Le secteur de l’artisanat a les pieds en argile. Il vibre au rythme des phénomènes menaçant sa pérennité: contrefaçon, trafic illicite, contrebande, manque de ressources et ateliers qui saignent encore à blanc.

Il était une fois à la médina, où son aura doit beaucoup à l’artisanat. Ses senteurs d’antan, les bruits des artisans et des marteaux qui sonnaient sur le cuivre relèvent du parfum du bon vieux temps. Du tissage traditionnel, de la chéchia, de l’orfèvrerie, du fameux tapis jusqu’à la taille de  pierre, l’activité ancestrale faisait, alors, parler d’elle, donnant au produit sa valeur ajoutée. Imbu d’âme et d’identité, bien ancré dans son passé lointain, l’artisanat semble, aujourd’hui, avoir perdu de son éclat. Quitte à être voué à l’abandon, laissant crouler dans son sillage autant de métiers d’art et de professions, jadis exercés avec doigté et beaucoup de passion. Un créneau porteur allant à vau-l’eau. Mais les tendances ont changé, le mode de consommation aussi.

Le syndrome de la révolution n’a épargné aucun secteur, dirait-on. Tant il est vrai qu’un nombre si important d’artisans ont fermé boutique. Et les 350 mille professionnels que compte le domaine sont livrés à eux-mêmes, leur situation étant extrêmement préoccupante. Depuis des lustres, la sonnette d’alarme a été tirée, sans qu’aucun  gouvernement ne lui ait prêté attention. En réaction, le patron de la Fédération nationale de l’artisanat (Fena), relevant de l’Utica, M. Salah Amamou, avait, maintes fois, prévenu la dégringolade. Soit un secteur aux pieds d’argile qui vibre au rythme des phénomènes menaçant sa pérennité: Contrefaçon, trafic illicite, contrebande, manque des ressources et ateliers qui saignent encore à blanc. Toutefois, ces hors-la-loi n’ont pas froid aux yeux. Ils échappent à tout contrôle. Partout, on continue à jouer au chat et à la souris. Sans en venir à bout. Laxisme et impunité ont dû rendre vaine toute initiative de salut. Un tel constat pèse lourd sur l’écoulement du produit, au risque de pousser des milliers d’apprentis et petits artisans au chômage technique.

Profitant de la récente visite du Chef du gouvernement, Hichem Mechichi, en février dernier, à l’Office national de l’artisanat (ONA) à Den Den, Amamou n’a pas hésité à lui exposer les difficultés auxquelles font face les artisans, indiquant que la crise du Covid-19 leur a porté un coup dur. Et d’ajouter que le secteur s’enlise encore dans sa crise: «Soit 90% des entreprises sont en situation de blocage dont 40% ont mis la clé sous le paillasson».

La poudre aux yeux !…

Mais la crise du secteur ne date pas d’aujourd’hui. Sous le règne de Ben Ali, il n’y avait guère stratégie pour la désamorcer. Ce fut de la poudre aux yeux. C’est que la politique de façade qui existait, depuis, lui avait donné un faux coup de maître, berçant d’illusions les professionnels du métier. En quelque sorte, ils ont avalé la pilule, sans broncher. Jusqu’à l’avènement de la révolution, rien n’a été réalisé à leur profit. Et encore moins d’intérêt à leur égard après le 14 janvier 2011. L’artisanat, comme toutes les branches d’activités économiques, en a subi les contrecoups. Et il était tout à fait normal qu’on le voyait, lui aussi, frappé de plein fouet. Ainsi, l’anarchie ajoutait au chaos. Et la déception s’est emparée des artisans, sur un fond d’un tollé général. Mais le gouvernement continue à faire la sourde oreille. Comme si de rien n’était. Le président de la Fena n’a cessé de multiplier les déclarations médiatiques, mettant à nu les maux de la profession, ceux d’ordre économique et social : approvisionnement en matières premières, formation des compétences, commercialisation et exportation du produit. Le positionnement sur des marchés extérieurs demeure, sans doute, un rêve partagé. D’ailleurs, «l’artisan agonise…», tel est le hashtag qui vient d’être lancé sur les réseaux sociaux, en guise d’un plaidoyer pour sauver la mise.

