«Saint-Pétersbourg- Tunis : entre ces deux pôles, un peintre est passé, déconcertant de timidité, magnifique de simplicité, mais somptueusement chargé d’esprit, de talent, de vie». Ces mots ne sont pas de moi, mais de Pierre Dumas, son ami, son biographe, qui a su trouver les mots justes pour présenter cet artiste, mystérieux et complexe que fut Alexandre Roubtzoff.
Mystérieux, parce que son passé est mal connu, parce que, par de curieux détours de l’Histoire, cet artiste, célèbre en Tunisie, recherché en France, était totalement ignoré dans son pays natal, la Russie.
Il aura fallu une rencontre, improbable, entre ce Russe venu un jour en Tunisie, et un Tunisien choisissant de vivre en Russie pour que vienne le temps de la reconnaissance.
Mais commençons par le commencement.
En 1912, Alexandre Roubtzoff, jeune et brillant lauréat de l’Académie impériale de Saint-Pétersbourg, reçoit une bourse de voyage et de formation : quatre années d’errance aux pays du soleil : la France, l’Italie, l’Espagne, Tanger où lui vient peut-être le goût de l’orientalisme. Et puis Tunis : «Je viens à Tunis pour quelques jours, et j’y reste toute ma vie» s’étonnait-il lui-même dans son journal en 1914.
Autour de lui, l’univers est fracassé : la guerre, la révolution russe le confortent dans son choix. Le temps du voyage était terminé, il n’y avait pas de retour en arrière, ni possible ni souhaité. Un nouveau Roubtzoff allait naître, adopter ce pays qui avait su l’accueillir et l’inspirer. Pour bien marquer cette appartenance, cette «intégration» dirait-on aujourd’hui, il allait désormais signer Iskander Roubtzoff. Et symboliquement, se laisser pousser la barbe :
«L’abondance de sujets à peindre et à dessiner à Tunis était telle que je ne voulais plus passer un temps précieux à me raser, et j’avais laissé pousser ma barbe. De glabre à Saint-Pétersbourg, je suis devenu barbu à Tunis». Notait- il avec cet humour discret qui le caractérisait.
Et il faut reconnaître que rarement peintre fut plus diversifié dans sa technique, plus éclectique dans son inspiration, plus multiple dans son style. Remarquablement indépendant, il n’appartenait à aucune école, ne suivait aucune tendance, ne se pliait à aucune mode, à aucun mouvement esthétique. Evoluant du tableautin à la fresque, maître en dessin, il était orientaliste, mais à sa manière. Mais aussi impressionniste quelquefois, pointilliste dans les petits formats, et étonnamment moderne souvent.
Portraitiste de talent, il sacrifia à quelques courtoisies dans le milieu des notables de l’époque où il évoluait à contrecœur, préférant une solitude qui n’en était pas hautaine pour autant. Mais ses œuvres les plus belles sont incontestablement celles de ces femmes, ces flamboyantes à qui il a rendu hommage en les sortant de l’anonymat, car à toutes, Alya, Mongia, Ftima, Arbia, Messaouda, il a tenu à donner un nom. Ces femmes ont toutes une âme : elles sont timides, ou effrontées, joyeuses ou rêveuses, elles sont étonnamment vraies, et non, comme ce fut souvent le cas pour d’autres peintres orientalistes, des européennes déguisées en orientales.
Peintre ethnologue, passionné par ce pays si différent qu’il découvrait avec passion, Alexandre Roubtzoff s’attache à tous les détails qui entourent ces fleurs des boulevards: ceux des tissages qui les habillent, des nattes et des lambris qui les entourent, des parures qu’elles portent, des bijoux qu’elles arborent, des tatouages qu’elles ne dissimulent guère. Cet intérêt qu’il porte à cet environnement qu’il explore, on le retrouve dans la minutie qu’il met à reproduire marabouts, cafés, placettes de village, portes et fenêtres. L’intérêt fiévreux de l’artiste qui voit les choses changer, disparaître, et souhaite en préserver la mémoire.
« Heureuse Tunisie. Parce qu’un homme est venu de la lointaine Russie, voici que ton pittoresque, tes mœurs, tes maisons, tes objets familiers, tes vêtements…ont été enregistrés, relevés, classés, juste au moment où l’Europe moderne allait les faire à jamais basculer dans le passé. »
35 années durant, Alexandre Roubtzoff allait se donner pour tâche de fixer les multiples aspects de la vie quotidienne : une rue, des portes, mille et un marabouts, le détail d’une tombe, le secret d’un patio, l’auvent d’un café, la précision d’un tatouage, le drapé d’un costume…Il réunit la plus riche et la plus précieuse documentation que l’on puisse imaginer. Rien n’échappe à son regard, à son intérêt, et tout lui semble digne de mémoire dans ce pays qu’il avait choisi pour venir y vivre, y peindre et un jour y mourir.
Alors, c’est peut-être un juste retour des choses si un jour, par-delà le temps et l’espace, le chemin de Roubtzoff, un Russe venu vivre en Tunisie, et celui de Mehdi Douss, un Tunisien ayant choisi de vivre en Russie, se sont croisés.
La rencontre a été fortuite, artistique certes, mais bien plus. Car qu’est-ce qui aurait pu motiver ce brillant entrepreneur, amateur d’art, à vouer une passion aussi exclusive à cet artiste ? Aussi célèbre que fût Roubtzoff en France et en Tunisie, il était pratiquement inconnu dans son pays natal. Mehdi Douss entreprit d’en retrouver la trace. Aidé dans sa quête par son ami Gregory Baltzer, directeur d’un club de collectionneurs dont le réseau tentaculaire s’étend à plus de 800 maisons de vente dans le monde entier, il entreprit de renouer le fil brisé, et de retrouver l’empreinte de l’artiste. Dans le but avoué de lui rendre sa place dans le panthéon artistique russe. Douze années durant, ils ont traqué la trace d’Alexandre Roubtzoff, en Tunisie bien sûr, en France, en Suisse….
Aujourd’hui, ayant réuni une magnifique collection de quelque soixante- dix œuvres, ensemble représentatif du parcours tunisien de l’artiste, Mehdi Douss souhaite rendre hommage à Roubtzoff, et à cette Russie dont il a fait son pays d’adoption. Il expose sa collection, accompagnée d’un catalogue, à Moscou cette semaine, à Saint-Pétersbourg le 7 juin prochain. L’événement fera date dans le monde des arts russe.

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