Dans sept mois, les quatre SOS villages d’enfants en Tunisie seront privés de la manne budgétaire généreusement servie depuis une vingtaine d’années par la Fédération internationale des SOS villages d’enfants. Curieusement, et les autorités compétentes sont toujours aux abonnés absents, alors que l’approche de l’échéance fatidique devrait susciter une réaction aussi rapide que salutaire d’autant que le budget desdites institutions —soit un peu moins de cinq millions de dinars— provenait entièrement de cette prestigieuse fédération et que la participation de l’Etat tunisien était quasiment nulle.

Des perspectives dramatiques
A moins d’un hypothétique éveil des consciences et d’une réaction aussi diligente qu’efficiente, cette léthargie aura inéluctablement des conséquences désastreuses pour les enfants des SOS villages, orphelins pour les 370 hébergés, donc forcément sans soutien familial, ou ayant une famille, mais qui est incapable de subvenir à leurs besoins parfois les plus élémentaires pour les 1.000 autres qui bénéficient d’aides de toutes sortes, tout en restant dans leur environnement familial.
Quel terrible gâchis ce serait alors! Car il va sans dire que livrer ces enfants vulnérables à leur sort, c’est leur ouvrir toutes grandes les portes de l’enfer du besoin, de l’oisiveté, de la déperdition, de la marginalisation et de la délinquance ! C’est, éventuellement, offrir sur un plateau ces créatures innocentes, ces promesses de citoyens honorables aux organisations mafieuses et peut-être terroristes.
Le risque est d’autant plus à craindre que les pensionnaires pourraient être privés des conditions propices à leur épanouissement harmonieux que leur offrent les SOS villages, en l’occurrence, un cadre familial puisqu’ils vivent par groupes dans des maisons où ils sont confiés à des mères qui leur donnent l’affection, l’attention et les soins nécessaires à leur développement psychique et mental,outre l’encadrement par des éducateurs et des psychologues.

Infrastructure d’accueil disponible et de qualité
Du point de vue matériel, Achraf Saïdi, directeur du SOS village d’enfants à Mahrès, met l’accent sur la qualité de l’infrastructure d’accueil qui est de nature à procurer confort et bien-être aux protégés de l’institution dotée de deux bus, d’une bibliothèque digitale comptant entre autres six ordinateurs et vingt tablettes numériques, d’un club où les enfants s’adonnent à certains loisirs, y compris la natation dans la piscine de Sfax, sachant que les maisons sont dotées de toutes les commodités nécessaires à une vie décente.
Or, à moins d’une décision politique bienfaisante et rapide, tout l’édifice court le risque de s’écrouler mettant fin au rêve nourri par ces jeunes pousses encore fragiles et incapables de se prendre en charge.
Déjà, les prémices donnent de quoi réfléchir quant à l’avenir des quatre villages de Mahrès, Siliana, Gammarth et Akkouda. Les indices sont à ce propos significatifs du désintérêt manifesté. On apprend qu’aucune solution n’a été avancée jusqu’à présent par le gouverneur de Sfax. Le ministère de la Femme n’a même pas, pour sa part, daigné accorder d’audience à la présidente de l’association SOS villages, alors que la requête formulée en ce sens date de plusieurs mois : «Aux signaux d’alerte lancés par les responsables des villages, les autorités opposent une indifférence et un mutisme angoissants», regrette Achraf Saïdi. De quoi forcer les directeurs desdites institutions à fermer deux maisons à Mahrès, trois à Gammarth et six à Siliana, alors qu’il s’agit d’espaces meublés et disposant de toutes les commodités nécessaires !
De quoi faire tomber également le projet d’accueillir quatre-vingts nouveaux pensionnaires, alors que le centre de protection de l’enfance enregistre un surnombre considérable d’enfants qui attendent d’être accueillis dans l’un des quatre villages, soit aux alentours de 250 pour une capacité d’accueil de 80 petits ! De quoi faire entrevoir des perspectives sombres et dramatiques aussi bien pour les 1.400 enfants qui bénéficient actuellement de la prise en charge entière ou partielle de leurs besoins, que pour les contingents à venir.

La zakat et les dons des bienfaiteurs
Heureusement, dans ce climat d’indifférence et de silence, le Mufti a fait preuve d’un humanisme et d’un sens réjouissant des responsabilités, ayant réagi, promptement et favorablement à la requête de l’association des villages en prononçant une fatwa attestant du droit des SOS villages d’enfants à la Zakat (aumône légale).
Or, la collecte des montants de la zakat est tributaire de l’autorisation du ministère des Finances sur laquelle comptent les directeurs des villages pour renflouer leurs caisses et disposer des ressources financières à même de leur permettre de poursuivre leur mission.
Le ministère des Finances est, d’autre part, sollicité pour faire bénéficier les hommes d’affaires, qui accorderont aux villages des aides financières, de mesures fiscales portant déduction des montants des dons faits, de l’assiette de leurs impôts, à l’instar des associations des handicapés : «Les enfants handicapés ont leurs mères et pères et pourtant leurs associations bénéficient de cet avantage. Logiquement les SOS villages d’enfants devraient bénéficier de cet avantage parce qu’ils prennent en charge des enfants orphelins», espère Achraf Saïdi qui poursuit : «Les bureaux régionaux de l’Utica sont appelés également à faciliter le contact entre les responsables des villages et les hommes d’affaires à travers l’envoi de mails».

Appel à la solidarité collective
Est-il besoin de rappeler que les enfants orphelins dans le besoin et ceux appartenant à des familles déshéritées et monoparentales ont droit à la solidarité collective : protection de l’Etat, aides des associations de la société civile et dons des citoyens.
Le directeur du SOS village d’enfants à Mahrès en appelle au sens de la solidarité des Tunisiens, à la générosité des donateurs et à la conscience des gouvernants. Ce serait , en effet, une honte pour que de se dérober à ses responsabilités, alors qu’un organisme étranger, en l’occurrence la fédération internationale des Villages SOS a pris en charge nos enfants durant une vingtaine d’années, mis en place une infrastructure adéquate, doté les villages de moyens logistiques conséquents et payé une importante masse salariale au personnel de ces établissements, dont le nombre équivaut à 140 membres, entre équipes administratives, éducateurs, mères de maisons, psychologues, médecins, etc.
Il serait utile de mettre l’accent sur le bilan des actions menées par la fédération internationale des Villages SOS en Tunisie : «Ces actions sont couronnées par un bilan très positif : des milliers de jeunes sauvés de la marginalisation, dont un grand nombre ont réussi leur scolarité ou leur vie professionnelle. On compte des médecins, des avocats, des universitaires, des professeurs de l’enseignement secondaire, des instituteurs, etc.», affirme, non sans fierté, notre interlocuteur.
L’exemple du Maroc où les villages SOS ont réalisé leur autonomie avant même la date butoir du 31 décembre 2019, grâce aux ressources nationales mises à leur disposition, est à méditer : «Le contraste est à ce propos flagrant entre la bonne volonté des Marocains et l’attitude passive de nos pouvoirs publics. Pour s’en rendre compte, il suffit de savoir que le ministère de la Femme avait, en 2015, promis d’octroyer 300 mille dinars au village de Siliana qui allait à l’époque faire l’objet d’une mesure de fermeture, mais cela est resté lettre morte jusqu’à présent», regrette Achraf Saïdi.

 

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