Education. En effet et, pour la première fois de notre histoire, une grève de près de 80 jours a été menée par ces agents qui ont donné le coup de grâce à tout un système déjà chancelant sous les coups successifs qui lui ont été infligés depuis 2011. Des dizaines de grèves, de boycotts, de sit-in, etc.ont eu raison du peu de crédibilité qui restait dans ce système éducatif pour lequel le Tunisien a tant sacrifié. Et nos agents, là aussi, ont manifesté leur fierté !

Ceux qui observent le paysage éducatif tunisien notent qu’il n’y a plus rien à en attendre et que tout va de mal en pis. Si cette dernière épreuve semble terminée, il ne faut plus s’étonner de voir surgir d’autres complications. Les prétextes sont nombreux et il n’est pas difficile de les trouver pour ceux qui ne veulent laisser aucun répit à notre école. A peine a-t-on résolu un problème que d’autres pointent à l’horizon. On cherche, ainsi, à maintenir la pression sur tout et tout le monde. L’École tunisienne ne devrait plus fonctionner normalement et sereinement.

Car c’est grâce à l’échec programmé de nos institutions que ces détracteurs peuvent fourbir leurs armes et asséner autant de coups à tous ceux qui chercheraient à apporter les vraies solutions. A preuve toutes ces années perdues sans que l’on parvienne à mettre en place la moindre réforme visant à développer et à moderniser l’enseignement. Quelles que soient les visions ou les approches envisagées, c’est toujours une levée de boucliers qui les accompagne de la part de ces professionnels de l’opposition systématique.

L’arroseur et l’arrosé

Rien ne doit bouger ni changer. Ces entraves sont d’autant plus pesantes qu’aucun responsable n’a pu réussir à amorcer la moindre avancée en vue d’améliorer un tant soit peu le niveau de notre enseignement qui périclite de jour en jour. Aucun responsable n’est, actuellement, en mesure d’appliquer les dispositions pratiques et urgentes pour faire bouger les choses. Si d’aventure il insiste et ose braver ces empêcheurs de tourner en rond c’est toute une machine qui se met en branle menaçant de le broyer s’il fait un premier pas. Cette machine est toujours là prête à démarrer au moindre signal.

La méthode est bien rodée: on commence par intimider le responsable en minimisant et en dénigrant son travail et en l’attaquant de toutes parts. Ensuite, on essaye de le déstabiliser en créant une ambiance d’insubordination permanente autour de lui. Du coup, la situation du décideur devient intenable à tel point qu’il se sent assiégé et ne peut plus agir sans penser à ce qui pourrait arriver à chaque fois qu’il doit affronter un problème.

C’est, donc, normal que ces grévistes aguerris jubilent à chaque fois qu’on cède à leurs interminables desiderata. Mais ce spectacle désolant risque de perdurer. L’administration revendique, elle aussi, d’exercer son plein  droit d’opérer des retenues sur les salaires des grévistes comme toutes les lois le permettent. N’est-ce pas l’application des lois que ces gens cherchent ? La loi ne dit-elle pas que le salaire n’est perçu que pour un service rendu ?

D’ailleurs, les vrais syndicalistes d’antan savaient à quoi s’en tenir quand ils débrayaient. C’était là le vrai militantisme syndical. Aujourd’hui, faire grève durant des jours ou des semaines est devenu quasiment une promenade de santé. Les responsables des grèves s’offrent en spectacle sans se soucier des dégâts qu’ils occasionnent au pays. Ils se transforment en stars sur les plateaux de télévision ou sur les ondes des radios. Et, là, les médias excellent pour leur faciliter la tâche en leur permettant de faire des déclarations jusqu’au-boutistes et de proférer des menaces comme on n’en a jamais entendu.

Le gouffre s’est creusé entre le personnel éducatif et les élèves

Du coup, ces personnes qui se réclament du syndicalisme pur et dur prêtent le flanc aux critiques les plus acerbes. N’importe qui, maintenant, peut s’attaquer à la plus importante Organisation syndicale, faisant, ainsi, l’amalgame entre les agissements d’une poignée de soi-disant militants syndicalistes et la Centrale syndicale elle-même. Aussi voit-on le premier venu insulter cette organisation prestigieuse qui a contribué, à travers l’Histoire, à défendre l’intérêt des ouvriers mais, surtout, qui a mis l’intérêt du pays au-dessus de tout.