A l’époque de l’ex-chef du gouvernement Habib Essid, un CMR s’était réuni avec pour objet la situation critique du secteur, suite au fléchissement de l’activité touristique dans le pays. En effet, «le taux de contribution de l’artisanat au PIB a accusé une nette régression, passant de 10 à 4% seulement…», argue M. Amamou. Car, tourisme-artisanat, c’est une histoire d’une dialectique économique à plus d’un titre. L’un semble indissociable de l’autre. Chiffres de 2016 à l’appui, la valeur des investissements annuels du secteur est située aux alentours de 18%, avec un taux d’exportation qui n’a pas dépassé 2%, rapportant quelque 500 millions de dinars.

Un soi-disant plan de développement !

Plus souvent, on déplore qu’un tel secteur, dépositaire d’un précieux patrimoine socio-culturel et identitaire, n’a guère occupé la place qui lui revient. Pourquoi arrive-t-on à ce stade du déclin ? Faute de moyens ou manque de vision ? Y a-t-il une incompatibilité avec ce boom technologique qui a tout changé, en termes de management et de marketing économique? Authenticité et modernité font-elles bon ménage ? Autant des points d’interrogation qu’on ne cesse de se poser. Artisans et commerçants ne savent plus à quel saint se vouer. Pour eux, l’idéal est que le secteur doit redorer son blason. D’autres propositions s’avèrent de mise : création d’une société de promotion du produit artisanal aussi bien à l’échelle locale qu’internationale, accompagnement des entreprises opérant dans le secteur, afin d’intégrer les circuits de distribution du commerce équitable, amélioration du système de la formation, facilitation d’accès aux crédits et au financement des microprojets à caractère artisanal, ainsi que le rééchelonnement des dettes des artisans.

Justement, il y a quatre ans ou presque, un plan de restructuration 2017-2021 a été arrêté en cinq axes fédérateurs auxquels le ministère de tutelle s’est appliqué à lui allouer un budget de 50 millions de dinars. Le premier s’articule sur le développement du cadre institutionnel et juridique, ce qui signifie la redéfinition des missions et rôles des structures syndicales et professionnelles organisant le secteur. L’amélioration du savoir-faire, des connaissances et des compétences vient en second lieu. Ensuite, place à l’encadrement et à l’assistance technique de nouveaux artisans. Quatrième axe, la qualité et la commercialisation, deux défis auxquels est confronté le métier. Sur ce plan, il a été décidé d’élaborer un système de labellisation des produits, créer des bazars de l’artisanat et repenser les réseaux de distribution et de marketing. Le dernier axe tourne autour de tout ce qui est information et communication, reconnues pour être vecteur de rayonnement à une plus large échelle. Ceci étant, dans la perspective de créer 100 mille postes d’emploi d’ici l’année prochaine, porter de 10 à 25% la part des investisseurs diplômés du supérieur, réhabiliter près de 200 entreprises artisanales, renforcer la capacité de 3.000 artisans, ramener la contribution au PIB à 6%, afin de hisser le taux d’exportation à 3%. Prise à témoin, lors de l’élaboration dudit plan 2017-2021, Mme Salma Elloumi, alors, ministre du Tourisme et de l’Artisanat, s’est fixé un objectif consistant à dresser haut la barre des ambitions : «Pour un artisanat moderne, inscrit dans un ensemble économique et social cohérent, avec une identité forte, sous-tendue par des valeurs et des traditions, mais orienté vers la qualité et la créativité».

Témoignages

Mais le gouvernement Mechichi va-t-il répondre à l’appel ? Il faut dire qu’il devrait parer au plus urgent, dans le sens de hisser le secteur à des paliers supérieurs. De surcroît, faut-il, aussi, repenser la participation aux manifestations d’exposition ? A ce sujet, certains professionnels considèrent que la journée nationale de l’habit traditionnel ou le salon de l’artisanat ne sont que de simples rendez-vous de démonstration si limités dans le temps et dans l’espace. Qu’il s’agisse de « Chéchia », « Jebba », tapis kairouanais, poterie, orfèvrerie et bien d’autres articles traditionnels,  consommer local demeure un slogan creux. Outre la hausse du prix de marché, la qualité fait, encore, défaut.

Somme toute, il suffit de faire le tour des souks de la médina pour se rendre compte de l’ampleur de la crise. «On se trouve, actuellement, face à une réelle menace sur le secteur de l’artisanat. Pourtant, il représente l’identité tunisienne, l’authenticité de notre culture et un héritage précieux à préserver.», témoignent plusieurs artisans. Ils ont insisté sur les difficultés liées aux questions de l’écoulement du produit et de la formation. Cette dernière, avouent-ils, est le talon d’Achille du secteur. D’après eux, elle est complètement marginalisée. Cela dit, l’ONA a failli à sa mission. 

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