Mais, aussi étonnant que cela puisse paraître, le simple observateur peut constater, aussi, que la justice n’intervient pas dans ce genre d’affaires. D’aucuns nous parleraient de la liberté inscrite dans la Constitution concernant le droit de grève. Soit ! Mais on oublie royalement le droit constitutionnel de l’enfant à un enseignement ! Priver nos enfants de ce droit est un crime et comme tout crime il doit être sanctionné par la loi.

En vérité, ce qui se passe, actuellement, porte un grand préjudice à l’action syndicale authentique. Car le mouvement des personnels d’encadrement scolaire a creusé un gouffre entre l’école et les élèves d’un côté et l’école et les parents de l’autre. Il sera, désormais, impossible de rétablir un climat de confiance et de sérénité entre les différents intervenants. Psychologiquement, l’élève a décroché. Il n’y a plus ce lien étroit entre lui et son environnement scolaire. Il se sent abandonné à lui-même et ne peut plus surmonter ce fardeau. En effet, il ne voit plus le résultat de ses efforts et de son travail. Une rupture sans précédent a eu lieu. On voit concrètement cette rupture dans les retards au niveau du travail administratif. Durant tout un trimestre, les professeurs ne pouvaient pas avoir le cahier de texte. Ce document pédagogique est primordial pour chaque enseignant. C’est là qu’il doit consigner son parcours pédagogique, lui permettant de suivre la progression des programmes et l’évaluation des acquis de ses élèves. Tout est, donc, parti en l’air. Les professeurs (notamment ceux qui sont encore en période de stage) devront tout reprendre pour rattraper ce cumul de perte de temps. Les inspecteurs, eux aussi, auront la tâche difficile s’ils veulent effectuer des visites pédagogiques. Ne parlons pas des reports des conseils de classes et de l’absence des bulletins. Et dire que les responsables de cette grève «historique» nous ont assuré, à maintes reprises, qu’ils ne cherchaient pas à faire du tort aux élèves!!! De plus, ils ont affirmé qu’ils redoubleraient d’effort pour rattraper les retards!!! Là, non plus, on ne voit rien venir.

Alors que nos élèves ont passé près de six mois dans leurs établissements, ils n’ont pas encore leurs bulletins. Du jamais vu !

On ne trouve personne….

Les parents, pour leur part, ne trouvent aucun interlocuteur et ne parviennent pas à établir ce contact tant attendu pour faciliter l’opération éducative basée, logiquement, sur cette interaction positive entre les différents intervenants.

C’est ainsi que, durant la fameuse période des 80 jours de grève, les établissements étaient quasiment déserts. Un éventuel visiteur risque de ne rencontrer aucun vis-à-vis. Mais cette situation n’est pas uniquement propre à cette période. En effet, il n’est pas rare qu’en temps dit normal on ne trouve presque personne à qui s’adresser pour demander une information ou chercher à rencontrer un responsable. Les agents, parfois nombreux, se dérobent et évitent d’accueillir les visiteurs (souvent des parents). Aussi voit-on ces derniers essayant désespérément de trouver quelqu’un à qui s’adresser. Et s’ils en trouvent, ils doivent montrer patte blanche pour que leur vis-à-vis daigne leur accorder quelques secondes de son temps précieux..  Cet état des choses est devenu le pain quotidien dans nos institutions éducatives. Tous ceux qui y sont employés  s’en tiennent à un règlement strict. Chacun prétend que sa tâche se limite à telle ou telle intervention. Autrement dit, un chargé des billets et des registres ne fait que ce travail, un agent de nettoyage n’outrepasse pas les frontières, etc.

Il est loin le temps où tout le personnel de chaque établissement était solidaire et se portait volontaire pour réaliser n’importe quelle action sans tenir compte de sa qualité. Il y avait, alors, des bénévoles pour réparer une panne électrique, organiser des excursions ou des sorties, prêter main forte à quiconque en avait besoin sans aucun calcul préalable, etc.

Avec de tels comportements, il sera difficile de sortir notre école de ce très mauvais pas dans lequel elle se trouve depuis une décennie. Sans une prise de conscience des vrais problèmes et d’une réelle volonté à chercher le bien du pays il n’y aura aucune issue.

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